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German ARCE ROSS. Paris, 1994, 2016.

Référence bibliographique (toute reproduction partielle, ou citation, doit être accompagnée des mentions suivantes) : ARCE ROSS, German, « Fétichisation de l’amour phobique », Nouvelle psychopathologie et psychanalyse. PsychanalyseVideoBlog.com, Paris, 1994, 2016.

Intervention présentée le 4 décembre 1994, aux XXIIIèmes Journées de l’ECF-ACF : Images indélébiles, Palais des Congrès, Paris, 1994.

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© 1984 German Arce Ross, Amorgos, Cyclades, Grèce

Fetishization of phobic love

We can identify the love experience in phenomena and structures, not only of neurosis and psychosis, but also of perversion. It is present by configuring an ideal field, moral, sublimated, which is seen as an adherence to a fixed command, frozen and imperious. An adhesion that can be converted into an act, which can eventually turn into passion, but always remains at least at the level of a wanting to be or of a wanting to have.

As a response of will of jouissance to the categorical imperative of an Other, as the fixed and static will of a subject who assumes itself as an instrument of jouissance, all love would have something perverse, because both love and perversion would be based on the function of an indelible stigma.

Fétichisation de l’amour phobique

Nous pouvons repérer l’expérience amoureuse dans les phénomènes et dans les structures, non seulement de la névrose et de la psychose, mais aussi bien de la perversion. Elle y est présente en configurant un champ idéal, moral, sublimé, qui se vit comme une adhésion à un commandement fixe, figé et impérieux. Une adhésion qui peut se convertir en acte, qui peut virer éventuellement à la passion, mais qui reste toujours au moins au niveau d’un vouloir être ou d’un vouloir avoir.

En tant que réponse de volonté de jouissance à l’impératif catégorique d’un Autre, en tant que volonté fixe et statique d’un sujet qui s’assume comme instrument de jouissance [1], tout amour aurait quelque chose de pervers, car aussi bien l’amour que la perversion se fonderaient sur la fonction d’un stigma indelebile[2].

Dans un écrit rédigé après le séminaire sur la Relation d’objet, Lacan nous dit que « tout le problème des perversions consiste à concevoir comment l’enfant, dans sa relation à la mère, relation constituée dans l’analyse non pas par sa dépendance vitale, mais par la dépendance de son amour, c’est-à-dire par le désir de son désir, s’identifie à l’objet imaginaire de ce désir en tant que la mère elle-même le symbolise dans le phallus »[3]. Si, dans la perversion, la volonté de jouissance se fonde sur une adhésion identificatoire à l’objet imaginaire de l’Autre maternel, de façon interstructurelle, ce type d’adhésion ne conduit pas forcément à la volonté perverse de jouissance mais à la construction d’un passage nécessaire dans la résolution du complexe d’Oedipe.

La relation à la mère n’étant pratiquement que de la dépendance, le rapport passif de l’enfant vis-à-vis de l’Autre maternel, l’identification ici en question se pose sur le phallus, cet objet du manque imaginaire qui symbolise le désir de la mère en tant que femme. En effet, selon Jacques-Alain Miller, ce désir se réfère « à la castration féminine, soit à la mère comme sujet corrélé à un manque qui n’est pas un manque à être mais un manque d’objet »[4]. Il y a ainsi, dans les effets imaginaires de l’identification et dans l’inscription de l’enfant dans la relation de la mère à son manque d’objet, une fonction imaginaire du phallus en tant qu’elle est le pivot du procès symbolique, à savoir que la castration peut s’effectuer pour permettre les positions sexuelles définitives se superposant à la sexuation. Il y là le recouvrement de deux fonctions du phallus : en tant que signifiant, il conditionne la paternité symbolique ; en tant qu’objet de la castration, il « donne corps à l’imaginaire » (Lacan, RSI, p. 17).

Partant de là, nous pouvons traiter d’au moins deux types d’identification au phallus, selon qu’il s’agisse du signifiant du désir (Lacan, RSI, p. 627) ou selon qu’il ait trait à l’image du manque d’objet. Mais quant aux identifications imaginaires, nous pouvons traiter de quatre positions différentes : premièrement, l’identification au désir maternel ; deuxièmement, l’identification au phallus imaginaire ; troisièmement, l’identification à la mère comme porteuse du phallus ; et, quatrièmement, l’identification à celui qui porte le phallus imaginaire. C’est dans ce sens qu’il y aurait une relation étroite entre les modalités phobique et fétichiste de l’amour.

Si nous suivons l’articulation lacanienne sur le petit Hans, nous pouvons vérifier que celui-ci passe d’une position d’identification au phallus maternel à une position d’identification au désir de la mère en tant que désir imaginaire (Lacan, Relation d’objet, p. 414), en effectuant un processus de fétichisation, non pas de l’objet phobique, mais de sa propre position de désir, à savoir la position passivée envers les femmes. Dans sa position identificatoire finale, Hans opère un choix sur les culottes de la mère, non pas en tant qu’objets indépendants de son corps, mais en tant qu’elles maintiennent le leurre du phallus maternel. Hans aimera ainsi les femmes, mais depuis une position qui les désire phalliques, et il se fera lui-même le voile où se fige l’image projetée de l’absence et du manque.

Il y a là un fétichisme amoureux atypique car le sujet ne recherche pas un objet inerte et indépendant de l’Autre, mais plutôt un substitut du phallus imaginaire à la mode de l’idéal de la mère (Lacan, Relation d’objet, p. 415). Dans la résolution de sa phobie, le petit Hans effectue une fétichisation de son être de désir laquelle s’applique, non pas sur le signifiant à tout faire de l’appel phobique, mais sur l’idéal maternel de l’amour.

De l’analyse lacanienne du petit Hans, nous pouvons dire que l’amour phobique trouve son répondant, ou sa résolution, dans la fétichisation de la composante métonymique de l’image en arrêt. C’est cette composante qui représentera le stigma indélébile de Hans dans sa nouvelle position de désir.

Lorsque nous parlons de la trace indélébile du refoulement, il s’agit de la référence à une fonction particulière de l’imaginaire, à savoir celle qui, par opposition aux caractères de mémoire labile, d’illusion, de rapport spéculaire ou de tromperie, représente la fixité du souvenir-écran et la non-spécularité de l’image[5]. À ce propos, Lacan dit qu’ « avec le fantasme nous nous trouvons devant quelque chose du même ordre, qui fixe, réduit à l’état d’instantané, le cours de la mémoire en l’arrêtant en ce point qui s’appelle le souvenir-écran ». Aussi, nous pouvons parler de l’image non-spéculaire là où il s’agit de la dimension symbolique de l’imaginaire, c’est dire lorsqu’une image a fonction de symbole ou de signifiant comme c’est le cas de l’image du manque d’objet. Ainsi, pour Lacan, « si la conception traumatique s’est effondrée, l’idée n’en fut que mieux affirmée d’une image qui se situerait dans un refoulement non plus secondaire, mais primaire —  image qui présenterait le paradoxe de ne pas pouvoir s’intégrer à l’image que le sujet peut usuellement prendre de lui-même, et donc image non spéculaire dont nous nous proposons de montrer qu’elle définit le fantasme »[6]. Concernant l’image non-spéculaire, ou image du manque d’objet, il s’agit donc d’un rapport symbolique dans la fonction imaginaire du phallus maternel en tant qu’il peut être matrice du fantasme et du symptôme.

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Sharon Stone – Basic Instinct, Paul Verhoeven 1992

Bien avant la formulation de l’équation de Fenichel sur la femme = phallus, Honoré de Balzac, en s’intéressant à la démarche féminine, mentionne une intuition sur la fonction du voile. Il dit notamment que « les femmes peuvent tout montrer, mais ne rien laisser voir. […] Toute notre société est dans la jupe. Otez la jupe de la femme, adieu la coquetterie ; plus de passions. Dans la robe est toute la puissance : là où il y a des pagnes, il n’y a pas d’amour »[7]. Ce savoir-faire extrait de la coquetterie, du dandysme ou de l’amour-goût stendhalien, se trouve aussi présent chez l’amoureux fétichiste ou chez le mélancolique amoureux. Pour Balzac, « en revoyant un petit pied de femme ou l’un de ces je ne sais quoi dont on s’occupe en dormant ou en s’éveillant, ils aperçoivent leur idée dans toute la grâce de ses frondaisons, de ses floraisons, l’idée malicieuse, luxuriante, luxueuse, belle comme femme magnifiquement belle, belle comme un cheval sans défaut ! » (Balzac, p. 19).

Du triangle imaginaire constitué par l’enfant, la mère et le phallus — triangle que l’on trouve représenté dans le schéma R — se déduit l’importance de la relation au manque de l’objet qu’il s’agit de préserver. Et ceci peut être préservé de plusieurs manières, à savoir en tant que : a) une partie détachable de l’objet ; b) une partie détachable au-delà de l’objet ; c) une partie qui peut être aussi une chose inerte qui rappelle l’objet aimé (comme dans le fétichisme) ; d) une chose inerte donc indépendante de l’objet aimé. Pour Alfred Binet, « on voit la chose inerte acquérir une sorte d’indépendance ; elle est aimée non plus pour la personne dont elle évoque l’image, mais pour elle-même »[8]. La recherche d’une beauté sublime, l’expression d’un plaisir des collections, l’excitation excessive pour un détail, l’interversion d’une pièce détachée de son ensemble de départ pour son utilisation dans un contexte nouveau… peuvent donner les conditions pour une « hypertrophie de la partie » vis-à-vis d’une « atrophie » de l’ensemble, selon les termes de Binet (p. 43).

A la fin du parcours analytique, il doit bien se présenter à l’analysant la possibilité de passer à la signification d’un amour sans limites, c’est-à-dire au-delà de la loi dictée par la métaphore paternelle. Cependant, le processus qui précède ce moment de franchissement impliquerait une confrontation avec l’horreur de la castration, productrice d’un moment phobique, et son corollaire : la fétichisation transitoire de ce moment.

Dans Scilicet I, il est présenté un cas où le sujet est amené à une « fétichisation de (son) objet phobique » et où le bouton en question deviendra « à la fois objet d’horreur, d’effroi, de répulsion et de dégoût insurmontable. Mais aussi objet d’amour, d’attrait irrésistible »[9]. Comme le petit Hans, ce sujet, étant la métonymie du manque de la mère, traverse une période d’angoisse propre à l’échec du refoulement dans la phobie. Sa solution sera trouvée dans la construction d’un fantasme où le sujet s’arrête, car il entre en consonance avec ce qui fait, pour lui, noyau de son souvenir-écran : le bouton de la mère, la phrase de la mère (« mon petit bout ») et la liaison : bouton, mon bout, ton bout…

Chez Hans, le début de la phobie se trouve dans la confrontation du sujet avec l’image non-spéculaire, celle du manque de phallus chez la mère. Pour contrer l’angoisse, il se fait lui-même le phallus qui manque à la mère mais, comme cela demeure une relation trop dépendante à la mère et qu’il y a le risque d’aller jusqu’à être dévoré par celle-ci, le sujet prend le signifiant cheval pour l’utiliser comme signal d’alarme et pour faire appel au père. Le problème, c’est que ce signifiant devient un objet phobique et pour se libérer de lui, il va construire des fantasmes autour d’un élément figé : la fraction qui voile le phallus maternel et qui équivaut à sa métonymie. C’est aux substituts de cette image figée qui va s’arrêter Hans dans son amour pour les femmes.

jupe-longueurDans une certaine mesure, on pourrait dire que cette position rappelle le franchissement sadien du fantasme et son arrêt[10] dans les limites de la Loi, où la mère reste interdite[11] et où le processus amène le sujet à une compulsion amoureuse répétitive à la mode de Don Juan.

Cette position vis-à-vis de la fonction du voile au phallus, nous évoque le franchissement du fantasme que l’on est en droit d’attendre à la fin de la cure analytique. Cela reste problématique dans le sens où il s’agirait de l’irruption d’une perversion momentanée induite par le procès analytique, comme nous le montre d’ailleurs l’étage supérieur du discours analytique.

L’amour pervers centre son exception dans l’identification au manque de l’Autre, en visant à s’assurer qu’en se faisant son instrument l’Autre ne manquerait de rien. Il s’agit donc d’un sujet qui, par son identification imaginaire au phallus ou à la position désirante de la mère, effectue un démenti de la castration féminine. Il faudrait dire aussi, comme l’a signalé J.-A. Miller[12], que le démenti foncier vient du réel : « si dans la psychose, c’est dans le symbolique qui se produit une rature, et cela passe ensuite au réel, dans la perversion, ça se produit dans le réel et vient ensuite vers le symbolique (c’est peut-être l’inverse que dans la psychose) ». Nous pouvons à cela ajouter que, dans l’amour et dans la perversion, le démenti passe du réel au symbolique par l’intermédiaire de la fonction imaginaire du phallus. Car, par ce biais, le fétichiste essaie de combler le manque de l’objet aimé.

 

Notes

1 Lacan, J. « Kant avec Sade », in: Écrits. Seuil, 1966, Paris, p. 775.

2 Freud, S. « Le fétichisme », in: La vie sexuelle.  PUF, 1969, Paris, p. 135.

3 Lacan, J. « Du traitement possible de la psychose », Écrits, op. cit., p.  554.

4 Miller, J.-A. « Présentation du Séminaire IV », in: La lettre mensuelle n° 128, ECF, P. 15.

5 Anonyme. « Le fantasme dans la doctrine psychanalytique et la question de la fin de l’analyse », in:  Scilicet 4. Seuil, 1973, Paris, p. 244.

6 Lacan, J. Le séminaire, livre IV: La relation d’objet. Texte établi par J.-A. Miller. Seuil, 1994, Paris, p. 119.

7 Balzac,  H. de   Théorie de  la  démarche  et  autres   textes.  Pandora Editions,  1978,  Paris,  p. 60.

8 Binet,  A.  Le Fétichisme  dans  l’amour.  ECF-ACF.  Documents de la Bibliothèque,   Paris, p.  25.

9 Anonyme.  « Fétichisation d’un objet phobique ». Seuil, 1968, Paris, pp. 153 et 155.

10 Laurent, E. « L’usage pervers du fantasme », in: Traits de perversion dans les structures cliniques. Navarin, 1990, Paris, p.364.

11 Lacan, J. « Kant avec Sade », op. cit., p. 790

12 Miller, J.-A., Séminaire  de  Doctorat. Département de Psychanalyse,  Université  de  Paris  VIII.  Séance  du  1/7/89.

 

German ARCE ROSS. Paris, 1994, 2016.

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