German ARCE ROSS. Paris, 1995, 2015.

Référence bibliographique (toute reproduction partielle, ou citation, doit être accompagnée des mentions suivantes) : ARCE ROSS, German, « Le Dire dans le dit et la voix du silence », Nouvelle psychopathologie et psychanalyse. PsychanalyseVideoBlog.com, Paris, 2015.

Une première version de ce texte a constitué initialement une intervention présentée, le 30 septembre 1995, aux XXIVèmes Journées de l’ECF-ACF, « Vous ne dites rien ». L’interprétation dans la pratique analytique d’ajourd’hui, Paris, 1995.

 

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« Qu’on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s’entend.» Lacan, L’Etourdit

The Say of the said and the voice of silence

« Thus it is that what is said does not go without a saying. But if what is said always poses itself as truth, even though never going beyond a half- said, as I express it, the saying only couples with it by ex-sisting it, in other words by not being of the dit-mension of the truth » (Jacques Lacan, “Dizzy”, 1972).

How to understand this sentence of Lacan?

It speaks of the relationship and the difference between the said and the say in the speech. First, one thing is the said (the statement) and another the say (the enunciation). Then, the said has vocation of truth. In any case, it looks like this. But as all the truth can not be said, the said becomes only a half-said  in terms of truth.

Le Dire du dit et la voix du silence

« Le dit ne va pas sans dire. Mais si le dit se pose toujours en vérité, fût-ce à ne jamais dépasser un midit, le dire ne s’y couple que d’y ex-sister, soit de n’être pas de la dit-mension de la vérité » (Jacques Lacan, “L’Étourdit”, 1972 [1]).

Comment comprendre cette phrase de Lacan ?

Cela parle de la relation et de la différence entre le dit et le dire dans le discours. D’abord, une chose est le dit (l’énoncé) et une autre le dire (l’énonciation). Ensuite, le dit a vocation de vérité. En tout cas, il se présente comme ça. Mais comme la vérité ne peut pas se dire toute, le dit ne devient qu’un mi-dit (un dit à moitié) en termes de vérité. 

Aussi, le fait de dire ne suppose en rien que le sujet du dit ait quelque chose à voir avec le sujet du dire. Il n’y a donc pas là forcément de valeur de vérité. Car un sujet peut “dire” un “dit” qui, n’étant pas sa vérité, sert par exemple à tromper l’autre.

Puisque le dit a besoin du dire pour exister, le dire ne se réduit pas au dit et donc le dire se situe (“ex-siste”) à l’extérieur du dit. Car le dire, sans vocation de vérité mais produisant du savoir, comporte également et forcément le non-dit. 

En effet, le dire fait exister le dit et peut le transformer aussi (comme il est avéré dans une analyse). D’ailleurs, c’est quelque part cela même l’objectif de l’analyse : que, par le dire, un nouveau dit émerge. Et cela passe forcément par un travail de dire sur le non-dit.

Le fait même du dire produit ainsi une polyphonie : la voix du dit explicite (ce qu’on croit qu’on dit), la voix du non-dit implicite (ce qu’on aurait voulu dire mais qu’on n’a pas dit), la voix du non-dit non-su (ce qu’on ne sait pas qu’on aurait pu dire) et la voix de l’adresse du simple dire (sans dit) à l’Autre que l’on suppose chez l’interlocuteur.

La dernière voix, celle du dire sans-dit (ou dans “l’ab-sens” du dit), est la voix de l’affect. Je vais l’appeler non-dire. Cette voix échappe au dit explicite ou implicite et ne transite qu’en filigrane dans le dire. Cela se rapproche de la “musique”, du ton voire même du silence du dire. S’il y avait une voix du silence, elle serait en effet une voix de l’affect.

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Mais… est-ce si sûr ?

La voix du silence dans le non-dire est parfois également, bien plus qu’une connexion non-signifiante, une transmission de vécu. Cela s’avère par exemple dans des situations telles que la paralysie du tomber amoureux, dans l’éprouvé de l’acte sexuel d’amour ou dans la “communication” de l’embryon et du foetus avec la mère à travers le placenta. Mais, sur le silence en analyse, qu’est-ce qu’on pourrait en dire ?

 

Politiques du silence et interprétation

Le silence a de relations puissantes avec l’opération d’interprétation mais pas toujours dans le même sens ni avec la même signification.

S’écouter est un dire qui, dans le contexte d’un silence apparent, peut dépendre d’une interprétation passionnelle de soi-même. Dans ce cas, l’interprétation précéderait le silence : du fait de se laisser aller à une passion de ses pensées ou de ses sentiments, on passerait à leur écoute aliénée.

A l’opposé, devant par exemple ces rares intervalles de quiétude où le temps semble s’écouter [2], le silence se pose comme la condition de l’interprétation, naïve ou poétique. En d’autres mots, de l’expérience d’un phénomène naturel ou humain de quiétisme, on passerait à la déduction interprétative.

De façon générale, nous pouvons parler de quatre types de silence.

En premier lieu, il est évident que les positions passionnelles, telles que l’amour, la haine et l’ignorance, exercent souvent sur le sujet l’attrait d’un silence dominé par le moi. Ce silence se pose comme un message adressé à l’Autre avec la finalité d’obtenir une réponse déterminée, laquelle finalité peut n’être que la simple provocation d’une réaction quelconque.

Deuxièmement, l’esprit de compassion avec ses deux versants, soit de pitié ou charité, selon le caractère d’une vertu supérieure, soit de condescendance [3]ou dédain, selon une attitude de supériorité méprisante [4], mène régulièrement vers l’exercice d’un silence véhiculé par le pouvoir et l’isolement d’un Je [5],maître de son savoir. Ce silence résulte de la tentative d’appliquer une philosophie, une idéologie, un savoir articulé… et de l’impuissance que cette tentative rencontre. Notons là comme exemple l’impuissance du savoir médical devant le malade incurable en train d’agoniser. Et n’oublions pas le silence compassionnel obtenu d’un malade voisin, incurable aussi, dans sa conjouissance avec le premier.

Troisièmement, il y a les silences de volonté catégorique, tels que ceux d’omission, de faire taire, de domination…, lesquels répondent à l’action du surmoi. Ces silences vont dans le sens d’une exclusion, extraction ou soustraction de pouvoir, comme c’est le cas dans les impératifs militaires, religieux ou politiques, où la gestion du secret et du non-dit mène vers l’indifférence pour la jouissance de l’Autre [6].

Finalement, il est à souligner le silence propre à un désir particulier, voire le silence de la pulsion, qui est sa voi(e)x royale, lorsque dans un moment crucial de l’analyse le sujet s’évanouit devant le signifiant de la demande.  Nous voyons là non seulement l’attitude d’écoute analytique mais surtout l’effet dans le réel d’une éthique du bien dire, dont la fonction s’effectue par le semblant d’objet a.  Ce silence implique et conditionne un dire d’une catégorie singulière car il opère par l’équivocité signifiante et mène vers l’objet, tout en visant dans son au-delà la signification d’une différence absolue. Dans ce silence, un désir travaille en écoute de l’émergence d’une interprétation significative, la conditionne et la ponctue aussi, parfois comme simple réaction de perplexité.

Ces quatre types de silence pourraient être rapportés aux mathèmes des quatre discours. Ainsi, le silence passionnel serait une conséquence logique de la position discursive hystérique, comme celui de compassion aurait des analogies avec le discours universitaire. Le discours du maître utiliserait certains types de silence consciemment voulus, ainsi que le discours analytique grâce à l’interprétation silencieuse [7] confronterait l’analysant au silence pulsionnel.

Partant de là, nous pouvons traiter de deux moments de la présence silencieuse en analyse. D’un côté, il y a le silence de l’entrée en matière, celui que l’on trouve aussi bien dans l’entrée en analyse que dans le début de certaines séances, et qui pourrait représenter la résistance. D’un autre côté, il y a le silence de l’arrêt de la série des dits de la tâche analysante, celui qui pourrait correspondre aussi bien à la réflexion de l’après-interprétation qu’à l’exhaustion du sens, propre au moment de la fin de l’analyse. Ces deux silences peuvent être celui de l’analysant et, pourquoi pas, parallèlement à certains moments, aussi celui de l’analyste.

Le silence en lui-même n’est pas forcément un manque de paroles. Il est, le plus souvent, la manifestation presque théâtrale d’un carrefour où les paroles demeurent embouteillées. Il est en somme l’éloquence-même de cet endroit de non-dit.  Si, au moins au début et durant un bon moment, l’analyse s’appuie presque exclusivement sur les dits de l’analysant et le non-agir de l’analyste, nous pouvons dire que la psychanalyse est un mouvement qui va d’un silence (d’écoute) à un autre silence (d’écriture) par l’intermédiaire de la parole analysante, mais surtout par l’intermédiaire de l’intervention interprétative de l’analyste. Ainsi, nous aurions: d’un silence à un autre, l’interprétation.

Nous pouvons de cette façon identifier deux politiques du silence. L’une, lorsque l’on ne peut pas, ou l’on ne veut pas, dire ce que l’on sait [8] sans savoir (ou ce que l’on est en train de produire comme savoir), l’autre [9],  lorsque l’on sait bien dire ce que l’on ne voulait pas dire.

La première politique correspondrait à une fureur ou volonté rétive du silence, que l’on trouve dans les causes d’amour et de haine, silences passionnels donc (comme celui de l’ignorance) mais aussi silences compassionnels (de pitié, d’impuissance ou de condescendance). Ne pas pouvoir dire, ou ne pas vouloir dire, ce que l’on sait sans savoir équivaudrait, dans la politique du silence, à vouloir dire ce que l’on ne sait pas (ou ce que l’on ne sait pas encore), ce qui fait entrer en jeu la supposition de savoir. Mais ces silences-là peuvent être motivés aussi par l’appel à la parole de l’Autre, appel à l’intervention interprétative de l’analyste [10], appel qui véhicule éventuellement le désir de savoir. Il s’agit ici d’une politique du silence de l’analysant

La deuxième politique, ou éthique, du silence, exprimée par une éthique du dire, représente l’écriture [11] dans le réel d’un savoir nouveau, qui ne se réalise que comme résultat de l’acte interprétatif de l’analyste dans l’exhaustion des sens du sujet.

La parole inscrite dans l’interprétation analytique se trouverait ainsi entre deux silences, l’un jouissif (promoteur de sens) et l’autre créatif (une écriture résultante de l’épuisement de toutes les possibilités de sens pour n’atteindre qu’une seule signification).

Vis-à-vis de la parole, les silences correspondent aux paramètres de sa ponctuation.

 

Exhaustion interprétative du sens et silence devant la pulsion.

De la cure de tel analysant, nous pouvons extraire une chaîne d’interventions silencieuses et d’interprétations équivoques, lesquelles débouchent sur la rencontre avec le silence de la pulsion scopique. Là, ce qui est donné à voir s’adresse à la nudité d’un regard vide.

paradoxical_silence_by_philomena_famulok-d6kcg8dLe professionnel du spectacle ne réussit pas à se débrouiller tout seul avec l’angoisse produite par une présence qui plane au-dessus ou derrière la scène, ou même au-delà des spectateurs. L’extrême idéalisation de l’art de la mise en scène le mène à une relation d’impossibilité à « régler ses comptes par le cinéma » et le confine dans un sentiment angoissant d’impuissance et de dévalorisation de soi. Une inhibition très importante le paralyse devant ce « vouloir être brillant aux yeux de (sa) mère aveugle », lequel regard domine une bonne partie de ses relations frustrantes avec les femmes. Le symptôme trouve donc des supports dans ce contexte et graduellement se fait jour un noyau d’ambivalence, d’amour et culpabilité, autour d’une autorité paternelle dévaluée et désavouée mais tout aussi attractive et prégnante.

Les trois premières années de la cure font apparaître une série de thématiques, telles que celle de la mère, du père, de la soeur et de la petite amie, lesquelles se développent et s’estompent en fonction des interventions de l’analyste. Ces dernières, produisent des effets dans le passage d’un élément à un autre de la chaîne thématique mais aussi dans le réel du symptôme : des ruptures amoureuses et des mises à jour du désir de travail.

L’analyse débute par des plaintes sur la fonction d’un « ou bien ou bien » appliqué à l’amour. Le rapport aux femmes en tant que symptôme analytique se développe par le thème de la mère, lequel thème laissera la place au signifiant qui représente son symptôme de dépendance vis-à-vis d’elles. Et cela, par le biais de deux interventions. D’abord, lorsque l’analyste, se référant à l’argent que l’analysant posait sur le bureau, lui tend la main et lui dit : vous me le donnerez à moi. La séance venait de s’interrompre sur l’amour impossible pour la mère. Cette intervention induit des attitudes nouvelles en relation au travail, précède le début de la présence de rêves et débouche sur le développement de l’objet déchet vis-à-vis de la soeur, que nous appellerons Christine. La deuxième intervention pointe un rêve où la mère apparaît sur le seuil de la porte au moment où il se masturbe. Elle se dirige vers lui «comme une amoureuse» mais il dit ne pas pouvoir supporter cette «tenue». A cela nous questionnons : t’es nue?  Suit alors une période où s’instaure la thématique du père et le sujet se positionne comme étant celui qui donne à voir à une spectatrice au regard vide et nu, rejetant par là l’amour à un père qui n’est qu’à barrer [12], ce qui nous fait penser à la fonction de A/ (grand A barré) dans la formule du fantasme obsessionnel [13].

A partir de ce moment, il va s’agir de plusieurs tentatives de rupture autour du signifiant Christine : le même prénom de la soeur et de la  petite amie, à laquelle il dit aimer d’un amour sans désir. La consommation des deux ruptures définitives: l’amoureuse, classiquement obsessionnelle, et la de dépendance financière, par le biais d’un gommage de la dette à la soeur, se représentera à la fin de cette série par le rêve d’un médaillon où figurent, d’un côté, Maryline Monroe, et de l’autre côté, Christine avec la mention: « je t’aime à mourir d’ennui ».

Ce rêve représentera non seulement une nouvelle ouverture de l’inconscient (la présence d’autres rêves et de matériel analytique) mais surtout il viendra confirmer le passage à une série de changements dans le contexte professionnel, à partir notamment de l’analyse de l’entre-deux :  entre deux femmes, entre deux ruptures, entre deux regards.

Le chiffre deux s’introduit d’abord comme une énigme. Dans un des premiers rêves une femme lui dit : « il faut appuyer sur down deux fois ». Deux fois plus bas ?, bas bas ?, la signification reste à atteindre. Comme dans le rêve de la maison des parents à deux étages, où il veut construire le troisième. Ou comme dans celui où une femme était si grande qu’« elle avait deux mètres ». Il faut dire qu’au début de sa relation avec Christine, son amie, ils habitaient ensemble mais elle partait le week-end rencontrer un homme qui s’est suicidé peu après. Voici donc l’histoire d’une femme qui a deux maîtres, dont l’un représente la mort et l’autre, notre analysant, l’amour impuissant.

La séquence clinique la plus parlante pour notre sujet est celle qui va d’une interprétation réductrice de sens à un moment assez long d’un silence particulier, en passant par la production d’un rêve et des effets dans le réel. Lorsque le moment est arrivé de choisir et de ne plus se taire, dans la communication d’une vérité historique [14] reconstruite dans l’analyse, l’intervention de l’analyste, laquelle ne sera en aucun cas « théorique, suggestive ou impérative » mais bien plutôt « équivoque » [15], portera sur « un signifiant élu » [16], à savoir celui qui effectivement agira par son écriture.

Après une longue séquence où se précise le thème de l’objet déchet en relation à une scène infantile à caractère humiliant, la problématique de « se battre » vient à jour : « quand je lutte, ça m’angoisse ». A quoi suit une ponctuation silencieuse. Quelques séances plus tard, l’analysant émet encore une fois la phrase: « je n’aime pas ce que je suis ». C’est à ce moment que l’analyste laisse entendre, de façon instantanée: Vous êtes ce que vous aimez. A mon sens, c’est cette interprétation spontanée, quoique réfléchie quant à son contenu, qui va déclencher les effets qui nous intéressent.

L’interprétation n’est pas ouverte à tous les sens mais plutôt au « peu de sens », ce qui la rapprocherait de la métonymie et l’éloignerait de la métaphore [17]. Elle va dans le sens de faire surgir le signifiant originel, premier, irréductible, qui tue tous les sens et auquel le sujet est assujetti.

Le premier effet de l’interprétation est de produire un rêve où l’un des patrons de la société pour laquelle il travaille lui «signifie que c’est fini. Il ne (lui) dit pas directement, il (lui) le laisse entendre». Alors, il veut s’en aller mais une femme s’interpose : « mais tu n’as pas compris, il t’a dit : ou bas ou bas». De notre côté, nous essayions de lui signifier: ou en bas ou à se battre, mais pour l’instant tout ce qui sort c’est ou bas ou bats. Le deuxième effet c’est le changement dans le symptôme : il se rapproche enfin décidément de son désir, rompt définitivement avec Christine, l’amie, lui trouve un substitut dans la personne d’une femme qui a déjà un homme et raccommode avec sa soeur leur relation de dépendance.

Entre ce moment et le long silence qui va suivre, il y a notamment une séance où, à propos de l’angoisse produite dans le rapport avec la soeur, il affirme que ce rapport et cette angoisse sont susceptibles d’être étendus « à toutes les femmes. En fait, dit-il, j’ai envie de quitter ce rapport, car avec ma soeur ça m’étouffe. J’ai une dette avec elle et je ne sais pas comment la payer. Avec ma soeur, toujours j’ettoufais ». A cela, l’analyste ponctue par la question : j’ai tout fait ?
Un silencio profundo

L’interprétation du désir incestueux dans la relation avec la mère et avec la soeur le confronte au silence de la pulsion. Cette ambiguïté signifiante touche la pulsion dans le sens où cela voudrait dire qu’avec la mère, avec la soeur, avec toutes les autres femmes, il a tout essayé et qu’il a envie de quitter ce rapport. Ce qu’il raconte là, c’est une approche du fantasme et le retour interprétatif marque un moment d’arrêt, de perplexité, d’évanouissement, sous la forme du silence, devant ce qui serait une évocation de l’objet pulsionnel.

Désormais, il faudrait travailler sur cet objet scopique, sur le caractère pulsionnel du regard de la mère aveugle, car ce sera par ce chemin que les dits de l’analysant pourront atteindre S(A/) dans sa fonction d’homologie avec s(A/) [18], à savoir dans sa fonction de signification de la pulsion.

Nous pouvons considérer la construction interprétative comme allant dans le sens d’une exhaustion du sens et ayant comme limite l’infinitisation du non-sens. En ce sens, « en tant que le signifiant primordial est pur non-sens, il devient porteur de l’infinitisation de la valeur du sujet, non point ouverte à tous les sens, mais les abolissant tous, ce qui est différent » [19]. Si les dits de l’analysant proposent, demandent et aspirent à une ouverture des significations, le dire de l’analyste se dirige vers une réduction, vers un écart entre le support de la grandeur négative [20] et l’effusion des sens, en faisant « entendre à l’analysant les effets métonymiques de [sa] présentation métaphorique » [21].

Juste après la séquence de ce long silence, l’analysant confirmera le travail de construction interprétative et d’exhaustion du sens en soutenant : « je ne me fais plus d’illusions en ce qui concerne les possibilités d’action », comme s’il voulait dire qu’il a tout fait, qu’avec les femmes ce sera désormais en dehors d’un rapport incestueux.

L’opération interprétative essayera, non pas d’articuler des propositions « modales », caractère incarné dans les dits de l’analysant, mais au contraire une déclaration « apophantique » [22], c’est-à-dire en s’affirmant avec une vocation de vérité tout en prenant le risque de la fausseté. C’est par ce biais que le désir de l’analyste peut se saisir [23], et surtout, c’est par là que le vrai dire de l’analyste permettra au savoir de « toucher au réel » [24] et au sujet de suppléer l’absence du rapport sexuel, de « modifier l’univers du discours au-delà du sens » [25], et de se faire une conduite sur la perte de toute signification.

 

Notes

1. Jacques Lacan, « L’Étourdit », 1972

2. Cf. la référence n° 7 sur le mot «Écouter»: «le temps s’écoute, locution villageoise qui désigne un intervalle de calme complet dans un jour sombre», in: Dictionnaire  de la Langue Française Emile Littré. Encyclopaedia Britannica Inc., 1991, Chicago, USA.

3. Id., cf. la référence n° 2 sur le mot «Pitié»: «Pitié, se dit quelquefois en un sens où il entre en quelque mépris. […] C’est pitié, c’est une pitié, cela  excite un certain dédain, fait hausser les épaules. […] Quelle pitié!».

4. Cf. la position ambivalente de l’action humanitaire par exemple.

5. Lacan, J. Le Séminaire, Livre XVII, L’Envers de la psychanalyse. Texte établi par J.-A. Miller. Seuil, 1991, Paris, pp. 70-71: «Le mythe du Je idéal, du Je qui maîtrise, du Je par où au moins quelque chose est identique à soi-même, à savoir, l’énonciateur, est très précisément ce que le discours universitaire ne peut éliminer de la place où se trouve sa vérité».

6. Id., p. 123: «[Le maître] a-t-il privé l’esclave de la disposition de son corps, mais, c’est un rien, il lui a laissé la jouissance».

7. Cottet, S. «Du minimalisme de l’interprétation», in: Lettre mensuelle, n° 140, ECF-ACF, 1995, Paris, p. 8: «le silence du psychanalyste peut apparaître comme le minimum interprétatif suppléant à l’interprétation qu’il faudrait».

8. Abbé Dinouart. L’Art de se taire (principalement en matière de religion). Millon, 1987, Paris, p. 33: «Le thème religieux du silence, au  service de la raison d’Etat, fonde alors une pédagogie de la retenue, une discipline de la réserve, un art de la réticence.»

9. Id., p. 66 et 114: «La réserve nécessaire pour bien garder le silence dans la conduite ordinaire de la vie, n’est pas une moindre vertu, que d’habileté et l’application à bien parler; et il n’y a pas plus de mérite à expliquer ce qu’on sait, qu’à bien se taire sur ce qu’on ignore».

10. Soler, C. «Pas sans l’interprétation», in: Lette mensuelle n° 139, ECF-ACF, 1995, Paris, p. 4: «…il se tourne vers l’analyste: ce que je ne peux pas dire, dis-le moi, l’attente de l’interprétation s’entretenant des butées de la parole analysante».

11. Id., p.30: «Écrire, c’est se taire»; p.154: «Il y a un temps pour écrire, comme il y a un temps pour retenir sa plume»; p. 155: «C’est dans le temps du silence et de l’étude, qu’il faut se préparer à écrire».

12. Il rêve de la musique du film Cabaret et dit qu’il a rejeté son père.

13. Lacan, J. Le Séminaire, Livre VIII, Le transfert. Texte établi par J.-A. Miller. Seuil, 1991, Paris, p. 299.

14. Cf. Freud, S.  «Constructions dans l’analyse», in:  Résultats, idées, problèmes . PUF, 1985, Paris, pp. 279-281.

15. Lacan, J. «Conférences et entretiens dans des universités nord-américaines, in:Scilicet, 6/7. Seuil, 1976, Paris, p.35.

16. Id., p. 34.

17. Lacan, J. «La direction de la cure», in: Écrits. Seuil, 1966, Paris, p. 622.

18. Lacan, J. «Subversion du sujet et dialectique du désir»,  Écrits, op. cit., p. 806: «…s(A), est ce qu’on peut appeler la ponctuation où la signification se constitue comme produit fini.»

19. Lacan, J. Séminaire XI: Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse. Texte établi par J.-A.Miller. Seuil, 1973, Paris,  p. 226-228.

20. Kant, E. Essai pour introduire en philosophie Le Concept de grandeur négative. Vrin, 1991, Paris, p. 42: «On comprend facilement pourquoi une chose n’est pas, pour autant que la raison positive de son existence fait défaut, mais il est moins aisé de comprendre comment ce qui existe cesse d’être».

21. Lacan, J.  Séminaire XV:L’Acte analytique. Inédit, séance du 28 février 1968.

22. Lacan, J. «L’étourdit»,  in: Scilicet. Seuil, 1973, Paris, p. 30 et pp.  46-47.

23. Lacan, op. cit., «La direction de la cure», p. 623.

24. Lacan, op. cit, «L’étourdit», p. 44.

25. Laurent, E. «Interprétation et vérité», in: La Lettre mensuelle 137, p. 9.

 

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