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German ARCE ROSS. Paris, le 17 décembre 2017.

Référence bibliographique (toute reproduction partielle, ou citation, doit être accompagnée des mentions suivantes) : ARCE ROSS, German, « Deuils anticipés dans un amour de transfert », Nouvelle psychopathologie et psychanalyse. PsychanalyseVideoBlog.com, Paris, 2017.

Tu crois que c’est normal d’être amoureuse de son psychanalyste ?

Pour traiter des spectres de l’analyste, nous allons nous intéresser au dernier roman de Dominique Dyens, Cet autre amour (Robert Laffont, 2017). Dans ce cas précis, il s’agit de spectres de l’analyste en provenance de quelques deuils anticipés trouvant leur base affective dans un amour passionnel de transfert. Entre autres questions qui lancent et relancent son désir de savoir, l’auteur se demande s’il est bien normal d’être amoureuse de son psy. Elle aimerait situer plus précisément le lien d’amour unique qui unit une patiente (en général une femme, il est vrai) à son psychanalyste (très souvent un homme, sans doute).

Cette histoire raconte un deuil anticipé qui a avorté par faute de perte accomplie et qui a risqué de bousiller l’amour pour un mari finalement non-perdu, ce qui a précipité et la demande d’analyse et la chute dans l’amour de transfert. De ce roman, on peut tirer une phrase qui résume le rôle et l’objectif que peuvent avoir, pour une patiente donnée, le transfert et ses phénomènes spectraux : « je tire du reste bien davantage d’émotions que de compréhensions de mon travail avec vous » (p. 174).

On sait d’expérience que toutes les analyses ne débouchent pas forcément, loin de là, en amour de transfert. Ce phénomène est même assez rare. Heureusement, sinon ce serait trop fatigant. Mais, quelles seraient les conditions si particulières, aussi bien dans l’histoire du patient que dans le transfert de l’analyste, pour qu’éclatent des phénomènes passionnels dans l’analyse ?

Dans l’histoire racontée par Dominique Dyens, il y a trois événements de perte et d’intrusion émotionnelle qui ont eu comme résultat une fermeture, une censure, un blocage dans l’expression de certains affects.

En premier lieu, très tôt dans l’enfance, à 4 ans et de façon récurrente, il s’est produit une terrible séparation d’avec les parents. Cela a duré quelques années ; d’ailleurs, les plus importantes pour le développement psychoaffectif de l’enfant. Les parents n’étaient pas morts mais, lors de leurs absences répétées, l’enfant vivait des longues périodes dans un état psychologique proche de l’orphelinat. L’absence la plus importante, lors de cette période de l’enfance, était celle de la mère. Et les présences sporadiques du père pouvaient apporter malheureusement une grande déception et un frein puissant à l’idéalisation amoureuse de la petite fille.

L’amour de la petite fille pour ses parents manquait ainsi de canaux adéquats pour s’exprimer, ce qui a pu créer, à terme, une collusion avec le désir appartenant à la femme qu’elle est devenue plus tard. C’est alors que, dans le transfert, son désir de femme pour l’analyste-homme a pu se présenter comme l’amour en détresse d’une petite fille sans père ni mère.

Dans cet amour de transfert, qui est bien plus qu’un transfert et qui reste dominé par le manque d’amour et par l’amour du manque, apparaît brusquement une première figure anticipée du deuil.

Les spectres de l’analyste, qui pullulent dans l’amour passionnel de transfert, empêchent paradoxalement toute réalisation en acte du fantasme. Car celui-ci s’appuie sur un deuil anticipé de l’analyste-père et de l’analyste-mère. L’analyste, les parents, ne sont pas morts, mais l’amour envers eux, en grande mesure, existe comme s’ils n’étaient plus vivants. Difficile donc de mettre en acte le fantasme érotique envers un être mort ou considéré comme tel. L’amour du transfert veut dire que la petite fille, encore présente chez l’analysante d’aujourd’hui, ne trouve pas de légitimité dans l’amour que ses parents pouvaient avoir pour elle.

Le deuxième événement a trait cette fois-ci à l’intrusion d’un élément sexuel non sollicité. Nous savons que la période qui a suivi Mai 68, laquelle a duré quelques décennies jusqu’à nos jours, a été fertile en perversions sexuelles en tout genre, dissimulées derrière des pétitions de principe telles qu’il est interdit d’interdire ou jouissons sans entraves. Beaucoup de jeunes et de moins jeunes, à l’époque, faisaient leur initiation sexuelle aux enfants ou aux adolescents. Cela a produit l’épidémie de pédophilie et d’hébépédophilie qui a émergé, dans la génération suivante, lors des années 80 et 90. Par un pilonnage constant de l’ordre familial et des relations homme-femme, Mai 68 a produit la plupart des agresseurs sexuels qui sévissaient jusqu’à hier et que l’on “balance” aujourd’hui.

C’est ainsi qu’à 16 ans l’adolescente a été entraînée, par une fausse copine et complice pédophile, vers la rencontre avec un pervers sexuel appartenant au groupe d’“amis” qui l’avaient pratiquement séquestrée dans une maison de vacances. Ce type la harcelle jour et nuit, s’introduisant dans sa chambre la nuit, lui présentant son sexe en érection, l’obligeant à commettre des actes que seulement un prédateur sexuel peut trouver attirants.

Là encore, l’adolescente a clairement besoin d’effectuer un certain deuil anticipé sur une partie de sa vie sexuelle, alors qu’elle n’a même pas débutée. Au deuil anticipé de l’amour des parents s’ajoute le deuil anticipé d’une partie importante de la question sexuelle. Mais, comme les parents et la sexualité ne sont pas morts, le deuil anticipé trouve une impossibilité à sa délivrance. Cette impossibilité du deuil anticipé crée un retour de l’objet non-perdu-totalement dans les fantômes de l’amour ou dans les spectres du sexuel. Ainsi, au classique binaire mari-femme, il s’adjoint le fantôme totalisant d’un amant spectral et, surplombant ce trio, se situe la figure fantasmatique d’un prédateur sexuel, détraqué et malfaisant.

Le troisième événement très important est la fausse mort du mari, Marc. Sa femme l’a trouvé presque mort et, sans trop d’espoir, a réussi malgré tout à le sauver in extremis. Cependant, avant de savoir qu’il était vraiment sauvé, sa mort a été vue comme inévitable et un processus de deuil anticipé s’est rapidement installé.

Il me semble qu’à part la femme qui raconte l’histoire, le personnage central du récit est Marc, le mari, bien plus que l’analyste. Car tout commence avec le deuil anticipé de Marc et parce qu’il rappelle les deux autres deuils anticipés concernant l’amour des parents et une sexualité sans entraves. Dans ces trois cas, l’amour, la sexualité et la mort, il n’y a pas de processus final car les parents, la sexualité et le mari sont toujours là. Cela veut dire que dans ces trois deuils anticipés, les événements de perte étaient très particuliers. S’agissait-il de fausses pertes ou de pertes partielles, relatives, temporaires, réversibles ?

Disons qu’il s’agit de deuils anticipés s’exerçant sur une perte non-accomplie ou plutôt sur une perte spectrale, une menace de perte, une perte réversible. Cela est très clair dans le rapport passionnel aux spectres de l’analyste. Dès lors, dans le deuil anticipé sur une perte spectrale, la valeur affective de la perte ayant surgi lors du processus de deuil anticipé s’applique en retour, par rétroaction, sur l’objet d’amour ou sur l’amour d’objet, chez qui la perte ne s’est pas accomplie.

Dans le deuil anticipé sur une perte spectrale, l’amour ou l’objet d’amour deviennent un fantôme, un spectre avant l’heure, avant la mort. Et s’il n’y a pas de perte accomplie, s’il y a réversibilité de la perte, le sujet peut y trouver des réponses affectives et émotionnelles adéquates pour gérer cette nouvelle situation.

En revanche, il coûte à l’amour beaucoup plus de temps et d’énergie pour suivre le mouvement. Il traine et se confine, par déplacement, sur un autre objet chargé passionnellement de pouvoirs spectraux. Pendant un temps, sans savoir où trouver un nouvel ancrage, l’amour dérive ainsi entre une perte spectrale et un deuil anticipé qui n’est plus nécessaire.

La passion de transfert c’est au fond cela : l’effusion spectrale entre une perte non-accomplie et un deuil anticipé qui n’est plus nécessaire.

Nous savons que tous les psychanalystes ne sont pas suffisamment capables de manier les tensions si extrêmes d’un telle situation analytique débordante où se produit la passion amoureuse dans le transfert. L’une des conditions que l’analyste devrait y avoir pour cela n’est-elle pas l’aptitude à effectuer une sorte de deuil de soi dans le transfert ?

German ARCE ROSS. Paris, le 17 décembre 2017.

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