German ARCE ROSS. Paris, mars 2015.

Référence bibliographique (toute reproduction partielle, ou citation, doit être accompagnée des mentions suivantes) : ARCE ROSS, German, « L’Obnubilation extralucide dans les crises maniaques », Nouvelle psychopathologie et psychanalyse. PsychanalyseVideoBlog.com, Paris, 2015.

hallucination-geometrique-cinetique-en-vert-jaune-et-bleu

Extra Lucid Obnubilation in Manic Crisis

Some time ago, I received from a reader a question about whether a subject who is going through a manic crisis can be aware of his condition. It seems to me that this is a very pertinent question that deserves attention. This is what we will try to answer in this text.

L’Obnubilation extralucide dans les crises maniaques

Il y a quelque temps, j’ai reçu d’un lecteur une question qui portait sur le fait de savoir si un sujet qui traverse une crise maniaque peut-il avoir conscience de son état. Il me semble que c’est une question très pertinente, qui mérite que l’on s’y attarde. C’est ce que nous allons tenter de répondre dans ce texte.

Sans doute, les psychanalystes avons tort de négliger l’étude des phénomènes de la conscience dans ses relations avec l’inconscient. Chez Freud et chez les post-freudiens, mais encore moins chez Lacan et chez les post-lacaniens, le conscient n’est pas vraiment étudié de façon approfondie. Et la notion de préconscient, par exemple, est trop vite délaissée au profit d’un surinvestissement du concept d’inconscient qui devient souvent, de son côté, un peu trop vague, un peu trop dense. Pourtant, dans certains cas de la clinique, l’expérience du vécu préconscient, qui se trouve à la limite de la conscience et se constitue comme un savoir presque toujours disponible pour celle-ci, contrairement à l’inconscient, serait de beaucoup d’utilité.

Dans son texte sur l’Inconscient, Freud considère le préconscient comme cette capacité de devenir conscient qui ont les contenus ayant été soumis à la censure [1]. Cette capacité pourrait nous aider à comprendre, entre autres, les états de la mémoire, y compris celle affective, ainsi que celui de la reconnaissance. Mais également d’autres phénomènes plus difficilement explicables comme le somnambulisme, les états de conscience dans les comas, les rêves gémellaires, les expériences de dédoublement, d’étrangeté et de mort imminente.

Pour Freud, le contenu principal du système préconscient est issu, en partie, du pulsionnel-perçu et, en partie, du pulsionnel-vécu. Ces deux sources de l’expérience préconsciente sont évidemment très différentes mais, dans le cas de la vie normale, elles vont de pair. Ce n’est que dans le refoulement que l’investissement pulsionnel du préconscient, représenté par des séries spécifiques de signifiants, peut être dissocié des traces mnésiques du vécu. Cette dissociation peut d’ailleurs être l’une des complications pour la suppression du refoulement dans la cure analytique. Mais cela reste une caractéristique de la composition névrotique. Notre problème ici est plutôt d’interroger comment le système de censure et d’investissement pulsionnel du préconscient peut se présenter dans le cas des épisodes critiques de la psychose.

Ainsi, ce que la psychiatrie classique et la clinique quotidienne avec les patients psychotiques nous apprennent est que, au contraire de l’habitude des psychanalystes d’aujourd’hui, nous devons nous intéresser de plus près au rapport de l’inconscient et du préconscient avec les états possibles de la conscience. Le nouvel intérêt pourrait notamment commencer par ce qui est communément considéré comme étant les troubles de la conscience lors des crises psychotiques.

Quelle est, en général, la différence entre inconscient et préconscient ?

L’inconscient est une production en deux étapes. Il y a d’abord, un examen critique, ou un examen de censure, de l’élément signifiant dont on se méfie ou qui peut être insupportable pour la conscience. Ensuite, il y a un processus de refoulement par lequel l’élément signifiant est déconnecté de sa valeur affective, ou pulsionnelle, qui, étant problématique, est désormais relégué en dehors de la conscience. Évidemment, il n’est pas supprimé. Car, dans cet espace soumis au refoulement, il peut avoir sa propre vie, se développant et s’associant à d’autres éléments avec lesquels il persiste toujours pour réapparaître de façon souvent surprenante dans les actes du sujet.

En revanche, le préconscient est traité seulement par la première phase de la censure sans parvenir à être l’objet du refoulement. Le sujet soit s’y méfie légèrement, soit ne lui donne pas beaucoup d’importance lui ôtant la valeur qu’il devrait avoir, sauf à certains moments de grande fragilité. Le préconscient reste ainsi en permanence dans un fil de la conscience, toujours à sa lisière et en oscillation parfois avec elle. Comme un parent pauvre, suspendu au bon vouloir des autres ainsi qu’à des opportunités inattendues pour renverser la tendance.

Cela veut dire que le préconscient est à définir comme ces signifiants et autres éléments affectifs toujours « capables de conscience », selon le terme de Joseph Breuer dans les Études sur l’Hystérie. Les signifiants inconscients ne reviennent à la surface que de façon déguisée, voilée, masquée, condensée, par constraste ou en rébus, lors des moments de grande fragilité du sujet, et en général dans les actes ou les acting out de ce qui résiste. Différemment à cela, les éléments appartenant au préconscient ne sont jamais voilés ou masqués, mais ils sont véhiculés en toute transparence bien qu’à l’ombre. Très discrètement, ils participent, en sourdine, des pensées et des comme des éléments dévalués bien que toujours présents en tant que potentialité pour devenir actifs.

Si l’inconscient est toujours le refoulé, le préconscient est à peine censuré sauf que sans refoulement. L’inconscient est déduit du texte du sujet, il n’est pas directement dit mais se construit, à la limite, par l’interprétation subjective, inter-subjective ou analytique. En tant qu’opération interprétative propre au sujet, le rêve est lui-même un exemple de production quotidienne de l’inconscient. Alors que l’inconscient ne se dit que par allusion et se déduit par l’interprétation, le préconscient se dit assez facilement mais le sujet ne lui accorde pas beaucoup d’importance ou de valeur. À l’inconscient, on l’expulse ; au préconscient, on lui dit de se taire. On le cantonne dans un coin de la conscience. Mais, de temps en temps, on va lui réveiller de son silence.

Nous pouvons donner un exemple tout simple de la présence des pensées préconscientes. Imaginons une jeune femme non-psychotique qui n’est pas vraiment amoureuse de son copain avec lequel pourtant elle vit depuis des longues années. Elle reste avec lui, au fond, seulement pour cause du confort matériel que sa belle position sociale, patrimoniale et professionnelle lui procure. Dès les premières séances, elle se plaint d’avoir parfois des pensées perturbatrices qui deviennent légèrement conscientes et qui disparaissent aussi vite qu’elles sont apparues. Ces pensées parasites se présentent de façon fugace, fragmentaire et avec une faible intensité, mais toujours au sujet justement de cet anamour qui l’irrite depuis longtemps. Sans aucun doute, elle sait très bien qu’elle n’aime pas son copain d’un amour vrai, même si toutefois elle l’apprécie énormément et même si elle a pour lui une tendresse et une admiration presque filiales.

Cependant, à chaque fois que ces pensées apparaissent, elle ne leur accorde pas beaucoup d’importance et tend très rapidement à les minimiser. Mais elles reviennent sans cesse comme s’il s’agissait de perturbations aussi gênantes qu’inévitables. Alors, cette jeune femme les maintient à l’écart, sous le poids de la censure morale, en leur ôtant toute valeur de vérité et donc toute légitimité pour influencer ses prises de décision.

Le problème est que ces pensées censurées mais non refoulées, car toujours capables de devenir conscientes bien qu’en alternance avec d’autres préoccupations hypocondriaques, viennent également peupler certains de ses rêves. Elles le peuplent toujours sous une version positive, c’est-à-dire comme si elles impulsaient la figuration d’un désir très positif quoiqu’apparemment lointain ou impossible. Elle rêve ainsi d’être dans les nuages, de partir loin avec un prince charmant, de se trouver dans une plage paradisiaque… Sans aucun doute, elles alimentent une sensibilité, une spiritualité, une idéalisation de petite fille qui pourtant, comparées à la réalité, lui montrent par contraste la prison dorée de sa vie de couple. Dans son confort quotidien, tout va bien, sauf l’amour et la sexualité. Il n’y a que cela qui pose un petit problème. Et elle s’arrangerait très bien avec tout ça, s’il n’y avait pas ces pensées préconscientes qui l’embêtent constamment, lui rappelant de façon désobligeante et intrusive son problème.

Curieusement, en face de ces pensées préconscientes, se trouvent d’autres éléments, ceux-ci refoulés, qui lui apportent, en condensé, une version plus que négative de sa vie, une version horrible. Ainsi, les pensées préconscientes de ne pas aimer son copain et d’accepter malgré tout un commerce sexuel insatisfaisant avec lui, se combinent avec les pensées refoulées de son histoire personnelle et de l’histoire familiale des générations précédentes. Cette combinaison préconscient-inconscient produit des rêves d’angoisse et des cauchemars où s’impose bizarrement l’image d’être violée, d’être abusée ou d’être vilement traitée…

Nous nous apercevons que les rêves-éveillés d’un “Volare nel blu, dipinto di blu”, délicieuse idéalisation de l’amour et de l’accomplissement sexuel, qui pourtant demeurent lointains et sans voix, sans incarnation et sans véritable espoir, n’ont pas besoin d’interprétation. Car ils sont sans exception accompagnés des pensées préconscientes qu’elle censure lors du temps de la vigile. Mais également parce qu’elle est consciente, par périodes, de ces pensées toujours en filigrane lors des circonstances malgré tout heureuses vécues avec son copain.

En revanche, les éléments refoulés qui alimentent bizarrement les rêves d’angoisse et les cauchemars ont besoin d’une relecture, d’une réécriture et donc d’une reconstruction. D’une part, on croit deviner derrière l’image du “viol” le désir fort de se trouver finalement devant un véritable désir sexuel un peu “violent”, comme dans les histoires passionnelles qui lui font terriblement défaut selon elle. Mais, d’autre part, ce “viol” figure aussi des composantes intrusives venant de l’histoire familiale et qui trouvent à se (re)loger dans son couple aujourd’hui. Mais cela est une autre question.

Ses pensées préconscientes la perturbent à tel point que tout moment de bonheur “conjugal” est ravalé par elles au niveau d’une insatisfaction pénible. Mais ce côté négatif des pensées préconscientes doit être tempéré par leur valeur positive et par leur très grande utilité pour la cure. En effet, ces mêmes pensées préconscientes, y compris dans leur capacité de produire de l’insatisfaction et le sentiment d’inconfort, permettent paradoxalement à la patiente de ne pas se conformer avec cette relation pseudo-amoureuse qui rend sa vie profondément pénible malgré tout. Et tout ceci peut l’aider à se poser progressivement les bonnes questions pour se rendre finalement libre de l’injonction des parents, lesquels ont lourdement poussé pour qu’elle choisisse le confort matériel au détriment de l’amour. C’est donc grâce à ces pensées préconscientes pénibles que cette jeune femme peut se ressaisir et suivre, contre vent et marée, son véritable désir.

Les phénomènes extralucides, que l’on observe dans ce que j’appelle transfert partagé, ou dans les rêves gémellaires ainsi que dans les rêves lucides, ne se produisent pas dans les états de pleine conscience. Ils ne produisent pas non plus dans l’inconscient, dans la mesure où le sujet peut avoir, et effectivement a, un certain degré de conscience de ce qui lui arrive. Ces phénomènes d’une relative conscience, qui ne sont pas non plus l’objet d’un refoulement constitutif de l’inconscient, mais qui restent sous l’emprise de la censure, se situent pour cela dans ce qui est convenu d’appeler le préconscient.

Cela dit, nous devons revenir à la question des phénomènes d’obnubilation de la conscience et d’extralucidité préconsciente dans les crises maniaques.

Un sujet en proie à une crise maniaque peut-il avoir conscience de ce qu’il vit ? 

Pour y répondre, il faudrait savoir que, normalement et en général, il existe plusieurs degrés possibles de conscience, de concentration mentale, de sensibilité perceptive et d’attention. Par exemple, dans un cadre normal, lorsqu’on conduit une voiture, ou qu’on manipule une machine, on peut ne pas vraiment faire très attention à ce qu’un interlocuteur dit de la même façon qu’on peut ne pas avoir une conscience très aiguë de ce qu’on dit soi-même. Lors de l’endormissent et du réveil, y compris lors du sommeil parfois, lorsqu’on éprouve une douleur physique ou une douleur morale intense, ou si l’on est très fatigué, la conscience peut se présenter défaillante ou parcellaire, sélective ou généralisante, focalisée ou diffuse, approfondie ou superficielle. Également, dans les états d’extase sexuelle, la conscience et l’attention deviennent immédiatement fluctuantes et déconnectées du contexte qui entoure l’éprouvé des corps. Sans doute, selon les activités que l’on exerce, on peut combiner plusieurs états de conscience ou passer de l’un à l’autre.

Mais, en dehors du niveau ou du degré de conscience, il y a aussi plusieurs types de conscience selon la situation que l’on vit, selon la personne avec qui on se trouve ou selon la relation que l’on établit avec elle. Ainsi, si on est en train de représenter un personnage dans une pièce de théâtre ou si l’on parle solennellement en public, il est absolument nécessaire de diminuer au maximum la conscience que l’on peut avoir de soi-même, de ses pensées fugitives, de ses sentiments et de son discours intérieur pour donner de la priorité à une conscience aiguisée sur notre texte. Nous pouvons ainsi considérer une conscience réflexive (sur soi-même et sur son monde intérieur), une conscience de focalisation (pour accomplir une tâche avec un objet donné), une conscience situationnelle (selon le type d’événement où l’on est), une conscience morale (sur les règles et conditions qui permettent au sujet de vivre ce qu’il vit) et une conscience relationnelle (qui inclut l’autre et soi-même comme objet de l’autre).

Par ailleurs et plus précisément, nous pouvons faire plutôt une distinction concernant le niveau d’approfondissement de la conscience en fonction des événements psychiques possibles que l’on vit dans une journée. Nous croyons percevoir quatre formes, qui vont du plus automatique et involontaire au plus abstrait et élaboré. Il y a, d’abord, une conscience automatique, laquelle est prompte à se réveiller ou à se modifier à tout moment. Il s’agit d’une conscience toujours là, proche du préconscient et qui ne s’opposerait pas non plus à une cohabitation permanente avec l’inconscient freudien. Ensuite, il y a une conscience utilitaire ou opératoire, qui nous permet d’exécuter des tâches précises. C’est une conscience surtout corporelle, avec un objectif essentiellement pragmatique. Puis, il y a une conscience affective ou émotionnelle. C’est une conscience qui se présente surtout lorsqu’il y a des brusques modifications des affects ou des émotions, ou lorsque le sujet passe d’un affect à un autre, voire d’une émotion à une autre. Enfin, il y a une conscience interprétative ou logique qui s’exerce sur les éléments de langage qui représentent les événements, les personnes, les objets, les relations et les situations que l’on vit. Il s’agit d’une conscience véhiculée par les signifiants en chaîne. Autrement dit, c’est la conscience du sujet du signifiant. Ceci est cependant surtout valable pour ce qui est de la vie psychique normale ou courante.

Chez le sujet maniaco-dépressif toutefois, et plus précisément lors de ses crises maniaques, ces degrés de conscience peuvent souffrir des altérations importantes en termes d’intensité, d’amplitude, de fréquence aussi bien que de focalisation ou de polarisation, selon les phases qu’il traverse.

C’est pour cela qu’il nous faudrait situer avec précision le type de crise maniaque dont on parle. S’agit-il d’une crise récurrente appartenant à des longs cycles purement maniaques parsemés d’intervalles libres, ce qui est déjà une sorte de bipolarité ? S’agit-il d’une crise de manie confuse, ordonnée, gaie, triste, triomphale ou avec fureur ? Parlons-nous d’une crise par revirement de la mélancolie en épisode maniaque ? Est-elle accompagnée d’un délire ou juste d’une série d’actions, voire d’événements psychiques, qui se succèdent sans contrôle du sujet ?

Puis, de quelle phase de la crise il s’agit ? Le sujet se situe-t-il dans la période de préparation ou d’incubation de la crise, dans l’instant du déclenchement impulsif, dans l’acmé de son intensité, dans le moment de focalisation unilatérale ou dans la phase de déflation de la fuite métonymique ?

La Conscience extralucide est-elle une obnubilation psychotique de la conscience ?

L’idée que les psychotiques n’ont pas conscience de leurs crises est assez répandue dans et par certains travaux de psychopathologie. Mais je ne suis pas d’accord pour en faire une généralité ni même pour en faire une spécificité de la psychose lors des moments de crise. Cela peut arriver, évidement, que le sujet n’ait aucune conscience de ses troubles, mais ce n’est pas toujours le cas.

Suivant la thèse de Karl Jaspers, il me semble que le problème n’est pas tout à fait de savoir si le sujet possède ou pas de conscience lors des crises, mais plutôt de déterminer quel type d’état intermédiaire de conscience peut-il éprouver lors de ces moments-là. En effet, Jaspers décrit trois types de troubles psychotiques de l’état de conscience dans la psychose : l’altération, la perturbation et l’obnubilation (Benommenheit) [2]. Cette dernière se situe comme un état intermédiaire, ou comme l’extrême limite, entre une conscience franche minimale et l’absence totale de conscience. Je suis convaincu que, dans les crises psychotiques en général, il est très fréquent d’observer plusieurs modes de ces états intermédiaires et extrêmes de la conscience qui restent proches de la Benommenheit.

Je dirais d’abord que lorsque, par exemple, un sujet est habitué à revivre des cycles maniaques périodiques, il peut en avoir clairement conscience avant, pendant et après la crise. C’est surtout le cas lorsque ces cycles se présentent sans véritable alternance avec des états mélancoliques francs, mais seulement avec des intervalles libres ou légèrement dépressifs. C’est-à-dire que le sujet a appris à canaliser, presque naturellement, ses crises maniaques vers une activité agitée et effrénée, mais consciente et relativement maîtrisée. C’est le cas des inventeurs, des créatifs, des gens qui travaillent d’arrache-pied dans la construction d’une oeuvre à laquelle ils consacrent toute leur vie.

En revanche, si la crise maniaque est accompagnée d’un délire trop important, de confusion mentale amplifiée, d’un état crépusculaire profond ou de phénomènes fragmentaires de dépersonnalisation voire d’étrangeté, il se peut que le sujet ne semble pas avoir conscience de ce qui lui arrive sur le moment et ne l’ait pas non plus après la fin de la crise. C’est-à-dire que la fin de la crise peut avoir comme effets une amnésie concernant ce qui s’est passé, une longue léthargie et une extrême fatigue physique et mentale. Mais il se peut que pendant toute la crise, en incluant les moments les plus intenses, le sujet ait eu quand-même une conscience extralucide de son état. Et ceci, sans toutefois avoir la capacité d’établir une autocritique ou une autoévaluation rationnelle et pragmatique de ce qui lui est arrivé.

Ces états d’absence de conscience et d’amnésie après les crises peuvent, par exemple, se vivre également dans d’autres troubles bien différents de la manie tels que l’alcoolisme aigu, les crises épileptiques ou lorsqu’un sujet normal est soumis à un choc émotionnel très fort. Nous connaissons bien, dans la vie normale, le cas de sujets qui, étant ponctuellement et extrêmement alcoolisés (sans être pour autant alcooliques), sentent à tort posséder encore intactes toutes leurs capacités pour, par exemple, conduire n’importe comment une voiture ou émettre un discours indélicat en public. Pendant le moment critique, ils ont une conscience extralucide, hyper-focalisée et très aiguë. Le lendemain cependant, après quelques heures de sommeil, le sujet a parfois oublié ce qui s’est réellement passé et n’a plus aucune conscience rétrograde de ce qu’il a fait, ou si peu et toujours de façon floue. De même, lors des états épileptiques, somnambuliques ou convulsionnaires, il est courant que le sujet ne garde aucun ou seulement peu de souvenirs sur les moments les plus intenses de la crise.

Sinon, en ce qui le concerne, le sujet maniaque peut toujours avoir une véritable conscience bien que seulement partielle lors de la crise. À savoir que le propre de la crise maniaque implique que le sujet se concentre non pas sur tous les aspects de son environnement, mais seulement sur un élément ou une série d’éléments en particulier. C’est le modèle même de la fuite des idées dans lequel une série minoritaire de signifiants sur-chargés reviennent avec emphase, en modifiant le déroulement des chaînes associatives selon une logique interne et assez confidentielle. La crise maniaque peut se présenter alors par une transformation de la fuite des idées en fuite des actions et, ensuite, par une modification de la fuite des actions en fuite des événements psychiques. Dans ces cas, les signifiants, les actions et les événements surchargés qui reviennent sans cesse poussent forcément le sujet à escamoter une bonne partie des aspects auxquels normalement on doit faire attention.

L’état de conscience lors de la crise maniaque a ainsi ceci de paradoxal que le sujet concentre une conscience extralucide sur une partie très minoritaire des choses qui lui arrivent, ou qu’il crée, tout en négligeant de sa conscience une part importante des aspects adjacents et contextuels. Et c’est d’ailleurs également grâce à cela que nous pouvons justement nous rendre compte qu’un sujet traverse une véritable crise maniaque.

Quels seraient les troubles de la conscience dans les crises psychotiques ?

Au lieu de énoncer que le psychotique manque de conscience lors de ses crises, nous préférons évoquer le fait plus nuancé qu’il peut présenter, selon les cas et selon les crises, des troubles multiples de la fonction de conscience.

Les troubles psychotiques de la conscience que nous avons observé le plus fréquemment dans les crises maniaques sont les suivants : une extralucidité volatile mais avec rétrécissement important du champ focal de l’attention, une inattention catatonique mais avec obnubilation stuporeuse partielle, une dissociation de la conscience de soi ou de la conscience réflexive avec la conscience du monde dans la dépersonnalisation, une focalisation exagérée et souvent apragmatique, ainsi qu’une confusion mentale, ou un vide de la pensée, dans les états crépusculaires ou dans les manies tristes.

Il me semble que le problème le plus important de la manie n’est ni forcément celui d’une infra-conscience ni encore moins celui d’une absence totale de conscience. Mais plutôt celui d’un éblouissement ou d’une illumination voire d’un état de supra-conscience, lequel est en lien avec une attention hyper-focalisée. Comme dans un très long rêve ou comme dans un état de transe, le sujet est happé par un niveau supérieur de conscience que lui exige une attention hyper-sélective et extrêmement intense.

Nous postulons que le principal des troubles de la conscience dans la manie reste l’obnubilation de la conscience sous la forme d’une conscience extralucide. Ses caractères principaux sont la volatilité, une très fine acuité vis-à-vis de contenus affectifs difficilement perceptibles pour d’autres ainsi qu’une perte foncière de la capacité critique.

Normalement, la capacité critique veut dire que le sujet se donne les moyens de conscience pour établir des comparaisons, raisonner de façon pratique et pragmatique, effectuer des analyses par recul du concret vers le conceptuel, choisir et utiliser un seul référentiel logique, parvenir à un équilibre inter-réversible entre l’expérience du vécu et la construction réflexive. C’est-à-dire que la pensée que le sujet normal extrait du réel peut agir sur lui pour le modifier. Et vice-versa, le réel ainsi modifié peut, à son tour, transformer la pensée en lui indiquant ce qui résiste à cette modification, tout en lui démontrant la pertinence du déjà modifié.

Eh bien, dans la modalité de la préconscience extralucide, le sujet n’est pas du tout en mesure d’effectuer ces opérations, en va-et-vient, entre un aperçu global et une attention spécifique. Dans la conscience extralucide, à la lisière de l’inconscient, la focalisation est figée dans une seule polarité. En fonction de ces conditions, le sujet ne peut produire aucune autre représentation utile dans le conscient sur tout le reste.

Autrement dit, dans l’obnubilation extralucide, présente surtout lors des crises maniaques, il y a une double tendance paradoxale. D’un côté, l’aspect d’obnubilation représente, d’un côté, le rétrécissement substantiel du champ focal et, d’un autre côté, une claire diminution de la capacité de vigilance. Pour sa part, l’aspect extralucide indique qu’il y un renforcement soutenu du peu de conscience en cours ainsi qu’une focalisation extrêmement spécifique autour d’une série d’éléments logiquement combinés. L’obnubilation extralucide précise alors son intensité en fonction d’éléments sur-investis tels que les obervorstellung observés par la psychiatrie classique germanique [3], que nous situons dans ce que nous appelons les facteurs blancs.

Ceci pourrait nous amener à nous poser la question du rapport entre conscience et croyance, comme également celui entre conscience et certitude, voire le fait de savoir si l’incroyance peut-elle être conçue comme une conscience. À ce point, on pourrait se demander également de savoir si le délire est-il une forme de conscience simple ou plutôt un état d’obnubilation de la conscience. Cependant, ce qui nous intéresse ici est la manie en tant qu’obnubilation extralucide de la conscience pour pouvoir traiter et prévenir les crises par la psychothérapie psychanalytique.

L’Obnubilation extralucide peut-elle être une cible privilégiée de la psychothérapie ?

Nous avons le plus grand respect pour l’immense travail de Henri Ey. Seulement, concernant un détail de son étude sur la manie, nous pouvons dire que nous sommes d’accord avec lui sauf que lui ne serait pas d’accord avec nous. Comment expliquer ce paradoxe ? Par le fait qu’entre Henri Ey et nous, il n’y a pas la même définition du terme de lucidité.

En fait, Ey dit qu’«on va répétant que le maniaque est lucide, hyperlucide. Mais cette illusion qui n’est pas seulement celle du malade mais aussi celle de l’observateur superficiel, cette illusion est bien une illusion. Sous l’exubérance, le faux-semblant et « l’hyperlucidité » apparente, sous cette fausse clarté il y déjà un crépuscule de la conscience » [4]. Car, pour nous, le fait qu’un sujet psychotique en proie à une crise maniaque soit hyperlucide, ou extralucide, n’est pas incompatible avec le crépuscule de la conscience, lequel serait vécu comme une sorte de Benommenheit surévaluée, comme une obnubilation sur-représentée et surévaluée. En outre, l’extralucidité dans notre théorie veut dire aussi qu’il y a un sur-investissement préconscient des micro-événements subjectifs au détriment d’une conscience prenant en compte les aspects contextuels et adjacents.

L’un des effets d’une psychothérapie psychanalytique réussie avec un sujet maniaco-dépressif est qu’il puisse savoir identifier, prévenir et canaliser lui-même l’avènement d’une crise maniaque. De par la psychothérapie psychanalytique, il “apprend” à se construire des moyens nécessaires pour transformer la source de la crise en activité créative ou substitutive. Ou bien en amont de la crise, il parvient à identifier et à neutraliser les éléments précurseur d’une crise, les pacifiant rapidement et sûrement. De telle façon, par exemple, que la pharmacologie neuroleptique n’est plus nécessaire.

Mais tous ces événements psychiques nouveaux ne sont possibles que dans le domaine d’un système conscient ayant été travaillé en profondeur pendant longtemps par la cure analytique. Autrement dit, c’est parce que le sujet anciennement psychosé devient désormais conscient des enjeux si subtils et nuancés de sa précédente psychopathologie qu’il peut efficacement les résoudre.

Notes

1.  FREUD, S. «L’Inconscient »(1915), Métapsychologie, Oeuvres Complètes, Volume XIII : 1914-1915, PUF, Paris, 1988, p. 212.

2. K. JASPERS, Psicopatología General (1913). Fondo de Cultura Economica, Mexico, 1996, p. 169.

3. Liepmann, H., Kritische Betrachtungen zu der A. Liepmann ‘schen Arbeit “Uber Ideenflucht, Begriffsbestimmung und psycholog. Analyse”». Mon. schrf Psychiatrie, XVII, 1905, p. 38-56. Cf. aussi : BUMKE, O., Die Diagnose Der Geisteskrankheiten (1919). Kessinger Publishing, LLC, 2010.

4. EY, H., Études psychiatriques. Structure des psychoses aigües et déstructuration de la conscience. Desclée de Brouwer, Paris, 1954, p. 89.

 

German ARCE ROSS. Paris, 2015.

 Copyright © 2015 German ARCE ROSS. All Rights Reserved.