German ARCE ROSS. Paris, janvier 2014.

Référence bibliographique (toute reproduction partielle, ou citation, doit être accompagnée des mentions suivantes) : ARCE ROSS, German, « Le Désir de devenir psychanalyste », Nouvelle psychopathologie et psychanalyse. PsychanalyseVideoBlog.com, Paris, 2014.

Intervention à une table ronde sur les métiers Psy devant les lycéens de Terminale. Lycée Montaigne, Paris VIème, le 20 janvier 2014.

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Un Divan à New York (1995). Un film de Chantal Akerman avec Juliette Binoche et William Hurt.

The intention to become a psychoanalyst is based on a desire to know about the result of a series of events or family complexes which in most cases arise as an enigma in a given subject. It is in this that we can say that the desire to become a psychoanalyst is to be treated as a symptom.

Nous voulons répondre à la question de savoir comment, à partir de quoi et pourquoi faire, un jeune en Terminale peut-il désirer devenir psychanalyste.

L’intention de devenir psychanalyste s’appuie sur un désir de savoir concernant le résultat de toute une série d’événements ou de complexes familiaux qui se posent, dans la plupart des cas, comme une énigme chez un sujet donné. C’est en cela que nous pouvons dire que le désir de devenir psychanalyste est à traiter comme un symptôme.

Cela veut dire qu’avant de vouloir devenir psychanalyste, le sujet est lui-même un véritable cas clinique à l’état brut, c’est-à-dire qu’il se trouve en attente, plus ou moins anxieuse, plus ou moins désireuse, de formalisation ou de symbolisation. S’il constitue un véritable cas clinique à l’état brut, cela ne veut pas pour autant dire qu’il n’a pas déjà un certain savoir sur ce qui lui arrive. Sauf qu’il s’agit d’un savoir qui ne se sait pas lui-même en tant que savoir textuel, c’est-à-dire qu’il demeure encore sous la forme du symptôme et de la souffrance. Ou du mal-être. Et ce cas clinique que l’on est soi-même à l’état brut est une force potentielle pour acquérir un savoir sur la façon dont la psychopathologie se construit.

Beaucoup plus qu’un savoir-faire, il s’agit d’un savoir y faire à l’état embryonnaire, sachant que le véritable savoir y faire, épuré de sa substance de jouissance et de souffrance, est ce que l’on peut obtenir à la fin d’une analyse. C’est pour cela que l’on ne devient psychanalyste que de son expérience propre. D’où la phrase de Jacques Lacan qui dit que le psychanalyste ne s’autorise que de lui-même, c’est-à-dire de sa propre expérience du vécu, de son propre symptôme et de son propre inconscient.

 

Le Parcours universitaire initial

Nous voulons dire qu’en dehors des études universitaires et extra-universitaires que le jeune doit effectuer, il ne peut en aucun cas faire l’économie d’une psychanalyse personnelle. Ce travail personnel sera le pivot, le moteur, le sillon et la garantie subjective de sa fonction ultérieure en tant que psychanalyste.

Concernant les études supérieures, nous conseillons que le candidat effectue d’abord soit des études de psychologie, soit de psychiatrie. Et cela, même si aujourd’hui ces études universitaires sont largement dominées par une conception extrêmement médicalisée, c’est-à-dire cognitiviste, comportementaliste et pharmacologique, qui dégradent et dévaluent les connaissances nécessaires pour la psychopathologie, la clinique et la psychanalyse.

Il se peut qu’à l’avenir de véritables diplômes de psychopathologie et psychanalyse, au niveau Licence et Master, se développent dans des institutions privées (liées peut-être aux sociétés ou écoles de psychanalyse), se substituant ou s’ajoutant aux études universitaires de psychologie et de psychiatrie. Je pense sincèrement que cela serait hautement souhaitable, de telle façon à ce que la psychanalyse ait un diplôme universitaire indépendant de la psychologie. Mais, pour le moment, le jeune candidat doit s’adresser, de préférence, à quelques universités qui, en psychologie par exemple, font une place importante à la psychanalyse. Seulement pour parler de Paris, nous pouvons citer les universités de Paris V, Paris VII, Paris X-Nanterre et Paris XIII, ainsi que l’École de Psychologues Praticiens de l’Institut Catholique de Paris (école privée). Une mention spéciale est le Master de Psychanalyse et le Doctorat de Psychanalyse du Département de Psychanalyse de l’Université de Paris VIII, lequel peut être fait en parallèle ou après les études de psychologie ou de psychiatrie.

En pratique, après ses études universitaires, le candidat accomplit des expériences cliniques en institution (hospitalière ou associative) où il s’exerce à l’accueil du patient en entretien, au diagnostic, à la psychothérapie, au transfert institutionnel, à la prise en charge pluridisciplinaire. En parallèle, il suit des séminaires, des conférences, participe à des groupes d’étude, met en place un contrôle ou une supervision de sa pratique institutionnelle avec un psychanalyste plus expérimenté. Et ce n’est qu’après ce long parcours, qui peut se chiffrer en quelques années après la fin des études universitaires, que le candidat s’installe enfin en cabinet privé.

 

Le Réveil lucide du vécu

Mais si on devient psychanalyste, c’est que l’on est aussi soi-même son premier cas clinique. On est logiquement obligé de s’appuyer sur sa propre problématique pour entrer, a minima, dans la problématique et dans la pathologie des autres, tout en sachant que la souffrance peut toutefois tromper énormément. Car la psychopathologie et la souffrance vont souvent de pair avec des bénéfices secondaires. Le risque ainsi est qu’au lieu de produire un désir de devenir psychanalyste (ou un autre véritable métier de création, artistique par exemple), le sujet reste accroché à sa souffrance.

Cela veut dire que si un jeune de Terminale désire devenir psychanalyste, c’est qu’en plus de connaître le malaise ou la souffrance de la psychopathologie familiale d’où il provient, il possède aussi une distance psychique presque naturelle vis-à-vis de sa propre expérience. Il ne s’agit pas d’une véritable empathie de soi, ni d’un altruisme auto-dirigé, comme s’il était lui-même un autre à qui il voudrait aider. Il ne s’agit pas non plus d’une capacité d’introspection, malgré la profondeur de son auto-observation. Il s’agit plutôt d’un véritable réveil un peu dur, choquant, inattendu, surprenant, secouant, vis-à-vis de l’expérience du vécu qui est la sienne à un moment donné de son enfance ou de son adolescence. Ce réveil, producteur d’une lucidité aveuglante, tend à casser les illusions de l’enfance ou de l’adolescence et ramène, sans transition, le sujet vers un statut psychologique d’adulte à l’état précoce. Le sujet continue à être encore pour un peu enfant, ou adolescent, mais en lui il y a déjà cet adulte aux aguets qu’il sera plus tard et qui l’empêche souvent de se rendormir dans l’expérience du vécu.

Ce réveil presque traumatique est comme la sortie d’un cauchemar terrible alors qu’on continue à se croire dans l’état de sommeil. Il s’assimile plutôt à l’expérience du rêve lucide, mais à l’envers. Car, pendant le temps qui dure le réveil, on peut croire encore aux monstres, aux ombres, aux fluides et autres figures grotesques du cauchemar tout en ayant un point de vue épistémologique inédit sur l’expérience du propre vécu. Nous pouvons l’appeler réveil lucide dans le vécu.

Tout le problème est donc ce noyau pathologique familial qui englobe le sujet dans le vécu. Tout le problème, à la base, est le vécu et non pas les compétences pour le cerner. Cependant, si le vécu pathogène vous domine, il vous donne aussi paradoxalement le moyen de le réduire et de le modifier en ressort constructif, tout comme le système immunitaire secrète des anticorps dans son contact avec le noyau pathogène. Le réveil lucide dans le vécu est alors l’anticorps du noyau pathogène. Sauf qu’il s’agit d’anticorps ou de ressorts psychiques qui restent encore à l’état brut.

 

Disjonction entre la vérité et le savoir

Le réveil lucide dans le vécu produit une disjonction considérable entre les événements pathogènes familiaux, d’un côté, et le vécu du sujet, d’un autre côté. Sous l’influence d’un état inconnu de perplexité, le sujet perçoit désormais sa famille avec une distance également inédite. Et il se perçoit lui-même réagir affectivement à cette situation de fait. Mais les éléments de compréhension lui manquent cruellement. Ce faisant, le réveil lucide dans le vécu conduit alors le sujet vers une autre disjonction. Deux autres éléments complexes, opposés et complémentaires, se développent à la place de ce savoir qui manque cruellement : l’énigme et le désir de savoir.

Deux couples d’éléments disjoints sont ainsi produits. S’il y a un rapport logique entre événements familiaux et vécu du sujet, il y a également un rapport logique entre énigme et désir de savoir. Nous pouvons alors ranger ces quatre termes en deux champs différents : le champ de la vérité  pour le premier couple et le champ du savoir pour le second.

Le champ de la vérité peut pousser le sujet à désirer partager la vérité du vécu, la communiquer, la transmettre, voire la repérer chez d’autres pour mieux les aider à s’en sortir. D’où la possibilité que le sujet développe un désir de guérir, de réparer, de soigner… les autres pour, ainsi faisant, se guérir, se réparer, se soigner soi-même. C’est-à-dire que, par une combinaison particulière entre la vérité du vécu et le savoir qui fait défaut, le sujet peut se créer une identité artificielle, sous la forme d’une mission, à moitié existentielle, à moitié scientifique, de guérir l’Autre. C’est un bon départ, mais nous devons réduire au maximum, chez le candidat, cette ardeur de guérir pour obtenir le désir de l’analyste. Nous devons réduire au maximum cette ardeur de guérir l’Autre parce qu’elle évacue radicalement la prise en compte de l’inconscient, ainsi que d’ailleurs la possibilité d’entrer vraiment en analyse. Vouloir guérir peut devenir paradoxalement une résistance contre l’analyse. Pourquoi ? Parce que c’est une opération qui se fait presque exclusivement dans le champ de la vérité du vécu subjectif, sans inclure la question du savoir. Pour qu’il y ait analyse, il faut qu’il y ait une réconciliation entre savoir et vérité.

De son côté, le champ du savoir comporte le fait que le sujet vit ou a vécu les événements familiaux sous la forme d’une énigme le concernant et le mettant dans une position embarrassante par rapport au savoir, d’où émergence possible du désir de savoir. Pourquoi, quand, comment, jusqu’où…, cela m’est arrivé à moi, à ma famille ? Qu’est-ce que je peux faire de ça ? Qu’est-ce que je peux faire avec ça ? Est-ce que je peux retirer de tout ça un savoir qui me serve à le résoudre, à créer quelque chose de positif ou constructif, voire à aider d’autres à s’en sortir ?

La disjonction entre vérité et savoir est l’une des modalités de la division subjective et la condition nécessaire pour le désir de devenir psychanalyste.

 

Réactions psychiques à la disjonction entre vérité et savoir

Comme effet de la psychanalyse didactique, ou personnelle, à laquelle le futur psychanalyste se soumet, on peut obtenir un nouvelle configuration associant ces quatre termes, à savoir : le noyau pathogène familial, le vécu affectif et émotionnel, l’énigme et le désir de savoir.

Concernant ces deux nouveaux couples, nous pouvons parler, d’abord, du rapport entre le noyau pathogène familial et l’énigme du sujet. C’est-à-dire que, dans cette combinaison le sujet ne répond plus par le vécu affectif et émotionnel au noyau pathogène, mais bien par une interrogation constante où il se construit tout seul des théories possibles, voire des fantasmes ou des fictions, sur ce que lui est arrivé dans sa famille. Il répond au noyau pathogène par la construction et le développement de l’énigme. Ensuite, l’autre couple possible se produit entre le vécu affectif et émotionnel, d’une part, et le désir de savoir, d’autre part. C’est-à-dire, lorsque la souffrance affective et émotionnelle du sujet appelle la construction d’un savoir autre que celui référentiel pour qu’il vienne à la place de la vérité. Il s’agit d’un savoir textuel, mais qui reste en partie à déchiffrer et en partie à écrire.

Cette nouvelle combinaison entre les deux premiers éléments du champ de la vérité avec ceux du champ du savoir, met le sujet dans un positionnement où la demande d’analyse pour devenir psychanalyste est finalement possible. L’état brut du symptôme est par ce biais placé dans la trajectoire d’un désir de savoir qui impulse le désir de devenir psychanalyste. L’état brut du symptôme initial doit, plus tard, réduire sa capacité nuisible, dans le travail analytique sous transfert, pour trouver son produit fini dans le passage au discours de l’analyste.

L’importance du désir de l’analyste est qu’il y a une véritable transmission de savoir qui s’établit entre un Autre inconscient et l’inconscient du sujet en analyse. De telle façon qu’il me semble bien qu’il n’est pas du tout équivalent de faire son analyse avec un analyste ou un autre. En fonction de l’analyste choisi, comme c’est le cas dans l’expérience amoureuse, la production analytique trouvera des variantes qui peuvent être très importantes.

La transmission analytique, qui pose le sujet comme opérateur d’une création et qui pose le savoir à la place de la vérité, va modifier de façon considérable l’état brut du symptôme initial. Lorsque le candidat découvre ce processus dans sa propre psychanalyse, dans une fulgurance logique, il est alors déjà dans le mouvement qui lui permet de passer à l’acte de l’analyste. La transmission du savoir analytique se résout dans la vérité clinique et logique que nous appelons la passe.

Mais, pour qu’il y ait transfert, demande, analyse, transmission et passe, il faut bien qu’au début le processus soit impulsé par un désir de savoir laissant une place importante à un Autre inconscient. Et c’est ce que nous pensons qui arrive au jeune en Terminale lorsqu’il traverse la disjonction et la nouvelle combinatoire entre le champ de la vérité et le champ du savoir, notamment grâce au réveil lucide opérant envers le vécu familial.

German ARCE ROSS. Paris, 2014.

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