ARCE ROSS, German, « The Dark Side of Roger Waters », Nouvelle psychopathologie et psychanalyse, PsychanalyseVideoBlog.com, Paris, 2023

The Dark Side of Roger Waters

Depuis l’époque de Pink Floyd, les performances de Roger Waters sont d’une grande qualité musicale, ses concerts bénéficiant d’aspects audio-visuels très créatifs. On n’y assiste pas seulement pour écouter de la musique mais pour apprécier un spectacle visuel, presque choréographique, qui enveloppe le spectateur dans une expérience hautement immersive. Ce festival sensoriel est pourtant mis à mal, lors du concert de 2023, This is not a drill, pour cause de sa dérive idéologique qui vire à la propagande militante facile et gratuite, à la limite du pathétique.

En 2013, à la sortie de son magnifique concert de l’époque — quand, il faut bien le dire, je n’avais pas encore tous les éléments pour me prononcer sur les polémiques créées depuis — je me suis seulement limité à évoquer le supposé deuil pathologique vécu par Roger Waters de manière précoce dans mon texte « Le Wall de Roger Waters et le Pink Pig de George Orwell ». Il s’agissait d’un deuil sans réelle valeur de perte pour lui car trop précoce, mais pathologique en ceci que cela touchait la mère de Roger Waters et donc sa relation première avec lui. 

Aujourd’hui, dans le présent texte, à la sortie du concert appartenant à son tour 2022-2023, je peux me faire une idée plus précise de la question politique où baigne Roger Waters. Le présent texte vient donc compléter ou, mieux, approfondir celui de 2013.

Genrisme sociétal et idéologie stéréotypée 

Plus précisément, le problème est que son discours politique, qui normalement n’aurait pas lieu d’être dans un concert sauf dans des cas exceptionnels, reste superficiel, manichéen, sans relief et, au fond, périlleux. Une telle hargne idéologique se limite à dessiner le monde de manière stéréotypée entre bons et mauvais, entre pauvres et riches, entre minorités et gens conventionnels, entre ceux qui méritent l’amitié et ceux qui seraient à chasser comme des bêtes ou comme des criminels.

Alors qu’il cite volontiers Georges Orwell et Aldous Huxley, Roger Waters colle paradoxalement aux dogmes de l’indigénisme, du décolonialisme, du racialisme, du communautarisme, de l’altermondialisme, de l’écolofanatisme, de l’homosexisme, du transsexisme, du familialisme sans père, du familialisme sans mère, de la société identitaire. C’est-à-dire qu’il adhère, en un mot, à ce que certains appellent du terme mal agencé de wokisme et que j’appelle plutôt du terme de genrisme.

En tant que gender victim, lors de ce concert et en parallèle de sa musique, Roger Waters expose visuellement tout un tas de diatribes contre la police, contre l’industrie militaire, contre les gouvernants tant de droite que de gauche. Et confond droits de l’homme avec ressentiment sociétal ou liberté d’expression avec une claire velléité de revanche démagogique. Tout ceci fait raviver en un fantasme la malfamée idée de lutte de classes, la lutte de sexes, la lutte autour de la connerie dite genre et la verbigération vengeresse qui s’en suit dans les discours de ce type.

En faisant cela, Roger Waters ne peut pas s’empêcher d’exécuter un forçage idéologique sur sa propre création musicale tout en débinant des insultes inutiles contre le système, contre le capitalisme, contre le patriarcat, comme si ces entités avaient une intentionnalité ou une potentialité inhérentes de malfaisance. S’il se lance dans une instrumentalisation de la musique, c’est très probablement parce que Roger Waters tenterait par là de satisfaire son intolérance psychique vis-à-vis de l’autorité. Son intolérance à l’autorité et sa posture autoritaire composent-elles l’aspect idéologique de son dark side ?

Intolérance à l’autorité et accusations d’antisémitisme

D’où peut venir son intolérance à l’autorité ? Eh bien, très probablement, comme nous l’avons dit dans un texte de 2013, « Le Wall de Roger Waters et le Pink Pig de George Orwell », son intolérance à l’autorité peut provenir de la conjoncture de la perte très précoce de son père et du fait d’avoir passé son enfance sous l’ombre d’un deuil qui n’était pas le sien, le deuil appartenant à sa mère (Arce Ross, 2013). Ce rapport compliqué à l’autorité s’exprime aussi dans sa tendance, reconnue par ses pairs, à assumer des attitudes autoritaires et violentes envers ses proches (BoxOffice, 2018).

À cet égard, il a créé des conflits interminables avec David Gilmour, a viré de Pink Floyd l’excellent musicien Rick Wright, a quitté le groupe en pensant que celui-ci ne pouvait pas exister sans lui, mais paradoxalement a tenté un procès aux autres membres du groupe pour leur interdire d’utiliser le nom de Pink Floyd, procès qu’il a d’ailleurs perdu. Ce procès ne l’a pourtant pas empêché, bien au contraire, d’avoir le droit de recevoir 40% des bénéfices que le groupe pouvait obtenir de la vente de nouveaux albums et des concerts (BoxOffice, 2018). Money, tu parles ! “Money it’s a gas. Grab that cash with both hands and make a stash” [« L’argent c’est de l’essence. Prends cet argent à deux mains et fais-en une réserve »]. C’est ça son truc, au fond ?

Il nous semble que c’est par son intolérance à l’autorité que Roger Waters semble malheureusement glisser dans le masochisme primaire du gauchisme, cette infantilisation qui, entre autres figures, peut prendre la forme de ce que j’appelle un islamomasochisme. Et c’est peut-être cet islamomasochisme qui lui fait parfois développer un verbiage sadique, péremptoire, non-dialectique contre les figures qu’il s’est choisi comme adversaires, dont par exemple l’État d’Israël, son droit à exister et la condition des Juifs.

D’où les nombreuses accusations d’antisémitisme à son encontre, dont celle de la femme de David Gilmour, qui lui ont valu d’avoir plusieurs de ses concerts annulés dans divers pays (Belga, 2022 ; The Guardian, 2017). En effet, le 6 février 2023, Polly Samson, la femme de David Gilmour, a envoyé un message sur Twitter. « Malheureusement, @rogerwaters, tu es antisémite jusqu’à la moelle. Tu es aussi un apologiste de Poutine et un menteur, un voleur, un hypocrite, un évadé fiscal, un chanteur de play-back, un misogyne, un envieux, un mégalomane. Ça suffit tes bêtises », c’est le tweet de Polly Samson ce jour-là (Madarang, 2023).

De l’antisémitisme, Roger Waters s’en défend vivement, et c’est tant mieux. On aimerait beaucoup le croire sur parole. Toutefois, ses actions militantes et ses oppositions haineuses, têtues, obsessionnelles même, en plus d’hasardeuses, violentes et contre-productives, semblent le contredire. Et il finit par faire l’apologie d’infréquentables comme Nicolas Maduro, le tristement célèbre dictateur du Venezuela, présente tous les Présidents des États-Unis sans exception, depuis Ronald Reagan à nos jours, comme des « war criminals » et considère Donald Trump et Jair Bolsonaro comme s’ils étaient des gouvernants d’extrême droite. À lui tout seul, Roger Waters serait devenu une sorte de Cour Pénale Internationale très arbitraire et impérieusement subjective, hypersentimentale, ressentie, c’est-à-dire une Pink Organisation des Nations Victimes ou auto-proclamées victimes.

Toutefois, malgré le fait que nous n’aimons pas non plus leur politique, ce n’est évidemment pas du tout réaliste de considérer les Présidents des États-Unis depuis Ronald Reagan comme des criminels de guerre. Il s’agit plutôt d’une insulte gratuite. Et concernant Donald Trump et Jair Bolsonaro, nous pouvons affirmer, grâce aux travaux que nous avons effectués il y a quelques années  — « Normes sociétales et phénomène Trumpsexuel » (Arce Ross, 2016) et « Voici pourquoi Jair Bolsonaro n’est pas d’extrême droite » (Arce Ross, 2018) —, que ni l’un ni l’autre ne peuvent être situés à l’extrême droite. Nous devons classer tant Donald Trump que Jair Bolsonaro comme, en partie, des libéraux en ce qui concerne l’économie et les finances, et, en partie, des conservateurs sur les affaires humaines et sociales.

En ce qui respecte le thème de notre propos ici, nous devons dire que Donald Trump et Jair Bolsonaro sont tous les deux des réels soutiens de l’État d’Israël ainsi que des Juifs en général, tant aux États-Unis qu’au Brésil. En revanche, sans oublier qu’il est membre actif du BDS — ou Boycott, désinvestissement et sanctions, un mouvement nationaliste palestinien carrément anti-Israël —, Roger Waters se place sur des postures très douteuses à l’égard des droits de l’État d’Israël et des Juifs en général. « Though he denies it, Roger Waters (of Pink Floyd) makes no effort to hide his anti-Zionism and anti-Semitism. He says he’s not anti-Israel or biased against Jews, yet the imagery and props he often uses tell a different story – like a huge, inflatable pig he hangs off the rafters with stars of David and dollar signs. He also frequently and publicly harasses other artists who go to Israel to perform. Waters plays at Bridgestone Arena on August 13 and we want as many people to know what kind of bigot is coming to our diverse, wonderful city » (Freedman, 2022).

Déjà en 2013, autour du concert auquel nous avons également assisté par goût de sa musique, Roger Waters avait avancé des positions politiques anti-Israël et anti-Juifs. À l’époque, Roger Waters avait notamment “claimed that the ‘parallels [between Israel’s actions against the Palestinians] with what went on in the 1930s in Germany are so crushingly obvious’, that the Israeli rabbinate views Palestinians as ‘sub-humans’, and that the ‘Jewish lobby’ is ‘extraordinarily powerful’. This comes on the back of Waters’ long history of pro-Palestinian activity, including supporting a cultural boycott of Israel. […] Whether or not he is guilty of antisemitism, he is guilty of being trite, predictable and using disproportionate language” (Kahn-Harris, 2013).

Un autre commentateur donne un excellent aperçu de ce qui arrive au spectateur devant les concerts actuels de Roger Waters. Voici ce qu’il dit. « La tour dans laquelle il s’est dorénavant enfermé, une forteresse de pensée binaire, implique que sur la question d’Israël, il n’y aura jamais aucun besoin de nuance. Dans la mesure où la vérité échappera toujours, il m’est impossible de savoir, j’en suis conscient, ce qu’il pense des Juifs en réalité, mais pour tous ceux qui pensent qu’il est possible d’être critique d’Israël sans pour autant nourrir de préjugés à l’encontre des Juifs, ce show rentre dans le rang » (Hoffman, 2022). En gros, on sort de ce spectacle avec plus de doutes que de certitudes quant à la position politique de Roger Waters à l’égard de l’antisémitisme. Est-ce celui-ci un aspect politique de son dark side ?

Instrumentalisation de la musique versus réel de la création

Cependant, le meilleur de son concert de 2023 reste la reprise des standards de Pink Floyd, ce qui apporte une touche d’ouverture universelle comme antidote à la réduction idéologique où Rogers Waters se trouve aujourd’hui. N’oublions pas que le progrès se trouve toujours dans le respect et la conservation efficace des acquis. Toute discontinuité créative ne peut réellement exister que parce qu’elle part et en partie dépend de l’expérience du passé et du réel qui insiste toujours. Ce que l’on peut dire de la rencontre avec le réel de l’expérience, c’est que this is not a drill

S’il voulait approfondir l’aspect politique dans sa création musicale, il serait alors souhaitable que Roger Waters effectue plutôt une véritable critique du sociétalisme et du genrisme actuels. Cela serait plus en accord avec la subversion du sujet que l’on attend d’un artiste encore créateur. Autrement, il risque de se répéter sans apporter des nouveautés.

Ou alors, ne faut-il pas accepter, une fois pour toutes, que la vie se perpétue et que même la nouveauté ne puisse rien contre le cours de l’existence ? « And in the end it’s only round ’n round (round, round, round) ». Eh bien, oui, comme le soutient Lacan, le réel revient toujours à la même place, c’est-à-dire « à cette place où le sujet en tant qu’il cogite ne le rencontre pas » (Lacan, 1961-1962, séance du 30 mai 1962).

Photo : German Arce Ross, Accor Arena Paris, 2023

Le réel est ce sur quoi s’appuie non pas la sublimation mais bien la création. En ce sens, puisque la vie macropsychique est une donnée inévitable de l’expérience humaine, la présence implicite de la politique n’est évidemment pas à rejeter du processus de création. Elle y est de toute façon incluse dans chaque style nouveau. Lacan affirmait, à ce propos, que « l’inconscient, c’est la politique » (Lacan, 1966-1967, 2023, p. 317). Et justement, pour cela même, rendre la politique trop explicite dans la musique devient une instrumentalisation du processus créatif en réduisant inévitablement celui-ci à une sublimation idéologique. Ainsi, le problème ici est que la sublimation identitaire et extrémiste de Roger Waters devient une politique carrément inconsciente. 

Si dans le cas de Roger Waters le réel de la création s’est situé dans la rencontre avec Syd Barrett et le développement ultérieur d’une spiritualité hallucinée selon les contours de la schizophrénie underground, il aurait alors intérêt à conserver et à faire travailler plutôt ce réel-là.

En définitive, dans ses concerts, le spectateur devient aussi un peu schizoïde que le dark side de Roger Waters. C’est-à-dire que, d’un côté, nous aimons beaucoup la musique et les spectacles de Roger mais, d’un autre côté, nous n’apprécions guère les discours politiques de Waters. Les deux à la fois coexistent pourtant dans une ambiance hypersensitive. Le résultat est clivage, apragmatisme et discordance.

German ARCE ROSS, Paris, le 7 mai 2023

Bibliographie

ARCE ROSS, German, « Le Wall de Roger Waters et le Pink Pig de George Orwell », Nouvelle psychopathologie et psychanalyse. PsychanalyseVideoBlog.com, Paris, 2013

ARCE ROSS, German, « Normes sociétales et phénomène Trumpsexuel », Nouvelle psychopathologie et psychanalyse. PsychanalyseVideoBlog.com, Paris, 2016

ARCE ROSS, German, « Voici pourquoi Jair Bolsonaro n’est pas d’extrême droite », Nouvelle psychopathologie et psychanalyse. PsychanalyseVideoBlog.com, Paris, 2018

BELGA, Classic 21, « Roger Waters, ex-Pink Floyd, « persona non grata » à Cracovie après l’annulation de ses concerts », RTBF, le 29 septembre 2022

BOXOFFICE, « Pink Floyd : l’histoire d’un groupe de Rock légendaire », Boxoffice, YouTube, le 28 juin 2018

FREEDMAN, Mark S., “The Bigotry of Roger Waters”, Jewish Federation of Nashville and Middle Tennessee, August 2022

HOFFMAN, Jordan, « Le Concert très politique de Roger Waters à New York est-il antisémite ?, The Times of Israël, le 29 September 2022

KAHN-HARRIS, Keith, “Roger Waters and the antisemitism question”, The Guardian, 16 Dec 2013

LACAN, Jacques, Le Séminaire, Livre IX : L’Identification, 1961-1962, inédit

LACAN, Jacques, Le Séminaire, Livre XIV : La Logique du fantasme, 1966-1967, texte établi par Jacques-Alain Miller, Seuil & Champ Freudien, Paris, 2023

MADARANG, Charisma, « Une parolière de Pink Floyd s’en prend à Roger Waters », Rolling Stone, le 8 février 2023

THE GUARDIAN, “Roger Waters broadcasts cancelled in Germany over support for Israel boycott”, The Guardian, Wed 29 Nov 2017

The Dark Side of Roger Waters [abstract in english]

Since the days of Pink Floyd, Roger Waters’ performances have been of a high musical quality, his concerts benefiting from very creative audio-visual aspects. One does not attend them only to listen to the music but to appreciate a visual spectacle, almost choreographic, which envelops the spectator in a highly immersive experience. This sensory festival is however undermined, during the 2023 concert, This is not a drill, because of its ideological drift that turns into easy and free militant propaganda, bordering on the pathetic.

In 2013, at the end of his magnificent concert at the time – when, it must be said, I did not yet have all the elements to pronounce on the polemics created since then – I only limited myself to evoking the supposed pathological mourning experienced by Roger Waters in an early way in my text « Le Wall de Roger Waters et le Pink Pig de George Orwell ». It was a mourning without any real value of loss for him because it was too early, but pathological in that it affected Roger Waters’ mother and therefore his first relationship with her.

Today, in the present text, after the concert belonging to its tour 2022-2023, I can make me a more precise idea of the political question where Roger Waters is submerged. The present text comes therefore to complete or, better, to deepen the one of 2013.

The Dark Side of Roger Waters [resumen en español]

Desde la época de Pink Floyd, las actuaciones de Roger Waters han sido de la más alta calidad musical, y sus conciertos se han beneficiado de aspectos audiovisuales muy creativos. Uno no asiste sólo para escuchar la música, sino para disfrutar de un espectáculo visual, casi coreográfico, que envuelve al espectador en una experiencia altamente inmersiva. Sin embargo, este festival sensorial se ve mermado por la deriva ideológica del concierto de 2023, This is not a drill, que se convierte en propaganda militante fácil y gratuita, al límite de lo patético.

En 2013, al término de su magnífico concierto de ese año — cuando aún no tenía todos los elementos para pronunciarme sobre las polémicas creadas desde entonces — me limité a evocar el probable duelo patológico vivido por Roger Waters de manera precoz en mi texto « Le Wall de Roger Waters et le Pink Pig de George Orwell ». Era un duelo que no tenía para él ningún valor de pérdida real porque era demasiado temprano, pero era patológico en la medida en que afectaba a la madre de Roger Waters y, por tanto, a su relación primaria con ella.

Hoy, en el presente texto, al final del concierto de su show de 2022-2023, puedo hacerme una idea más precisa de la cuestión política en la que Roger Waters está inmerso. El presente texto, por lo tanto, complementa o, mejor, profundiza el de 2013.