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German ARCE ROSS. Paris, le 22 août 2017.

Référence bibliographique (toute reproduction partielle, ou citation, doit être accompagnée des mentions suivantes) : ARCE ROSS, German, « Destruction de la famille occidentale selon Freud », Nouvelle psychopathologie et psychanalyse. PsychanalyseVideoBlog.com, Paris, 2017.

Destruction of the Western Family according to Freud

For Freud, without any ambiguity, the total liberation of sexuality – provided it is really possible – would amount to the destruction of the family, which is nevertheless strictly necessary for what can be called, with Freud, the bond of civilization.

One of the essential questions in the process of civilization that Freud speaks of and what I call by the term of bond of civilization is the fact that the family operates mainly to prohibit the sexual life of children. It is against this prohibition — contrary to protosexuality and evidently to any pedophilic inclination, including incest — that rests the foundation of all the western civilizational edifice.

Destrucción de la familia occidental según Freud

Para Freud, sin ninguna ambigüedad, la liberación total de la sexualidad, si ésta fuese realmente posible, equivaldría a la destrucción de la familia, que es estrictamente necesaria para lo que se puede llamar, con Freud, el vínculo de civilización.

Una de las cuestiones esenciales en el proceso de la civilización del que Freud habla y al que yo llamo vínculo de civilización es el hecho de que la familia funciona principalmente para prohibir la vida sexual de los niños. Es contra esta prohibición — contraria a la proto-sexualidad y evidentemente a cualquier inclinación pedofílica, incluido el incesto — que se levanta todo el edificio de la civilización occidental.

Destruction de la famille occidentale selon Freud

Pour Freud, sans aucune ambigüité, la libération totale de la sexualité — à condition qu’elle soit vraiment possible — équivaudrait à la destruction de la famille laquelle est cependant strictement nécessaire pour ce qu’on peut appeler, avec Freud, le lien de civilisation. Freud dit, à propos du lien de civilisation ou du transfert que la civilisation produit, « cet amour qui fonda la famille continue à être à l’oeuvre dans la civilisation, aussi bien marqué de son empreinte originelle, ne renonçant pas à une satisfaction sexuelle directe, que modifié en tendresse inhibée quant au but. Sous les deux formes, il poursuit sa fonction qui est de lier un assez grand nombre d’hommes les uns aux autres et de façon plus intense que n’y parvient l’intérêt de la communauté de travail » (Freud, « Malaise dans la civilisation », 1930, p. 289). Nous pouvons donc prendre acte de cette question du lien de civilisation bien présent dans l’essence même de la famille comme moteur de civilisation, bien plus que simple vecteur d’éducation ou de développement personnel.

Troubles dans le lien de civilisation

L’une des questions essentielles dans le procès de civilisation dont parle Freud et que j’appelle du terme de lien de civilisation est le fait que la famille fonctionne surtout pour interdire la vie sexuelle des enfants. C’est sur cet interdit — contraire à la protosexualité et évidemment à toute velléité pédophile dont l’inceste — que repose le socle de tout l’édifice civilisatoire occidental. À cet égard, Freud affirme que « notre civilisation européenne occidentale marque un point culminant [dans le système de développement social à partir des interdits de la sexualité]. Il est psychologiquement tout à fait justifié qu’elle commence par prohiber les manifestations de la vie sexuelle enfantine, car il n’y a aucune perspective d’endiguer les désirs sexuels des adultes si l’on n’y a pas préalablement travaillé dans l’enfance » (Freud, 1930, p. 291). L’interdit de l’inceste, ou pédophilie familiale, et l’interdit de la sexualité infantile, y compris celle de l’adolescent, avec cependant quelques variantes et ouvertures limitées, permettra plus facilement d’obtenir des citoyens plus aptes à tolérer les efforts, les déceptions, les frustrations mais aussi la puissance du désir et les plaisirs de la satisfaction.

Malheureusement, toujours selon lui, mais aussi en fonction de ce que j’appelle les troubles de civilisation — en tant que produits de la destruction ou de la déstabilisation croissante de la famille —, ce qui risque de se passer en général, comme nous l’avons vu d’ailleurs ces deux derniers siècles, c’est que la civilisation occidentale dérive sous la force du “trait indestructible” de l’homme. Ce trait, toujours présent, me semble-t-il, est la pulsion à l’agression, ou à la destruction, appartenant à l’aspect brut, sauvage, archéogénétique, protomorphe, de la pulsion sexuelle. Voici ce qu’il dit : « si l’on supprime aussi ce privilège en libérant totalement la vie sexuelle, si donc on élimine la famille, cellule germinale de la civilisation, on ne peut certes pas prévoir sur quelles voies nouvelles le développement de la civilisation peut s’engager, mais on peut s’attendre à une chose : ce trait indestructible de la nature humaine suivra là aussi ce développement » (ibid., p. 300).

Plus loin, dans le même texte, Freud tient à relier la civilisation avec la fonction essentiellement civilisatoire de la famille, en disant que « ce qui fut commencé par le père s’achève avec la masse. [Et que] si la civilisation est le parcours de développement nécessaire menant de la famille à l’humanité, alors elle est indissolublement lié à elle » (ibid., p. 320). Dans la tentative de destruction de la famille, nous pouvons voir, sous sa forme actuelle — en tant que lutte contre un illusoire “appareil idéologique d’État” ou en tant que terrorisme islamiste ou encore en tant que populisme genriste — une profonde haine de la civilisation occidentale dont parle Freud comme étant constitutive du malaise dans l’humanité partagée.

Culture ou civilisation ?

Notons ici que le terme “Kultur” utilisé par Freud ne devrait pas être traduit par “culture” mais bien par “civilisation”. En allemand, le terme “Kultur” comporte les deux acceptions qui sont différentes en français. À savoir d’un côté, la culture comme une série d’aspects scientifiques, technologiques, artistiques, sportifs, qui dominent le savoir cumulé et toujours en progrès dans une communauté donnée. Et, d’un autre côté, la civilisation qui a à voir avec les liens qui unissent cette communauté, qu’elle soit mono-linguistique ou poly-linguistique, aussi bien que les principes éthiques qui fondent ses coutumes ou son mode de vie anthropologique.

Dans son excellent texte de 1930, il y a deux passages précis où Freud montre clairement la différence entre ces deux acceptions du mot “Kultur”. Le premier passage, qui correspond aux pages 448 et 449 de la version allemande, à savoir le tome XIV des Gesammelte Werke (GW) de 1948, et qui avait déjà été évoqué dans l’Avenir d’une illusion, considère que la civilisation, dans son sens large, a une double fonction : d’une part, elle sert à « la protection de homme contre la nature » et, d’autre part, elle sert aussi à « la réglementation des relations des hommes entre eux » (Freud, 1930, pp. 276-277). Le second, qui correspond aux pages 453-455 des GW, considère qu’il y a des activités intellectuelles supérieures, en termes scientifiques, techniques, artistiques, religieux et philosophiques que l’on peut classer dans le domaine des créations culturelles lesquels nous sont utiles pour nous défendre contre les aléas de la nature ou pour mieux les supporter. En revanche, ces données culturelles ne nous permettent pas de lutter efficacement contre les dangers de la vie en société et pour cela il nous fait créer des règles religieuses ou pas, des interdits sociaux justes ou pas, des contraintes anthropologiques ethnocentrées ou pas. C’est autour de ce dernier domaine de la vie en commun que l’on peut parler de civilisation, selon Freud. C’est-à-dire, « de quelle manière sont réglées les relations des hommes entre eux, les relations sociales qui concernent l’homme comme voisin, comme aide, comme objet sexuel d’un autre, comme membre d’une famille, d’un État » (Freud, 1930, pp. 281-282). En définitive, c’est la civilisation, et non pas la culture, celle qui nous protège de l’arbitraire de l’individu, des factions et des effets de groupe, si elle parvient à obtenir une part adéquate de renoncement pulsionnel par répression, refoulement, sublimation ou suppléance (ibid, p. 285).

Cette question de la double acception du terme Kultur, entre ce qui est culture et ce qui signifie civilisation, appartient à une large et profonde réflexion sur ce qui est à la base de l’unité de l’humain malgré ses différences narcissiques et ses conflits d’identité. Ainsi, selon Philippe Descola,  « c’est en Allemagne, au XIXème siècle, que le terme de culture se développe comme concept et comme outil politique. A l’époque, l’Allemagne est travaillée de toutes parts par la question de l’unité nationale. Les intellectuels germanophones s’emparent de la notion de culture pour définir ce que serait le creuset d’une nation allemande à venir. En France ou au Royaume-Uni, en revanche, le terme était très peu usité. On parlait plutôt de civilisation » (Philippe Descola, successeur de Claude Levi-Strauss au Collège de France, dans un article du Monde.fr).

C’est pour cela que la culture se réfère au savoir d’une communauté, ainsi qu’aux modes par lesquels ce savoir se forme et s’exprime, alors que la civilisation constitue l’ensemble des traits caractérisant les liens qui unissent une communauté élargie. La civilisation est ce qui fonde les modes de vie d’une vaste unité d’hommes autour de valeurs et de principes qui les guident et surtout autour d’interdits qu’ils respectent. Autrement dit, la civilisation est remplie de règles, de totems, de tabous et d’interdits qui servent comme des repères pour sa pérennité, tandis que la culture est l’ouverture, la projection, les essais et les ratés en toute liberté. La civilisation c’est le frein des tentations libérales, tandis que la culture c’est l’accélérateur des inerties conservatrices. La civilisation est ainsi le contenant dont le contenu est la culture.

Mais, si la culture est le possible d’une libre décision, et en cela elle est toujours bienvenue et désirée, la civilisation est cependant le nécessaire, sans quoi il ne peut pas y avoir de culture. Le problème est quand ce socle de la culture qu’est la civilisation tombe malade. Dans ce cas, la culture peut devenir pernicieuse et se fondre aveuglement dans la création perverse par où s’exprime la pulsion de destruction et d’auto-anéantissement ainsi libérée.

Nous pourrions alors parler d’une culture identitaire, parce que la culture s’adresse à l’identité d’une nation, d’un peuple, d’une nation, d’une communauté. Mais la civilisation est bien plus qu’une identité. La civilisation est cet essaim de liens qui permet que plusieurs identités puissent cohabiter dans un état relativement pacifique. Si la culture s’adresse à l’identité, la civilisation apporte l’autorité nécessaire pour que la composante destructrice et auto-destructrice des identités, purs produits du narcissisme des petites différences, soit efficacement neutralisée. Une civilisation sans libre culture devient tyrannique et sadomasochiste, mais une culture sans civilisation adéquate devient anomique et suicidaire. Les deux toutes seules sans l’autre sont violentes et criminelles.

Haine de la famille, haine de la civilisation

Ce qui est important à retenir de ce grand texte de Freud c’est que le même moteur de la civilisation, à savoir le renoncement pulsionnel, est aussi, paradoxalement, le point de rupture à partir duquel peut se développer la haine de la civilisation. Et ceci de deux façons. Soit lorsque le renoncement pulsionnel est trop exagéré, trop contraignant, soit au contraire lorsque les mécanismes, ou les institutions sociales pour le maintenir en place défaillent. Entre les deux, c’est surtout ce deuxième élément qui semble le plus dangereux.

Avec Freud, nous pouvons dire que libérer totalement la sexualité équivaudrait à libérer la pulsion de mort et notamment l’un de ses rejetons qui est la pulsion de destruction et d’auto-anéantissement. Contre Freud, certains penseurs aux perversions identitaires, proches d’une apologie de la pédophilie familiale, comme David Cooper, voulaient la mort de la famille car celle-ci, selon ses propres termes, « interdit à ses membres de se toucher, de se sentir, de se goûter » (Cooper, 1972, p. 30). Et prônent que la fonction maternelle peut être occupée par d’autres que la mère, comme les frères et les soeurs, et que, pour cela, « nous n’avons pas besoin de père et de mère » (Cooper, 1972, p. 31). La même haine de la famille se retrouve aujourd’hui chez les sex-identitaires et les idéologues du genre, ensemble avec une profonde haine de tout ce qui rappelle la civilisation occidentale et avec le but de promouvoir les sexualités “alternatives”, dont les fraternités identitaires organisées en clans, à la place de la famille (Arce Ross, 2015).

Inévitablement, cela produit une libération impressionnante des pulsions de destruction de la civilisation occidentale incarnées par le terrorisme de Daech, par les populismes d’extrême droite et par l’inversion des valeurs de civilisation apportée par les études de genre. Sans doute, supprimer la famille correspondrait à dégrader la force nécessaire de la civilisation, étant donné que celle-ci existe pour canaliser les exigences extrêmement agressives des pulsions sexuelles à l’état brut. Mais avançons dans notre analyse en reliant ces dernières données avec notre thème principal.

À cet égard, nous devons souligner que l’une des premières idées qui se dégagent de ces dernières observations est qu’il n’y a pas de civilisation sans imposition de sacrifices concernant la sexualité et ses penchants agressifs. Ainsi, je peux émettre ici une hypothèse concernant les crimes de la société national-socialiste, le vécu sexuel et érotique de ses élites dirigeantes et leurs tendances sex-identitaires. Elle serait la suivante. En voulant libérer la sexualité, sous sa version homo-érotique et en allant contre les traits judéo-chrétiens de la civilisation occidentale, pour l’utiliser à des fins politiques et “culturels” de domination par une minorité corrompue, la société national-socialiste a libéré la jouissance identitaire liée à quelques uns des plus grands crimes contre l’humanité.

Et, bien qu’ils soient des phénomènes sociaux évidemment très hétérogènes, il y a un point où se rejoignent la société national-socialiste, les discours ou les actes de Daech et le populisme genriste : c’est la « déconcertante » haine de la civilisation occidentale dont parle Freud (« Malaise dans la civilisation », p. 273). Il fait référence à un point de rupture de la civilisation que nous pouvons identifier par le terme de troubles de civilisation. Il dit notamment que « malgré tout ce surcroît de difficultés, on peut s’attendre à ce qu’un jour quelqu’un s’engage dans l’entreprise hasardeuse d’une telle pathologie des communautés de civilisation » (Freud, Malaise dans la civilisation, p. 332). Eh bien, avec le travail que nous présentons ici concernant la psychopathologie de civilisation de notre temps, à la suite de quelques autres qui se sont également penchés sur le sujet, nous y sommes.

Si, pour Freud, l’humanité est malade, à partir de quand présente-elle ces troubles ? Je dirais qu’elle présente ces troubles de civilisation quand les conditions actuelles ne lui permettent plus de faire front à la pulsion de destruction et d’auto-anéantissement qui loge dans les exigences les plus profondes de la sexualité. À partir de ce point de rupture où la sexualité devient anomique, l’extériorisation violente et parois criminelle des forces sexuelles de destruction est rendue possible.

German ARCE ROSS. Paris, août 2017.

 

Bibliographie

ARCE ROSS, German, « Les Fraternités fantasmatiques », À propos de « Le Fraternel et l’indivis » de Philippe Lévy [in : L’Enfant et la transmission culturelle, Collection Cahiers de l’Infantile, Harmattan, Paris, 2002, pp. 125-134], HuitInterieur.com, 2015

COOPER, David, La Mort de la famille (1971), Seuil, Paris, 1972

DESCOLA, Philippe, « La Distinction entre « culture » et « civilisation » chez Claude Lévi-Strauss », Monde.fr, rubrique “Société” : http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/la-distinction-entre-culture-et-180433

FREUD, Sigmund, « Malaise dans la civilisation » (1930), Oeuvres complètes, Vol. XVIII : 1926-1930, PUF, Paris, 1994

 

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