German ARCE ROSS. Paris, octobre 2013.

Référence bibliographique (toute reproduction partielle, ou citation, doit être accompagnée des mentions suivantes) : ARCE ROSS, German, « Suppléance cotardisée et pseudonymes dans le suicide de Romain Gary », Nouvelle psychopathologie et psychanalyse. PsychanalyseVideoBlog.com, Paris, 2013.

QUIZ_Tout-sur-Romain-Gary_7933La création picturale, littéraire, cinématographique, artistique en général, part d’une urgence subjective de faire événement, c’est-à-dire qu’elle part de la nécessité d’accorder ou de nouer les émotions et les affects avec les circonstances qui se produisent dans la vie du sujet. Dans cette mesure, les éléments allégoriques de la production artistique fonctionnent en quelque sorte comme des signifiants nouveaux venant s’inscrire à la place du vide symbolique. En outre, ces éléments allégoriques se substituent progressivement aux signifiants surévalués, ceux que nous considérons comme représentant les facteurs blancs.[1] Lorsque cette opération parvient à se produire, de préférence autour d’une représentation figurative dont les éléments allégoriques nouvellement créés peuvent équivaloir aux néologismes présents dans les systèmes de pensée des inventeurs, nous sommes devant un événement pictural, littéraire, cinématographique, hautement supplétif.[2] Cependant, l’opération qui sert à accorder une unité aux éléments allégoriques peut être très délicate et échouer lorsqu’ils sont supportés par, ou lorsqu’ils se confondent avec, des éléments ayant un rapport trop proche avec le corps ou avec l’identité psychique du sujet. Chaque étape, chaque palier du processus de création peut comporter un danger s’il y a trop de proximité, ou de confusion, entre l’objet de la création et les éléments corporels ou affectifs du sujet.

Si nous prenons le cas de Marilyn Monroe dans la fabrication de son personnage pathologique au cinéma, nous pouvons observer qu’il y avait un abîme insurmontable entre celui-ci, pur produit artificiel, à des années lumière de la vraie vie, et la partie angoissée, torturée, désespérée mais vivante de sa personne.[3] Puisque ce personnage pathologique opérait uniquement sur une nouvelle image de son corps et que celle-ci n’était qu’allégorie profondément détachée du vivant, il se créait une sorte de cotardisation secrète dans les relations entre Marilyn et son corps, l’affect ou les émotions, voire entre elle et le vécu sensible de son corps pulsant. Et dans l’espace dessiné par cet abîme, il se logeait et se développait monstrueusement l’angoisse altruiste de mort.

Il y a des cas où l’événement créatif repose sur la construction d’un personnage ou d’une série de personnages, parfois en passant par des efforts de néo-nomination comme il arrive chez quelques uns de ceux portant des pseudonymes. Dans le cas de Marilyn Monroe, son nom d’emprunt, très efficace pour sa réussite dans le cinema mais néfaste concernant sa stabilisation psychique, ainsi que Zelda Zonk, nom utilisé pour fuir incognito à New York, ce sont des pseudonymes qui la maintiennent irrémédiablement éloignée de Norma Jeane Mortensen, son identité d’origine. Ce qui est curieux, c’est qu’un personnage artificiel dominant la vie psychique d’un sujet n’est pas toujours créé en fonction d’un pur et simple vide affectif, mais parfois d’un excès d’amour maternel, lequel produit en outre des effets à l’endroit d’une identité qui cotardise soit le corps directement, soit la relation à soi-même et aux autres.

À cet égard, si Marilyn Monroe avait souffert, entre autres, d’une carence importante de l’amour maternel, Romain Gary au contraire, avait été soumis, depuis toujours et jusqu’à très tard dans sa vie de jeune adulte, à l’amour excessif, totalisant et totalitaire de sa mère pour lui. Dans les deux cas toutefois, nous observons une tendance poussée et extrême, sans dialectique possible, à la création artistique. Dans les deux cas, la tendance aux événements créatifs ne suffit pas pour se constituer comme une suppléance stable et définitive, notamment par une difficulté indépassable à intégrer et à dissoudre l’angoisse altruiste maternelle. Dans les deux cas, la suppléance se retourne, à un moment donné, contre le sujet lui-même, dominant sa vie et confondant les événements allégoriques du corps et de l’identité avec les traits du sujet vivant. Ceci provoque une cotardisation en sourdine qui finit par éclater, à travers une série de fuite des événements, dans un acte suicidaire soit involontaire et inconscient (pour l’une), soit consciemment organisé (pour l’autre).

 

On trouvera la suite de ce texte in: La Fuite des événements. Les Angoisses altruistes dans les suicides maniaco-dépressifs.

 

German ARCE ROSS. Paris, octobre 2013.

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