German ARCE ROSS. Paris, 1996.

Présentation-débat, sous le titre  « Passion altruiste sectataire et castration », du livre La Secte Russe des castrats, de Nikolaï Volkov, Librairie Interférences, Paris, le 13 juin 1996, avec la participation de Gérard Wajeman, Hugo Freda et Claudio Ingerflom.

Référence bibliographique : ARCE ROSS, German, « La Castration réelle dans la secte Russe des castrats », in : Nouvelle psychopathologie et psychanalyse. PsychanalyseVideoBlog, Paris, 2012.

Secte Russe des CastratsThe Real Castration in the Russian Sect of Castrati

According to testimonies collected by Nicolai Volkov, the castrati sect practiced the castration and mutilation of organs and muscles to children aged nine, ten or fourteen. Despite this fact, the argument of voluntary and conscious servitude of the subject has been advanced. Let us take this hypothesis into consideration.

The mutilation, the suicide or the sectarian murder invoke our feeling of disgust and repulsion for their violent nature, as well as the misunderstanding for the unjustified, unjust or even derisory reasons, of such acts. Our reaction is obviously all the more vehement since the epidemic is developing in a chain because it jeopardizes the already unstable foundations of the social bond.

It is not to defend the castrati against what might be a persecution of the tsarist or communist authorities [1], nor to succumb to the emotion aroused by such horrors. It is mainly a question of clinically identifying the structure of this type of collective jouissance.

Instruments pour la castration – Leningrad

La Castration réelle dans la secte Russe des castrats

Selon les témoignages recueillis par Nicolaï Volkov, la secte des castrats pratiquait la castration et la mutilation d’organes et de muscles à des enfants âgés de neuf, dix ou quatorze ans. Malgré ce fait, l’argument de la servitude volontaire et consciente du sujet a été avancé. Prenons donc en considération cette hypothèse.

La mutilation, le suicide ou le meurtre sectaire convoquent notre sentiment de dégoût et de répulsion pour leur caractère violent, aussi bien que de l’incompréhension pour les motifs injustifiés, voire injustes ou même dérisoires, de tels actes. Notre réaction est évidemment d’autant plus véhémente lorsque l’épidémie se développe en chaîne car elle met en péril les bases déjà instables du lien social.

Il ne s’agit ni de défendre les castrats contre ce qui pourrait être une persécution des autorités tsaristes ou communistes[1], ni de succomber devant l’émotion suscitée par de telles horreurs. Il s’agit surtout de cerner cliniquement la structure de ce type de jouissance collective.

 

La structure clinique

Il est évident que tout névrosé peut faire partie de la liste des recrutables et des convertis de cette secte ; qu’elle possède la capacité de établir un certain lien groupal ou collectif entre ses membres ; et que les rites, les cérémonies et les transes extatiques sont vécues avec l’intensité et le caractère d’une hystérie collective. Cela pourrait nous faire penser à une structure névrotique. Cependant, nous laissons de côté l’hypothèse de la névrose, car l’on ne peut pas dire que l’on trouve chez les sectateurs des traces de culpabilité inconsciente, de remords, ni de séquelles d’angoisse ou de doute. Posons plutôt l’hypothèse selon laquelle la structure du recruté-type, s’il y en a une, ne serait pas névrotique. Si le névrosé est tout imprégné par l’angoisse propre au complexe de castration, les castrats, eux, n’ont pas ou ne se font pas de complexe.

S’il y a bien quelque chose qui définit l’organisation collective d’une secte, c’est son type d’identification foncièrement vertical dans le lien affectif et pseudo-filial de chaque adepte au guide spirituel. Tandis que la modalité d’identification horizontale est pervertie, au point de ne représenter qu’un complément d’utilité à la première, car les sectateurs se comportent entre eux, non comme des sujets responsables ou autonomes, mais comme des « frères » ou enfants d’une seule grande famille lesquels dépendent d’un seul père qui le peut tout.

Le caractère collectif et manifestement a-subjectif de l’expérience fanatique ne doit pas être considéré comme faisant lien social, car il présente simplement une phénoménologie de passion groupale. Au lieu de lien social, les sectes auraient vocation à faire lien de groupe. L’image d’altérité vient faire fonction d’identité. Elle comble bien que mal le rejet préalable à l’admission. La secte s’installe comme une famille enfermée en elle-même, qui impose des relations et des rapports de parenté endogamiques. La secte serait ainsi une famille déformée et pervertie car elle ne constitue pas une communauté de chefs de famille, mais un groupe de « frères » sous la jouissance d’Un « père » réel, lequel ne dépendrait lui-même d’aucune loi mais de sa seule volonté.

Le phénomène sectaire ne serait pas ainsi à opposer à une modalité sociopolitique en particulier, mais à toute tentative d’établir, ou de maintenir, les fondements et les principes d’une véritable structure sociale. La condition d’appartenance à la secte, semble être la dissolution de la subjectivité et de tout désir dans la pure altérité. Le sujet doit se dépouiller de ses intérêts, de ses jugements et de ses désirs pour offrir sa révocation, son renoncement et son abnégation, au sceau de la volonté de l’Autre et à la passion altruiste qui désormais commandera ses pensées et ses actes. Peut-être sommes-nous, dans ce cas, devant ce que l’on pourrait appeler la destitution subjective psychotique ?

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On pourrait penser à une structure psychotique puisque, d’après les témoignages et les textes en provenance des sectateurs, les propos sont délirants, à thématique mystique et religieuse, et le passage à l’acte, mutilatoire, suicidaire ou meurtrier, se profile au seuil de l’admission.  Mais, le rapport contradictoire entre la féminisation du corps masculin et la neutralisation du corps féminin ne permet pas de parler d’une collectivisation du pousse à la femme, car il ne s’agit pas vraiment de devenir « la femme qui manque aux hommes »[2], selon l’indication lacanienne du délire schrébérien. Selon Lacan, dans ce cas, « ce n’est pas pour être forclos du pénis, mais pour devoir être le phallus que le patient sera voué à devenir une femme »[3]. Dans le cas des castrats, au lieu —ou en surplus — d’une opération symbolique ou imaginaire, la castration devient réelle mais cela ne semble pas conduire forcément aux satisfactions psychotiques de la transformation en femme, ni même à la pratique transsexualiste. Toutefois, pour eux, la pratique de l’éviration rejoint trois éléments que l’on peut définir comme psychotiques : premièrement, l’annulation ou l’homogénéisation androgyne des différences sexuelles. Deuxièmement, le caractère de mortification du désir, puisque le thème de la mort et l’au-delà sont présents dans ce qui touche à la sexualité. Troisièmement, l’altération, voire même l’inexistence de la fonction paternelle.

En effet, sur ce dernier point il faudrait supposer que les castrats refusaient la fonction de la procréation directe et « pouvaient trouver chez Böhme la théorisation de la procréation “magique” »[4]. Ainsi, chez les castrats il y a un seul père, un seul homme qui procrée de façon magique et, en principe, aucun autre castrat n’a la possibilité de devenir père à son tour. Pour cela, la conception même de la féminité n’a pas de place dans ce groupement. Non seulement la sexuation est la cible d’une opération de démenti de la castration féminine, mais cela se fait par un rejet de tout ce que la femme apporte en termes de désir. Les castrats ne composent pas une communauté de plusieurs pères ou mères de famille, mais plutôt un ensemble d’êtres qui n’étant ni pères ni mères, sont tous des frères, et n’étant ni hommes ni femmes, sont tous des anges.

Si le castrat-type n’est pas un sujet névrosé, comment comprendre qu’il puisse engendrer une certaine cohésion sociale ? C’est sûr que s’il était psychotique, il ne pourrait pas réaliser ce lien. Alors, quant à ce aspect, il ne nous resterait comme explication que la perversion. Mais la question demeure : comment se fait-il que ce sujet réussisse, même de façon marginale ou dénaturée, à produire et reproduire un lien collectif ? En plus, s’il s’agit d’un pervers, à savoir un sujet qui dément la castration, comment expliquer que le castrat réitère la castration niée en allant jusqu’à la réaliser effectivement sur soi et sur les autres ?

 

La perversion sectaire

Nous pouvons décrire un sujet sectateur en indiquant les caractères suivants.

 

1. Rupture avec la société et faiblesse du désir.

Le recrutement, ou l’adhésion volontaire sous la forme d’une addiction amoureuse, s’effectue le plus souvent chez des sujets en proie à l’instabilité familiale, sociale ou professionnelle, à savoir quelqu’un d’immergé dans une situation psychique de rupture d’avec les valeurs, la morale, les croyances, les certitudes. La vacillation des valeurs sociales est accompagnée d’un affaiblissement ou, pire, d’une annihilation du désir. Facilement, la secte peut se poser comme l’alternative à cette vacillation par l’écoute et la prise en charge affective, morale et psychique. Pour Jean-Marie Abgrall, les profil des recrutables se définit par la tranche d’âge entre 18 et 25 ans, et celle entre 50 et 60, où le sentiment de solitude est assez marqué par l’existence de conflits familiaux ou sociaux, par l’absence de critique et par le besoin d’aide psychologique, dû à des « personnalités schizoïdes avec hyperémotivité et hypersensibilité »[5]. Pour Volkov, également, la secte des castrats impose au novice des obligations qui reposent sur des privations et sur l’assimilation d’une nouvelle morale solide, qui impliquent forcément une « rupture totale avec la société »[6]. Cette rupture comporte une altération complète de la subjectivité et une fusion totale avec un ensemble d’ordres et de règles contre la société. En ce sens, la secte est l’opposé du lien social. Cela peut ressembler parfois au rejet de la fonction paternelle sauf que, dans le cas de la secte, il est proposé au sujet une nouvelle version du père. Dans la secte, on devient père-versement orientés, c’est-à-dire orientés par une version perverse du père, dans le sens où celle-ci est une version cynique, fausse, extrêmement phobique des différences et profondément fétichisée.

 

2. Désubjectivation et volonté de s’asservir à l’Autre. 

À part l’exigence de l’abrogation de la personnalité et des aspects les plus significatifs de la subjectivité, ainsi que la soumission aux normes et aux insignes du groupement sectataire, une autre condition est requise pour l’appartenance à la secte. Il s’agit de ce qui fonde la servitude volontaire du sujet, de ce qui le motive à se faire objet, ou instrument, de la volonté de jouissance d’un Autre au-delà de la loi. Nous savons que cela peut aller jusqu’au suicide individuel ou collectif, notamment celui dit altruiste.

Un sujet qui dépose tous ses biens, sa vie et son être-même à la disposition du guide ou de la secte, inscrit sa subjectivité dans un événement radical par la rencontre avec un désespoir indépassable, à savoir par l’expérience de la mort symbolique, laquelle anticipe la mort réelle. Cela marque un changement drastique.

 

3. Enthousiasme passionnel.

La deuxième condition de l’admission sectaire est donc celle d’une modification globale et radicale de l’expérience subjective par un sentiment de désespoir, quant aux formes de vie et d’existence. Mais, de façon complémentaire, ce désespoir se soutient de la nostalgie pour un espoir futur ou pour une foi exagérée et passionnelle dans l’au-delà, dans la mort. D’où, une altération de l’enthousiasme vécu désormais comme une hypermanie passionnelle qui soutient le désespoir.

La passion fanatique enthousiaste se pose donc comme solution du désespoir, à condition qu’elle s’alimente de l’altruisme.[7]

La naissance de cette passion s’effectue sous la forme d’un amour au guide, au gourou, et par l’intermédiaire d’une solide croyance en des théories pseudo-scientifiques ou carrément ésotériques, ou mystiques. L’enthousiasme, que cette passion provoque, est ainsi centré autour du père de la secte.

 

Petit seau4. Demande de haine.

Il faut aussi faire référence à l’incidence de la pulsion de mort, sous la forme dans le cas présent d’une nécessité ou d’une demande de haine formulée à l’Autre. La haine de soi est canalisée par l’extrême moralité d’un sujet pris dans le souci indépassable du péché… de l’Autre. L’âmoralité çadienne, selon les termes de Lacan, rejoint l’impératif de la douleur dans la conduite sexuelle et « se termine au niveau du ça »[8]. La morale ainsi élaborée implique que, pour jouir, il ne faut pas désirer, mais au contraire rechercher désespérément la douleur. De cette façon, à la place du désir en tant qu’envers de la loi[9], le sujet sectateur pose la volonté de jouissance,  en tant que haine de soi sous la forme du masochisme féminin freudien[10], et son corrélât : la répétition du crime.

La pulsion de mort, dans ce cas, se présente comme une demande de mort[11], à savoir comme offre d’objet du sacrifice ou du supplice. Parfois cependant cette  volonté de jouissance peut se reverser sur l’Autre et ainsi, par exemple, ce qui fait douleur d’exister pour le sujet peut s’inverser en expérience d’une demande de la douleur à l’Autre. C’est de cette façon que l’attitude de se faire volontairement tuer, ou mutiler, prendrait son sens. Ainsi, si le mélancolique est un être submergé par la douleur d’exister, le pervers serait celui qui rejette cette douleur (d’exister) sur l’Autre. À savoir, qu’en démentant la castration par une opération dans le réel, il rejette son retour dans le symbolique, sous la forme de la volonté de jouissance (opération qui serait inverse à celle de la psychose).

Le sujet proprement sectateur serait alors celui qui présente un désir faible, voire pas de désir du tout. Il serait un sujet socialement instable, attiré par la volonté de se faire l’objet de la jouissance de l’Autre de la loi et qui serait fort imprégné d’une passion enthousiaste à tendance altruiste et âmorale. C’est-à-dire, possédant une âme dite amorale mais âme quand-même et hyper-moraliste de surcroît.

German ARCE ROSS. Paris, 1996.

Notes

1 Il faut dire qu’il y a une relation inversement proportionnelle entre l’irrationnel à la base des cultes religieux et le rationalisme communiste. Comme preuve, on peut indiquer que l’avalanche, ou le réveil, de ces cultes accompagne de près la chute de la forteresse soviétique.

2 LACAN, J. « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », in:Écrits. Seuil, Paris, 1966, p. 566.

3 Ibid., p. 565.

4 VOLKOV, N., La Secte russe des castrats. Les Belles Lettres, Paris, 1995, p. 167 ( note de C.S. Ingerflom).

5 ABGRALL, J.-M., La Mécanique des sectes. Payot, Paris, 1996, pp. 118-122.

6 VOLKOV, op. cit., p. 59.

7 DURKHEIM, E. Le Suicide. PUF, Paris, pp. 319-320 : « Quand l’altruisme est à l’état aigu, le mouvement a quelque chose de plus passionnel et de plus irréfléchi. C’est un élan de foi et d’enthousiasme qui précipite l’homme dans la mort. Cet enthousiasme lui-même est tantôt joyeux et tantôt sombre, selon que la mort est conçue comme un moyen de s’unir à une divinité bien-aimée ou comme un sacrifice expiatoire, destiné à apaiser une puissance redoutable et qu’on croit hostile. »

8 LACAN, J. Le Séminaire, Livre XX: Encore.  Texte établi par J.-A. Miller. Seuil, Paris, 1975, p. 80.

9 LACAN, J. « Kant avec Sade », Écrits, op. cit., p. 787.

10 FREUD, S. « Le Problème économique du masochisme », in: Oeuvres complètes. Vol. XVII, 1923-1925. PUF, Paris, 1992, p. 14 : le masochiste veut être traité comme un enfant méchant. Le contenu de ses fantaisies « signifient être castré », à savoir : « être baillonné, ligoté, battu de douloureuse façon, fouetté, maltraité, (…) souillé, rabaissé. Bien plus rarement et seulement dans des limites fort restreintes sont aussi incluses dans ce contenu des mutilations. »

11 LACAN, J. « Kant avec Sade »,  op. cit., p. 777.

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