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German ARCE ROSS. Paris, 2015. Publié le 25 décembre 2015.

Référence bibliographique (toute reproduction partielle, ou citation, doit être accompagnée des mentions suivantes) : ARCE ROSS, German, « Jouissance identitaire dans la civilisation », Nouvelle psychopathologie et psychanalyse. PsychanalyseVideoBlog.com, Paris, 2015.

Ceci n'est pas une religion

Nous ne sommes pas obligés de croire à la théorie selon laquelle les religions, notamment la musulmane, soient forcément violentes. Ni que la source des attentats contre Charlie ou le Bataclan soit vraiment le résultat d’une guerre de religions.

À partir d’une analyse des attentats de Paris, de Charlie au Bataclan, je vous propose dans ce texte un point de vue sur le mode de jouissance qui affecte considérablement les processus de civilisation de l’Occident aujourd’hui.

Avec le terme de jouissance identitaire j’essaie de rendre compte de trois dérives idéologiques majeures qui sont le fanatisme islamiste, l’extrême droite et l’idéologie du genre.

Nous allons plus précisément analyser les processus macropsychiques qui interviennent dans ces trois idéologies fanatisées.

Les questions qui ont été à la base de notre travail sont les suivantes. Comment situer ce qui se passe dans l’actualité ? S’agit-il d’une guerre de religions ? Pourquoi choisir de s’attaquer aux Eagles of Death Metal ? Pourquoi y a-t-il autant de rockers plutôt neocons ? La barbarie est toujours celle de l’Autre ? Quelle est la jouissance des terroristes islamistes ? En quoi pouvons-nous parler d’une archéogénétique dans le  crime-suicide anomique ? Que peuvent nous apprendre Claude Lévi-Strauss, Claus Offe, Zigmunt Bauman, Norbert Elias et Jacques Gélis pour la définition de ce que j’appelle la jouissance identitaire ? Quels rapports entre islamisme, extrême droite et idéologie du genre ? Quels liens entre Columbine, Oslo, Utoya, Charlie et Bataclan ? Pourquoi évoquer la confusion identitaire des sexes chez David Bowie et ses positions sur le fascisme ? Verrons-nous un jour des terroristes islamistes, néonazis et sex-identitaires ?

 

Sommes-nous devant une guerre de civilisation ?

Deux jours après l’affaire Charlie, je disais qu’on se trompe si on croit que le problème en France et en Europe aujourd’hui réside dans la montée des religions. Car derrière les questions religieuses, il y a plutôt un choc terrible entre deux conceptions de civilisation lesquelles sont inconciliables. Ou alors, faudrait-il dire qu’il y a un choc entre barbarie et civilisation ? Ou encore pire, un choc entre deux barbaries?

 

La Thèse du choc des civilisations.

Il ne faut pas confondre civilisation avec civilité. La civilité fait référence aux éléments positifs d’une civilisation où le respect, l’apaisement, l’arrangement et les bonnes attitudes envers autrui commandent nos agissements. La civilisation, en revanche, n’est en soi ni laudative ni péjorative. La civilisation est à comprendre comme un ensemble de traits d’identification qui définissent la culture, l’histoire, les origines, les mythes et les légendes appartenant à une communauté de gens qui s’y reconnaissent en s’identifiant. La civilisation est le résultat d’un transmission sociogénétique, historique et géopolitique d’un peuple qui se réunit autour des règles précises, suffisamment stables et repérables, en tant qu’unité culturelle.

Une civilisation peut être ou peut devenir temporairement criminelle et dictatoriale, comme l’Allemagne nazie, la Chine communiste, l’URSS de Staline ou la Corée du Nord, tout en restant malgré tout repérée comme une véritable civilisation. Même en traversant des périodes noires, criminelles, extrêmement dictatoriales, ces pays n’hébergent pas moins des civilisations séculaires. Il peut donc, à ce titre, exister des civilisations primitives, colonisatrices, discriminatoires, tyranniques, impériales et même barbares.

Quelques auteurs ont théorisé — néanmoins, avec partialité — ce qu’ils appellent le choc des civilisations où deux civilisations, irréductibles et exclusives, la chrétienne et la musulmane, s’opposent parfois avec violence. Pour Samuel Huntington, il y aurait un conflit inévitable entre l’Occident et les autres civilisations actuelles, comme la Chinoise ou la Musulmane, dans la mesure où elles sont composées de valeurs incompatibles ou inconciliables avec la nôtre[1]. Bernard Lewis considère, pour sa part, que « toutes les religions proclament que leurs vérités sont universelles ; cependant, le christianisme et l’islam sont peut-être les seuls à proclamer que leurs vérités sont non seulement universelles mais aussi exclusives, qu’eux seuls sont les heureux détenteurs de l’ultime révélation divine, qu’il est de leur devoir de la faire connaître au reste de l’humanité et que ceux qui ne s’y rallient pas sont, à des degrés divers, promis à la damnation »[2]. Également, selon le controversé Christopher Caldwell, les européens ont développé un sentiment de culpabilité lié à l’Holocauste qui s’est rapidement modifié en anti-racisme. Et, suite aux vagues d’immigration économique depuis les années 70, les principaux bénéficiaires de cette idéologie automoraliste et autopunitive auraient été les musulmans[3]. Martin Woollacott reprend l’idée de Caldwell en ces termes : « immigration, [Caldwell] says, and above all Muslim immigration, has planted in the heart of a weak and confused civilisation communities, rapidly growing in number, that have already changed Europe to suit their needs and beliefs. And the chances are, he insists, that in the future we will bend to their will rather than that they will bend to ours »[4].

Il faudrait sans doute établir une distinction entre religion musulmane, civilisation musulmane et islamisme extrême pour se rendre compte que les jeunes maghrébins issus de l’immigration peuvent se sentir très perdus dans tout cela, surtout si on ajoute la question de leur intégration presque impossible à des valeurs occidentales qui deviennent floues et contradictoires.

Mais nous ne sommes pas obligés de croire à la théorie selon laquelle les religions, notamment la musulmane, soient forcément violentes. Ni que la source des attentats contre Charlie ou le Bataclan soit vraiment le résultat d’une guerre de religions, ou d’un choc de civilisations tel que nous venons de le voir.

 

Le Profil des terroristes islamistes néoconvertis.

Bien qu’ils aient été commis sur une thématique dite religieuse, l’une des preuves que les attentats de Paris n’impliquent pas directement ou pas vraiment la religion musulmane, c’est ce que dit le Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam (CPDSI) sur le profil sociologique du candidat à terroriste. Selon le CPDSI, « contrairement à une idée reçue, les recrues de l’islam radical ne se trouvent pas en majorité dans des familles musulmanes très pratiquantes : 80%, des familles ayant affaire au CPDSI se déclarent athées et seules 10% comportent un grand-parent immigré »[5]. Le rapport du CPDSI souligne que le recrutement se fait dans un milieu instruit, plutôt de classe moyenne, avec une forte représentation des milieux enseignants et éducatifs ; que 40% de ces jeunes ont connu la dépression, sont hypersensibles ou plutôt psychologiquement fragiles ; mais surtout qu’il s’agit de «  jeunes gens qui souhaitent combattre [ou qui sont en] quête de toute puissance attirant des personnes “sans limites” ».[6]

Également, selon l’Unité de coordination de la lutte antiterroriste (UCLAT), 67% des jeunes candidats au djihad sont issus des classes moyennes, 17% sont même issus de catégories socioprofessionnelles supérieures[7]. Et Romain Caillet affirme que « le courant djihadiste compte quelques milliers d’adeptes au maximum. On évoque parfois le chiffre de 5.000 personnes. Mais attention, sur cette population, on estime que seulement un sur dix a véritablement la volonté de passer à l’acte »[8]. C’est donc surtout ce 10% des convertis djihadistes qui nous intéresse.

Une autre étude (journalistique) sur le profil des terroristes passant à l’acte indique qu’il s’agit de jeunes plutôt trentenaires, ayant eu un contexte familial instable ou compliqué, une scolarité difficile, des emplois peu qualifiés ou au chômage et surtout que « la majorité d’entre eux a été impliquée dans des délits de droit commun »[9].

Ces travaux montrent que les sources du fanatisme islamiste ne sont pas à chercher dans la religion musulmane, mais dans les cas particuliers, assez répandus toutefois. Il s’agit de jeunes immigrés de deuxième ou troisième génération, en rupture de lien social y compris familiale, sans repères et sans limites confrontés à une jouissance qu’ils ne peuvent pas maîtriser. Il se trouve qu’ils « ne veulent ni de la culture de leurs parents ni d’une culture “occidentale”, devenues symbole de leur haine de soi »[10]. Cette béance interculturelle, ou plutôt a-culturelle, se trouve à la base d’une jouissance anomique et omnipotente où le passage à l’acte est son horizon de satisfaction. Mais avant cela, cette jouissance de rupture se manifeste par des troubles de l’identité culturelle, chômage, marginalisation, chute ou pornographisation du désir sexuel, petite délinquance, trafic de drogues ainsi qu’un besoin irrépressible de croire à quelque chose, d’où le terrain psychique fertile pour la conversion à une idéologie forte et hautement jouissive.

 

Guerre aux processus de civilisation occidentale.

Nous n’avons pas besoin de nous appuyer sur l’idée du choc des civilisations, ou de guerre de religions, tel que Huntington, Lewis ou Caldwell en parlent, mais plutôt selon les termes de Norbert Elias sur une attaque non seulement des autres (islamistes) mais aussi de nous-mêmes contre les processus de civilisation[11] de l’Occident. Ceux-ci peuvent être positifs ou négatifs (sans aucun jugement de valeur a priori) et existent en dehors d’une opposition entre civilisation chrétienne et civilisation musulmane par exemple.

Pour Norbert Elias, « ce qui fait du processus de la civilisation en Occident un phénomène singulier et unique en son genre […] qu’on n’en trouve pas d’autre exemple dans toute l’histoire de l’humanité [est] la division des fonctions »[12], ainsi que, je dirais tout en suivant sa théorie, l’existence d’une barrière de phobie normale à ne pas dépasser. Le problème est que depuis 50 ans il y a en Occident une diminution constante et impressionnante des mécanismes qui permettent l’autocontrainte et l’autocontrôle des pulsions, au sens de Max Weber et de Sigmund Freud. Nous avons perdu considérablement cette capacité civilisatrice signalée par Norbert Elias et sommes devenus très faibles sur cet aspect. D’autant plus qu’en compensation, des nouvelles formes de jouissance ont vu le jour, venant à la place de la diminution de l’autocontrainte et de l’autocontrôle.

Maintenant, supposons que le terme civilisation comporte seulement une valeur laudative. Dans ce cas, lesdits “barbares” ne représenteraient aucune civilisation, ce qui resterait néanmoins à démontrer. Et, même si les terroristes islamistes ne constituaient pas une civilisation, il faut bien se rendre à l’évidence qu’ils n’attaquent pas l’Occident pour avoir la liberté ou le pétrole ou l’indépendance ou le progrès. Ils s’attaquent bien à nos valeurs de civilisation pour les “rectifier” selon leur fanatisme idéologique. Comme le dit Pascal Bruckner, « c’est notre civilisation, ouverte, tolérante et libérale que les kamikazes veulent détruire »[13]. Car, faut-il ajouter, ils sont intimement persuadés de lutter pour une juste cause.

Si nous prenons les deux raisons des terroristes, avancées dans le communiqué de Daech pour justifier l’attaque, nous pouvons vérifier que l’une d’elles se réfère justement à cette question de la présence d’une barbarie jouissive dans la civilisation occidentale.[14] Nous devons lire ce document en choisissant, pourquoi pas, de croire que ce texte représente bien la vérité des islamistes. D’une part, ils reprochent à la France son action militaire en Irak et en Syrie. Mais, d’autre part, ils reprochent aussi à la France de construire une société en décadence et remplie, selon leurs mots, de « perversité ». Je pense qu’ils voulaient dire plutôt “perversion” et cela voudrait dire que les terroristes se posent d’emblée comme de sévères moralistes convaincus d’avoir affaire à une civilisation en perdition.

Nous nous interrogeons alors sur le choix, probablement délibéré, des terroristes de s’attaquer à des espaces spécifiques de la vie sociale et à des secteurs déterminés de la population qui auraient un sens symbolique. Le match France-Allemagne, à Saint Denis, réunissait les deux grands pays Européens qui luttent contre Daech. Mais ils se sont attaqués aussi à des bars, à des restaurants et à un théâtre fréquentés par une jeunesse supposée être en accord avec des identités liées à ce qui serait la barbarie jouissive de l’Occident.

 

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Eagles of Death Metal véhicule ironiquement — c’est-à-dire, sans véritable apologie — des images délicieusement satanistes et évoque, sans ambages et avec provocation, des perversions comme le sadomasochisme.

Pourquoi choisir de s’attaquer aux Eagles of Death Metal ?

Eagles of Death Metal (EoDM) est un groupe américain de stoner rock développant cependant un stoner qui mélange légèrement les tonalités parfois doom metal, heavy rockheavy blues, punk rock et même un soupçon de new wave. Très connu pour son utilisation dans des publicités pour Microsoft et Nike, EoDM a perdu cependant les tonalités un peu psychédéliques, un peu hypnotiques, appartenant au desert rock de l’ancien Kyuss, son prédécesseur. N’étant ni vraiment peace and love, malgré ses références à la marshmallow music du groupe Eagles, ni vraiment metal, malgré son inspiration tirée du britannique Black Sabbath, initiateur du genre heavy metal, EoDM véhicule ironiquement — c’est-à-dire, sans véritable apologie — des images délicieusement satanistes et évoque, sans ambages et avec provocation, des perversions comme le sadomasochisme.

Ainsi, leur chanson « Kiss the Devil » comporte des phrases, tournant en boucle, qui peuvent être insupportables pour un hyperreligieux écoutant au premier degré : « I’ll love the Devil, I’ll sing his song, I will love the Devil and his song […] Who’ll love the Devil? Who’ll kiss his tongue? I will kiss the Devil on his tongue ». Cela peut vouloir dire qu’en “embrassant” la langue du diable, on va parler comme lui. Car il s’agit de porter une parole de provocation qui serait mi-vraie, mi-figurée. En outre, la pochette de leur dernier album, Zipper Down, représente une femme en cuir moulant, à l’allure sadomasochiste, qui exhibe sa poitrine et fait le salut sataniste devant son sexe. Il s’agit de l’image d’une femme qu’un homme aimant les femmes appréciera. Tout cela, comme si Joshua Homme, le leader de l’ancien Kyuss — ce grand motard d’origine Norvégienne et à la réputation « grande gueule » à la suite de grosses altercations avec de nombreux musiciens et même avec le public[15] —, avait eu besoin de s’encanailler bien plus en rencontrant Jesse Hughes. Nous avons donc déjà là suffisamment de symboles qui pourraient leur apporter des soucis si confrontés à une opinion intégriste, fondamentaliste ou islamiste. À condition, évidemment, qu’on prenne ces symboles pour du réel, alors qu’ils veulent seulement provoquer et témoigner d’un vécu personnel qu’ils ont affreusement subi. Mais il y a plus.

Joshua Homme et Jesse Hughes, le frontman du groupe, se disent politiquement néo-conservateurs, seraient des membres de la National Rifle Association (le lobby politique pour le port d’armes), auraient été dépendants de la pornographie (l’un d’eux étant marié à une ancienne actrice porno[16], appelée Tuesday Cross) et auraient été addicts à des drogues comme le crystal meth (methamphétamine à la synthèse psychostimulante). Collectionneur d’armes des héros de l’Ouest américain, Jesse Hughes possède dans son salon un brassard nazi, « porté par Hitler lui-même », selon lui. Opposant farouche à Barack Obama, pourfendeur de la théorie du réchauffement climatique, anti-avortement et ultrareligieux, Hughes voulait entrer dans le Parti Républicain pour devenir un homme politique comme Donald Trump dont il serait un fervent soutien[17]. Il dit ceci : « je voulais être un mec hyper à droite, mais de la vraie droite conservatrice, tu vois ? Je dis ce que je pense et jamais je n’irai me battre pour un truc auquel je ne crois pas. Mais personne ne pourra me dire que je suis raciste : je suis trop cool pour ça. Ça me maintient du bon côté de la barrière. Pour le moment. »[18] Mais, en fait, même si Jesse Hughes a été ordonné pasteur de l’Universal Life Church, même s’il est contre le mariage homosexuel[19] ou néoconservateur, comme tant d’autres rockers tels que par exemple le libertarien Neil Young — le plus doué représentant du groupe peace and love Crosby, Stills, Nash and Young, qui avait été un temps soutien de Ronald Reagan[20] —, il est juste un citoyen comme les autres dans le désert californien et n’a rien d’un méchant ni d’un illuminé[21].

En effet, beaucoup de musiciens de rock-and-roll, de rockabilly, de country, de christian country, de bluegrass, de musique cajun, de rock, de blues rock, de punk rock et de heavy metal ont été ou sont des supporters des politiques conservatrices ou néoconservatrices. Nous avons ainsi : Elvis Presley, les Beach Boys, Johnny Ramone, Alice Cooper, Jon Bon Jovi[22], ou alors Alabama, Merle Haggard, Metallica[23], Eric Clapton, Phil Collins[24], voire Steven Tyler et Joe Perry, leader et guitariste respectivement d’Aerosmith, ou Hank Williams et Hank Williams Jr.[25]. Mais aussi d’autres groupes comme Kiss, Rush [26] ou le dandy britannique Brian Ferry[27]. Sans oublier surtout l’admiration de Mick Jagger pour Magaret Thatcher[28] et le fait que John Lennon penchait à droite et était fan de Ronald Reagan[29] : « John Lennon lived long enough to change his mind about God, money, and politics »[30]. Un autre neoconservative est Pete Townshend, le génial leader de The Who, lorsqu’il affirme : « I try and stay away from American politics because I’m a bit of a neocon »[31]. Et il y a aussi Maureen Moe Tucker du Velvet Underground, qui est devenue une militante affiliée au Tea Party et qui a dit : « I am not oblivious to the plight of the poor, but I don’t see any reason, any sense to the idea that everyone has to have everything [from State], especially when the economy is so bad. I see that philosophy as merely a ploy to control »[32].

Depuis très longtemps, selon plusieurs commentateurs, il est fallacieux de considérer qu’écouter ou jouer du rock, prendre de drogues, aimer les belles mécaniques et sortir avec des jolies filles soit un mode de vie typiquement de gauche. En ce sens, pour Rod Liddle, qui ajoute le groupe The Small Faces et Rod Stewart à notre liste de rockers conservateurs, bien au contraire, « rock is a deeply conservative musical form, a simple and comfortable and brief excursion usually resolving itself, relievedly, to the major chord, the status quo (both upper and lower case). It is none the worse for this, of course. It is also a blue-collar medium, or was until recently; full of class-based inchoate chippiness and anger at times (‘Satisfaction’), but also extremely reactionary and politically incorrect (‘Brown Sugar’) »[33]. Comme le soutiennent quelques rockers provocateurs, « if you’re not an anarchist when you’re young, you have not heart; if you’re not a libertarian when you’re old, you have not brain ». Et c’est aussi chez les punk rockers ou chez les anarcho-punks, qui sont loin d’être des anti-chrétiens, même s’ils chantent des chansons telles que « Jesus is dead », que l’on peut trouver des soutiens pro-vie chrétienne[34].

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Bob Dylan au pied de la Croix (Massachusetts, 1975) : « je me fous de ce que les gens attendent de moi. Ce n’est pas mon problème. Je fais le travail de Dieu. C’est tout ce que je sais ».

Le rocker américain ou européen, même de droite ou neocon, est toujours, par définition, provocateur. Mais il y a certains rockers qui ont, en plus, une personnalité et une capacité créative échappant complètement aux standards et dont les actes, les oeuvres ou les discours deviennent inévitablement provocateurs. En général, un provocateur est celui qui semble toucher de près un sujet sensible comme la politique ou la religion, alors qu’en vérité il s’occupe d’éléments universels en se situant inévitablement en-dehors des paramètres standards. C’est le cas, par exemple, de Bob Dylan qui a dit, à propos de sa musique que « son contenu s’inspire des mythes, de la Bible, de la peste, de la famine et d’autres choses mystérieuses. Vous le voyez dans les chansons. Des roses poussant dans le coeur des gens, des mecs à poil au lit avec des lances jaillissant de leur dos, sept ans de ci et huit ans de ça, bref des sujets que personne n’ose traiter »[35].

Bob Dylan est forcément un provocateur génial pour ceux qui, à une époque, pouvaient penser, à tort, que sa musique était engagée politiquement à gauche. Ils ne le comprenaient pas. Parce qu’ils utilisaient une grille de lecture fermée et standard. Sa musique, sa poésie, sa démarche, au contraire, font référence, en dehors de l’opposition gauche et droite, à quelque chose de très ancien, d’universel, à une sorte de ligne généalogique qui nous renvoie aux bases mêmes de la civilisation. C’est cette “archéopsyché” de l’humanité, à laquelle il est connecté, qui lui a fait dire : « je me fous de ce que les gens attendent de moi. Ce n’est pas mon problème. Je fais le travail de Dieu. C’est tout ce que je sais »[36].

Provocateur est ainsi celui qui suit sa route sans se laisser enfermer dans une catégorie donnée. Car il y a toujours une tendance très marquée dans les groupes sociaux, comme dans l’opinion publique, à ce que les oeuvres et les hommes qui les produisent soient situés d’office dans une catégorie ou dans une autre. Il s’agit d’une imposition morale de fait, car il reste sous-entendu que celui qui l’accepte passe automatiquement à se contrôler, c’est-à-dire à suivre ce que les préceptes de cette catégorie sous-tendent, commandent ou exigent. Et c’est encore pire lorsqu’on est, à son corps défendant, supposé devenir porte-parole d’un groupe, d’une génération, d’une communauté d’idées. Ainsi, par exemple, Bob Dylan a toujours refusé d’être enfermé dans ce rôle et il l’a affirmé haut et fort : « me, I don’t want to write for people anymore – you know, be a spokesman. From now on, I want to write from inside me… I’m not part of no movement… I just can’t make it with any organization »[37]. Au contraire de cette position subjective qui reste assez rare, celui qui suit de trop près une idéologie, quelle qu’elle soit, n’est pas libre de suivre sa propre voie. Car il est constamment en train de se demander si ce qu’il fait, ou ce qu’il dit, est conforme à ce que les autres attendent de lui. Et c’est ainsi qu’il vient à se méfier sérieusement du provocateur, en croyant de façon paranoïde que celui-ci lui cache quelque chose. C’est la théorie du complot à son état initial, laquelle constitue à ce moment précis à peine une réaction émotionnelle d’incompréhension.

Alors, comme Jesse Hughes est également un grand provocateur au rock puissant qui, à l’image de ces autres rockers américains ou europééens, dit ce qu’il pense sans chercher à donner la réponse correcte ou celle qu’on attend selon une mentalité ad-hoc, on comprend qu’il puisse déranger certains intégristes et extrémistes ou même certains coincés du discours standard. C’est alors possible que ce soit ce mélange entre références à la pornographie, aux addictions aux drogues, au satanisme et au sadomasochisme, d’un côté, et leur appartenance à des idées néoconservatrices, en plus version Donald Trump, d’un autre côté, qui ait stimulé les fantasmes violents et les actes barbares de Daech contre EoDM.

Une jeunesse identifiée à la jouissance de l’extrémisme islamiste a ainsi tué une autre jeunesse supposée consommer les perversions extrêmes de la jouissance occidentale, alors qu’il ne s’agissait que des simples musiciens provocateurs de droite, version neo-cons, et des simples spectateurs. Les victimes se retrouvent ainsi, par effraction brutale, sataniquement connectées à la barbarie des terroristes et, de ce fait, en éclipse, dans la béance entre deux jouissances identitaires, l’une réelle, l’autre supposée. D’où probablement le choix des terroristes pour le concert d’EoDM au Bataclan.

Contrairement à l’amour, où il faut être deux pour que cela marche, pour être en guerre, il suffit qu’un seul attaque avec obstination celui qu’il considère comme son ennemi pour que ce dernier se trouve, de fait et qu’il le veuille ou non, dans un état de guerre.

Dans la mesure où, pour être en guerre, les deux ennemis ne se mettent pas forcément d’accord au préalable et qu’il s’agit aujourd’hui d’une civilisation attaquée par des gens ayant régressé au stade de barbares, nous sommes bien devant une guerre de civilisation.

 

Archéogénétique de l’acte barbare 

Un fait incontestable est que, indépendamment de la barbarie externe des terroristes, nous produisons déjà, dans notre propre civilisation occidentale, de moins en moins de désir et de plus en plus une jouissance perverse et polymorphe. Pour mieux comprendre ce qui se dégage des attentats de Paris, nous devons ainsi prendre également en considération la formation de la barbarie à l’intérieur même des processus de civilisation sans intervention extérieure.

Comme le soutient Nelli Motroshilova, « la barbarie ne représente pas quelque chose d’extérieur par rapport à la civilisation, mais elle est son envers, le pôle opposé et irréductible de la civilisation à travers lequel s’expriment un grand nombre de contradictions de celle-ci »[38]. Selon Motroshilova, l’un des premiers sens de la polysémie du terme de barbarie indique que les barbares sont, d’abord, ceux qui parlent une autre langue que moi, une langue que je ne comprends pas et que, pour cela, je trouve “barbare”. C’est ainsi que Claude Lévi-Strauss disait que le barbare est d’abord celui qui croit à la barbarie, laquelle serait toujours placée chez l’Autre[39]. Et si nous croyons à la barbarie de l’Autre, c’est que nous nous défendons de la barbarie de notre propre civilisation. En ce sens, pour Zygmunt Bauman, l’époque moderne de la civilisation occidentale a complètement « internalisé » la barbarie[40]. Et Motroshilova montre aussi une autre définition, qui nous intéresse, selon laquelle la barbarie moderne serait « la violation la plus radicale de l’intégrité symbolique ou physique d’individus et de groupes de personnes » au sens de Claus Offe[41].

Si la barbarie moderne se pose comme une violation symbolique ou réelle, non seulement par une autre civilisation mais aussi par des processus internes à une même civilisation, il peut bien exister des civilisations se considérant elles-mêmes “progressistes”, “salutaires” ou “modernes” et qui sont malgré tout également barbares. Cette donnée est, à mon avis, le principe fondateur d’un totalitarisme comme le nazisme, le communisme ou l’islamisme fanatique. Mais, comme on peut internaliser la barbarie tout en incarnant un martyre actif ou passif, on trouve aussi le principe du totalitarisme dans les idéologies identitaires du laïque fanatisé.

 

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Dans la conversion extrême, il y a des processus radicaux et violents contre le passé du sujet, notamment le fait que celui-ci reçoit l’initiation comme une nouvelle naissance. D’où l’irruption d’une identification omnipotente et directe à Dieu.

Martyre rouge et martyre blanc : jouissances identitaires et sacrificielles

Il me semble que nous pouvons considérer le martyre comme une jouissance extrême pour une cause sacrificielle et dans un cadre ayant une valeur de culte. Mais il est nécessaire de faire une distinction entre plusieurs types de martyre. Ainsi, il serait utile, à ce sujet, de reprendre l’idée de deux types possibles de martyre comme le fait Jacques Gélis. Selon  lui, « le “martyre rouge”, inscrit dans le temps court d’un supplice public, fait donc place à l’époque moderne au “martyre blanc”, vécu dans le secret d’une cellule monastique. Un martyre que l’on s’inflige à soi-même, le martyre de toute une vie »[42]. Le martyre rouge, qui est actif ou plutôt extériorisé, pourrait faire référence à la jouissance des terroristes, tandis que le martyre blanc, qui est passif plutôt discret, intimiste, pur fait de subir dans la complaisance, serait la jouissance des idéologies identitaires de notre société contemporaine.

Dans certains cas, comme celui des moines de Tibhirine (Algérie), froidement tués par le Groupement Islamique Armé en 1996[43], il peut y avoir une rencontre surprise, un choc brutal, entre deux jouissances identitaires ; l’une liée au martyre rouge, l’autre évoquant le martyre blanc. Notons ici que, différemment aux crimes traditionnels, tout acte criminel barbare est forcément un martyre. Rouge. Car le martyre rouge n’est pas seulement un meurtre impossible de l’Autre civilisationnel, par le massacre bien réel de victimes innocentes, mais aussi un meurtre suppliciel de soi devant le regard crispé du monde.

Partant alors du concept de Claus Offe sur la barbarie contemporaine en termes de violation symbolique et réelle des processus de civilisation, de l’idée de Zygmunt Bauman sur l’internationalisation de la barbarie, également tel que Norbert Elias l’a avancé dans son étude sur les processus de civilisation concernant la barrière de phobie normale à ne pas dépasser, et en incluant la question du martyre blanc et du martyre rouge de Jacques Gélis, je peux proposer le terme de jouissance identitaire.

En quoi la jouissance identitaire s’attaque aux fondements de toute religion et donc de toute civilisation ? En quoi la jouissance identitaire est à comprendre comme le retour de ce réel mythique ?

Si, pour Freud, la relation à Dieu recouvre forcément le rapport au père[44], une éventuelle croyance dite océanique dans la Providence, ou toute autre illusion religieuse, se subsume dans la représentation et dans l’identification à « un père exalté »[45]. Cette figure du père exalté, mixte paradoxal du père idéal et du père réel, est bien présente dans la relation radicalisée ou extrême avec Dieu, ou avec ce qui représente une civilisation, c’est-à-dire lorsque certaines limites sont dépassées.

La conversion religieuse ou idéologique va souvent plus loin que la simple transmission culturelle ou religieuse. Dans celle-ci, il suffit d’une relative acceptation et absorption des dogmes à travers une participation aux cultes qui se confondent avec les rites d’initiation à la vie adulte. Alors que dans la conversion, il y a des processus radicaux et violents contre le passé du sujet, notamment le fait que celui-ci reçoit l’initiation comme une nouvelle naissance. D’où l’irruption d’une identification puissante et directe au personnage omnipotent représentant l’idéal (Dieu, Guide, Führer, Comandante, etc).

À cet égard, on peut considérer l’identification radicale à Dieu comme quelque chose qui n’est pas la religion, mais plutôt comme une perversion de la religion, comme une radicalisation du sentiment religieux qui a à voir avec les fondements de la civilisation.

C’est selon cet ordre d’idées que Freud affirme qu’une civilisation sans interdits — c’est-à-dire, une société devenue anomique, sans refoulement — peut créer facilement la jouissance du tyran, de ce dictateur[46], de ce barbare que nous pouvons être pour nous-mêmes. Puis, partant de cette identification radicale à Dieu, le sujet converti transpose l’identification en une nouvelle identité personnelle à l’Un-père exalté. Non seulement il s’identifie, mais il est. Et comme nous savons qu’« on peut faire de l’identité le pire des usages »[47], dans l’identification à Dieu, dans la nouvelle identité que l’état de conversion anomique génère, on devient le père exalté qu’on aimerait bien voir en la personne de Dieu.

En effet, devant une civilisation occidentale manquant cruellement de limites et d’interdits, nous sommes aujourd’hui confrontés à l’irruption de la jouissance du tyran barbare sous la figure du terroriste islamiste. En résumé, partant d’un long état de flottement anomique, le converti devient infiniment plus zélé que le natif et s’identifie si radicalement à Dieu, qu’il commence à incarner Celui qui punit les hommes, c’est-à-dire il devient l’Un-père réel dans sa méchanceté contre une subjectivité occidentale en décadence.

Le terme de jouissance identitaire est ainsi à définir comme l’événement où un Autre réel, rempli et certain d’une jouissance à laquelle il s’identifie et qui est devenue sa nouvelle identité, s’impose comme l’Un-père qui viole symboliquement un sujet affaibli par son désordre interne. À cet égard, les terroristes islamistes subissent une jouissance anomique, travaillée par la conversion religieuse, qu’ils veulent nous imposer, en se connectant à des faiblesses importantes de notre société, et que nous absorbons avec la valeur d’un viol culturel dans nos processus de civilisation. Le martyre rouge du terroriste rencontre le martyre blanc du sujet occidental, au sens où la jouissance barbare se connecte avec la jouissance des identités translimites d’une civilisation sans repères.

Nous avons vu qu’il n’y a pas que les terroristes qui peuvent être considérés comme barbares. La civilisation ne s’oppose pas toujours, ou pas vraiment, à la barbarie. L’une et l’autre peuvent co-exister ou alterner, ou encore l’une peut être l’alter-ego permanente de l’autre. Dans la civilisation occidentale, puissante et progressiste, nous produisons aussi des barbaries internes qui s’accommodent plus ou moins bien des paramètres actuels de notre déclin ou de notre désordre.

 

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Le terroriste islamiste possède une jouissance anomique, illimitée, diffuse et polymorphe qui quitte radicalement le sexuel pour s’attaquer aux fondements du social. Et il finit par faire de cette autre jouissance, différente de celle phallique et de celle du corps tout entier, sa nouvelle identité.

La Jouissance des terroristes islamistes.

En général, toute identité peut produire une jouissance qui est cependant normalement canalisée et encadrée par les règles, par les interdits et par les limites que la civilisation propose et qu’on s’impose selon l’idée de Norbert Elias. De ce fait, le problème de la barbarie se pose selon un processus en trois temps.

D’abord, lorsqu’un sujet, un groupement ou une série d’hommes, outrepasse la dernière barrière de phobie que l’interdit ultime incarne.

Ensuite, lorsque, ayant dépassé cette ultime limite, il découvre l’extase, la transe, l’exaltation, appartenant à une jouissance inédite jusqu’alors. Il ne s’agit pas du petit surplus de plaisir dû à la transgression qui au fond alimente tout désir, mais d’une jouissance illimitée et polymorphe, laquelle d’ailleurs peut être plus puissante que le Captagon, la drogue des terroristes.

Utilisée dans le “traitement” psychiatrique des narcolepsies, des catalepxies, des hypermnésies et des épilepsies, cette drogue, mélange de métamphétamine et d’ecstasy, produit « une stimulation de la vigilance, une augmentation des performances psychomotrices et sexuelles, un raccourcissement du temps de réaction, une amélioration et une diminution de la sensation de fatigue »[48]. De par une résistance à l’effort, une vigilance accrue, une perte de jugement et une conséquente inhibition émotionnelle et affective apportée par la fénéthylline, le sujet dépendant au Captagon peut avoir des gestes mécaniques et une attitude déshumanisée[49]. Ces effets peuvent lui permettre de commettre plus facilement des atrocités sans une indésirable conscience morale et sans hésitations émotionnelles.

D’une certaine façon, puisque les effets de ces amphétamines s’opposent à ceux des neuroleptiques sédatifs comme le Lagarctil ou le Nozinan — qui calment le sujet en crise délirante —, on peut plus facilement comprendre que le Captagon produit artificiellement (par apport chimique extérieur) des états proches de certaines crises psychotiques en période de déclenchement. Ceci peut donc favoriser l’efficacité de passages à l’acte criminels, suicidaires ou les deux.

Cependant, en dehors des apports chimiques extérieurs comme le Captagon, on peut déduire que le terroriste islamiste — de par son profil de vie, comportant des ruptures et des discontinuités importantes vis-à-vis du lien social et de par le programme de conditionnement psychoaffectif dont il est l’objet — possède une jouissance anomique, illimitée, diffuse et polymorphe qui quitte radicalement le sexuel pour s’attaquer aux fondements du social. C’est en cela qu’elle peut être assimilée à une violation, à une effraction brutale, à une perversion sociale qui rejoint l’acte. Nous voyons cette jouissance agir dans les crimes des serial killers par exemple, en tant que fascination sur le pouvoir d’ôter la vie à quelqu’un ou d’avoir l’Autre à sa merci.

Enfin, le dernier pas est obtenu lorsque ce sujet finit par faire de cette autre jouissance, différente de celle phallique et de celle du corps tout entier, sa nouvelle identité. Il s’agit à la base d’une jouissance sexuelle, mais qui a été soit rendue asexuelle et purement identitaire, soit rendue hypersexualisée mais diffuse et impossible à satisfaire par la sexualité. Dans tous les cas, il s’agit d’une jouissance anomique rendue violente à travers le voile de l’idéologie identitaire.

La barbarie ou l’anomie de la jouissance identitaire vient à exister quand on quitte le sacré qui appartient aux fondements de la civilisation. Notons ici que le sacré dont je parle n’est pas tout à fait celui de la religion, mais le sacré appartenant aux racines primitives ou archéogénétiques du psychisme. Même si ce sacré se trouve en partie forcément inclus dans les dogmes religieux, il ne leur appartient pas. La barbarie serait, d’abord, le fait de frôler émotionnellement ce stade présacré qui appartient à l’archéogénétique de l’homme social et psychique. Et ensuite, le fait de s’identifier à la jouissance inévitable que toute identité fanatisée peut produire.

 

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L’acte protosacrificiel aurait à voir avec une période précultuelle de l’humanité, où l’anthropoïde se cherchait quelque chose d’équivalent aux valeurs de civilisation, non pas dans le symbolique (encore inexistant à ce moment mythique) mais dans le réel. L’archéogénétique peut se manifester plus fortement dans des actions exceptionnelles où un sujet fragmente les éléments du réel en unités à valeur symbolique, comme s’ils étaient des mots en pierre.

Archéogénétique du crime-suicide anomique.

L’archéogénétique est un terme d’Andrew Colin Renfrew pour situer ce qui serait le langage ancestral européen, ou le système de protosignifiants typiquement européens, langage appelé aussi de proto-indo-européen, qu’il postule comme étant, à l’époque néolithique, celui qui aurait été parlé en Anatolie (actuelle Turquie).[50] Grâce à l’expansion de ces agriculteurs primitifs, le proto-langage aurait ensuite dérivé en plusieurs langues indo-européennes, selon les espaces géographiques d’installation, dont certaines conservent aujourd’hui des racines communes encore visibles. Il s’agit de l’hypothèse dite anatolienne, contraire à l’hypothèse dite kourgane. Ainsi, par exemple, si un frère s’appelle en anglais brother, d’autres langues comme le sanskrit, le latin ou le vieux irish, l’ont appelé respectivement bhrater, frater ou brathir. La consonance signifiante est très proche.

Nous pourrions aussi faire référence aux travaux de Jean-Paul Demoule[51], notamment sur sa critique de la racine commune d’une éventuelle civilisation indo-européenne. Cependant, mon propos ne s’occupe pas des origines culturelles, biologiques ou linguistiques sur la réalité historique d’une éventuelle civilisation indo-européenne ou occidentale, réalité d’ailleurs dont plusieurs hypothèses s’opposent et quelque part se renfoncent mutuellement aussi. Tout cela est plutôt le travail des protohistoriens, des paléolinguistes et des archéogénéticiens.

En revanche, ce qui m’intéresse ici est de visualiser ou de déduire une définition du protolangage, lequel ne serait ni un pseudo-langage ni un langage dégradé, ou infantilisé, par rapport au nôtre. Plus particulièrement, je m’interroge sur les voies éventuelles, les passerelles possibles, les transitions en va-et-vient entre protolangage et langage. En ce sens, les travaux de Derek Bickerton[52], en s’écartant considérablement des travaux de Noam Chomsky, établissent que le protolangage des anthropoïdes aurait eu une émergence spontanée et que cette communication sans syntaxe, en tant qu’événement précurseur ou vestige fossilisé des temps originels, sommeille encore aujourd’hui en chacun de nous[53].

Partant des travaux d’Andrew Renfrew et de Derek Bickerton, je peux soutenir que la transition entre le protolangage et le langage se trouverait peut-être, non seulement dans la capacité de nommer les objets absents, mais surtout dans l’aptitude à nommer les affects. Ceci implique l’affect comme un objet semblant matériellement absent, mais surtout ceci implique la reconnaissance d’un soi fragmenté, à savoir la reconnaissance d’une première division subjective. Plus que cela, il peut exister une tendance toujours présente en chacun de nous des vestiges fossilisés du protolangage lesquels nous pousseraient à agir, parfois violemment, en lieu et place du dire. Exactement l’opposé complémentaire de ce qu’avançait John Austin dans Quand dire, c’est faire[54].

La tendance à faire ou à agir au lieu et place de dire, c’était le cas par exemple de Susan Wiley, dite « Genie », une fille Américaine qui avait été enfermée par son père, sans aucun contact social et ce depuis ses 18 mois. Fille d’une mère aveugle et d’un père probablement psychotique, Génie fut découverte, à Los Angeles, en 1970, à ses 13 ans, presque totalement muette. Pendant toutes ces années, elle avait vécu attachée, sans presqu’aucun autre contact humain que les violences de son père qui la frappait à chaque fois qu’elle voulait émettre un mot. À 13 ans, elle ne pouvait que balbutier et babiller comme un petit enfant et émettre des signifiants sans syntaxe tels que “stopit” ou “nomore” [55]. En dehors de cela, la modalité de communication qu’avait Génie était plutôt celle d’un agir brut et direct avec les objets de son monde environnant comme s’ils étaient des véritables mots sans syntaxe, c’est-à-dire en commettant des actes saccadés, désarticulés, abruptes, agressifs, impulsifs et souvent violents.

Sans aller à ces extrêmes linguistiques, nous connaissons tous, ou presque tous, l’émergence d’actions et d’actes disparates, répétitifs, incongrus et parfois violents, en direction d’objets ou de personnes, lors des moments extraordinaires de colère, de honte, de jalousie ou de profond chagrin, c’est-à-dire là où manquent, temporairement, des mots et des discours pour exprimer et encadrer ces affects. C’est ainsi qu’au lieu de verbaliser l’impossible à dire de la colère par exemple, on claque les portes, on raccroche le téléphone au nez, on tape des pieds ou on casse un objet. Dans ce cas et dans la mesure où ex nihilo nihil fit, c’est un peu comme si le sujet, devant l’impossible traduction de l’affect dans la langue, faisait recours non pas tout à fait à un verbum ex machina, ou pas seulement à un verbum ex actio, mais plutôt à un verbum ex sacris ou, encore mieux, à un verbum ex affectio. De la puissance de l’affect et en passant par des actions humaines mais psychiquement fossilisées, on fait quelque chose qui ressemble à un signifiant donnant la valeur du sacré, c’est-à-dire la valeur de ce qui fixe et en principe soulage et arrête l’acte.

C’est cela qui me fait dire que la violence attachée intrinsèquement au protolangage me semble profondément ancrée chez le sujet parlant, prête à ressurgir à tout moment où les signifiants s’avèrent inadéquats pour traiter un événement subjectif soudain et irréductible en mots. Alors, dans les cas de l’actuelle existence de plus en plus anomique des nouvelles générations occidentales, anomie accompagnée et stimulée par les expériences idéologiques identitaires, un sujet peut se voir développer une série d’actions dangereusement connectées aux vestiges protosignifiants de l’Homo Erectus.

Et, puisque les études d’Andrew Renfrew comportent également des questions sur  le fait de savoir si les actions des protocivilisations pouvaient avoir une quelconque ressemblance aux rituels religieux de l’humanité, nous pouvons donc importer à la psychanalyse le terme d’archéogénétique pour étudier (dans un autre travail évidemment) le crime-suicide des terroristes islamistes. On pourrait, par exemple, utiliser ce terme pour mettre en lien l’acte barbare des kamikazes avec ce qui serait une jouissance psychique ayant existé dans le crime primitif, aussi bien que dans le suicide primitif, dans la période de transition de l’anthropoïde à l’humanité. Mon idée tient au fait que, vu le manque de signifiants connectés à un système de langage et donc forcément dans l’absence de vrais rituels religieux ou sacrificiels, l’anthropoïde a pu se servir d’actes violents pour signifier ce dont il ne pouvait pas le faire par la langue.

Chez les terroristes islamistes, nous sommes devant un crime-suicide punitif et dans un acte anomique mais identitaire qui semble être protosacrificiel. C’est-à-dire que cet acte aurait à voir avec une période précultuelle de l’humanité, où l’anthropoïde se cherchait quelque chose d’équivalent aux valeurs de civilisation, non pas dans le symbolique (encore inexistant à ce moment mythique) mais dans le réel. L’archéogénétique peut se manifester plus fortement dans des actions exceptionnelles où un sujet fragmente les éléments du réel en unités à valeur symbolique, comme s’ils étaient des mots en pierre.

Comme nous l’avons suggéré, il se peut que les attentats terroristes réalisent en acte, bien que de manière brutale et involontaire, ce que certains sujets éprouvent lorsqu’ils sont en proie à des images violentes et obsédantes ou, chez d’autres, en proie à des délires ou à des hallucinations liées à la fragmentation ou à la déchéance des corps. Faudrait-il comprendre de cette façon, par exemple, le faux attentat inventé par un instituteur de l’école maternelle Jean-Perrin, à Aubervilliers, qui a fait passer son angoisse de mort dans le réel fragmenté d’une ombre mythomane[56] ? En tout cas, nous pouvons nous interroger également sur l’état psychique des terroristes juste avant et pendant le déroulement des attentats. Comme chez des sujets qui commettent des crimes et des suicides altruistes, ou éventuellement ceux qui font des crimes et des suicides anomiques, les terroristes ont pu avoir éprouvé un état de conscience, un état affectif et émotionnel où le monde leur apparaît radicalement fragmenté. Et pas seulement à cause du Captagon.

L’état psychique des terroristes, présent avant et pendant les attentats, a pu être une combinaison d’extase, de transe et d’exaltation affective et émotionnelle, accompagnée d’une très importante obnubilation de la conscience avec une focalisation extralucide, proche probablement de l’état psychique des crises maniaques aigües (Arce Ross, Obnubilation extralucide, 2015).

Un sujet, ayant épuisé ses ressources personnelles ou familiales, devient terroriste par une jouissance débridée qu’il essaie de contenir, comme dans les conversions sectaires, à l’aide d’une puissante autorité extérieure qui lui propose une mission omnipotente. De façon équivalente, un sujet confronté depuis longtemps à des phénomènes translimites peut devenir militant fanatisé d’extrême droite ou activiste fanatisé de l’idéologie du genre pour cause d’un besoin intime de contenir, tant bien que mal, une jouissance trop envahissante, trop débordante (Arce Ross, La Secte Russe des castrats, 1996, 2012). Je veux dire que cette jouissance identitaire, dont je suis en train de dessiner les contours, serait plutôt à définir comme une jouissance translimites. Celle-ci comporte évidemment une tendance extrêmement addictive et présente une gamme polymorphe de perversions sexuelles et sociales, mais elle va bien au-delà des perversions.

Et le problème est alors de savoir jusqu’à quel point et à travers quels canaux sociaux, et surtout psychiques, il peut exister une assimilation voire une synthèse éventuelle entre ces tendances, si éloignées entre elles, de jouissance identitaire.

 

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Ce qui est vraiment civilisateur est la synthèse laïque — avec totems et tabous, avec l’amour du respect et de l’autorité — des deux racines judéo-chrétiennes dans une combinaison dépouillée au maximum de leur religiosité typique ou cultuelle.

Trois versions de la jouissance identitaire

Une question subsidiaire, mais non moins importante, serait également celle de savoir comment nous pouvons aider la riche et belle civilisation musulmane à se libérer du monstre islamiste qui l’abuse. Et comment, par rétroaction, cela peut nous sauver aussi.

Je suis convaincu, comme Paul Berman qui parle de la « haine idéologique » comme cause principale du djihadisme[57], que les islamistes violents ne sont pas vraiment aveuglés par la religion mais par une idéologie à thématique religieuse. En psychiatrie, nous connaissons bien la différence qui existe, par exemple, entre le vécu religieux courant et les délires psychotiques à thématique religieuse. Or, chez les leaders de Daech qui ont pris en otage la religion musulmane, il ne s’agit pas vraiment de psychose, mais d’un puissant aveuglement psycho-idéologique. C’est contre cela qu’il s’agit de lutter.

En outre, comme je disais en janvier 2015, si nous vivons bien une guerre de civilisation cela se fait dans une terrible ambiance de crise économique, de crise politique et surtout de profonde crise morale où nos valeurs occidentales vacillent de façon impressionnante. C’est pour cela que je pense que l’Europe a tout intérêt à se rassembler non pas seulement économiquement ou politiquement, mais surtout en termes de valeurs de civilisation. Nous avons besoin de valeurs civilisationnelles claires et fortes, qu’elles soient consensuelles ou pas, qu’elles soient acceptées par le plus grand nombre ou pas, qu’elles soient innovantes ou pas.

 

Notre laïcité est au fond judéo-chrétienne.

Les valeurs de civilisation ne sont pas à confondre avec les valeurs de la République laïque, même si elles ne s’y opposent pas, mais constituent les bases les plus générales et les plus profondes de toute laïcité possible. Les valeurs de civilisation, plus que construites par le social ou par le politique, trouvent leur racines dans le passage de l’archéogénétique à l’anthropologique, notamment dans un extrême malaise primaire de la civilisation primitive. Cela veut dire que ces valeurs (laïques, sans aucun doute) trouvent leur meilleur moyen d’expression, leur racine, leur fondement et leur encadrement, dans la cosmologie des religions judéo-chrétiennes.

Les valeurs de civilisation de l’Occident ne sont pas seulement d’origine chrétienne. L’amour chrétien, le pardon, l’espérance incarnée, les petites gouttes de joie et d’enthousiasme éprouvées dans la communion, etc., seraient déjà un cadre important, mais cela ne suffit pas. Les valeurs de civilisation de l’Occident ne sont pas seulement d’origine juive non plus. La punition et le purgatoire temporaires, l’interdiction du meurtre et de l’inceste, la réparation du monde, l’instauration de la Loi, la réalisation par l’effort et le respect de soi sont déjà un apport substantiel de la culture juive, mais cela ne suffit pas non plus. D’ailleurs, si on les laisse seules, les valeurs chrétiennes et les valeurs juives peuvent dériver aussi vers des extrêmes parfois intolérables.

Ce qui est en revanche opératoire, dans un sens vraiment civilisateur, est la synthèse laïque — avec totems et tabous, avec l’amour du respect et de l’autorité —, de ces deux racines dans une combinaison dépouillée au maximum de leur religiosité typique ou cultuelle.

N’oublions pas ainsi que la laïcité absolue n’existe pas, sauf dans les régimes totalitaires qui se fondent sur une laïcité pervertie, une laïcité fanatisée. Cela a été le cas de régimes anti-civilisation occidentale tels que le fascisme, le stalinisme, le maoïsme et le nazisme. En revanche, la laïcité européenne, produit moderne de la laïcité française, repose sur des valeurs judéo-chrétiennes (civilisatrices, bien plus que religieuses). Et c’est cela qu’au fond il s’agit de défendre.

Mais si, par un sentiment angélical ou par un laissez-faire fataliste ou démissionnaire, les Européens eux-mêmes et une bonne partie des Français ne voulions pas lutter mais, tout simplement, nous soumettre à ce qui adviendra, nous entrerions ainsi dans une sorte de suicide collectif par perte des repères de civilisation. C’est alors qu’en recul de l’essentiel, sans pères ni repères, sans respect de soi ni de l’autorité, les valeurs à l’envers dans un monde en crise de civilisation, on risquerait de dériver vers la pire version.

Car, désormais, mon prochain est devenu pour moi aussi étranger qu’un véritable extra-terrestre. Les occidentaux sommes profondément divisés en termes de destinées de civilisation. On parle, c’est vrai, la même langue, nous acceptons plus ou moins la même culture de base, mais on communie de moins en moins dans les mêmes valeurs. À cet égard, il n’y a pas que les islamistes terroristes qui, monstrueux et barbares, sont à l’opposé de moi et de mes valeurs. Il y a désormais bien malheureusement aussi des Européens, des Français, qui, se situant à l’autre pôle de la gradation des valeurs de civilisation, représentent un monde qui est impossible de se coordonner avec le mien.

 

Fanatisme islamiste, extrême droite et idéologie du genre.

La jouissance identitaire de la civilisation occidentale contemporaine se manifeste selon trois  dérivations possibles.

Comme nous l’avons vu dans les attentats de Paris, de Charlie au Bataclan, le premier est celui du terrorisme islamique dont les exécutants proviennent de notre propre société. Le deuxième est représenté par la poussée constante de l’extrême droite nous rappelant les barbaries occidentales du XXème siècle. Tandis que le troisième est à situer dans ce que l’on peut appeler les identités translimites, promues au fond par la théorie du genre, laquelle idéologie se trouve également, comme les deux premières, aux antipodes des valeurs de civilisation de l’Occident. Je ne fais pas référence ici à des gens qui souffrent et subissent dans leur chair ce que j’appelle les phénomènes translimites (Arce Ross, Événements translimites, 2013), mais ceux qui, en toute connaissance de cause, les revendiquent de manière fanatisée comme une nouvelle identité sociétale, c’est-à-dire tout à fait factice.

Les symptômes appartenant à ce que j’appelle les phénomènes translimites équivalent à des traversées multiples des limites entre les trois névroses (hystérie, obsessionnelle et phobique) et les perversions sexuelles (en configuration polymorphe). Cette composition syndromique comporte également des symptômes de conversion hystérique de l’angoisse dans le corps, des phénomènes psychosomatiques ainsi que des événements de corps, tels que l’anorexie et la boulimie, en plus d’y associer éventuellement des dépressions mais surtout des addictions. Trois éléments commandent ces symptômes translimites : au niveau de la névrose, c’est de préférence la phobie ; concernant la perversion, le modèle essentiel présent est la fétichisation ; et, en ce qui respecte les autres phénomènes libres, ce sont surtout les toxicomanies ou les addictions sans drogues. Nous pouvons alors réduire les états translimites à trois traits : phobisation, fétichisation et addiction. Le sujet reste confiné à une “ouverture plastique” représentée par la plaque tournante de la phobie, mais en connexion avec une fétichisation appartenant au domaine de la perversion. Le problème de la jouissance identitaire cependant c’est que ces phénomènes translimites deviennent curieusement autant des traits d’identité, plus que de simple identification d’ailleurs.

Les modèles identitaires actuels d’extrême droite (racistes) et translimites (genristes) ne produisent pas, en tout cas pour le moment, une violence équivalente à celle des terroristes (islamistes), mais sont toutefois des véritables bombes à retardement pour notre civilisation.

L’extrême droite en Europe cherche à se constituer une légitimité politique. Pour cette raison, elle n’a pas besoin, pas d’espace, pas de nécessité, de développer pour le moment des actions violentes, bien au contraire. Il y a seulement des cas isolés comme celui d’Anders Behring Breivik, terroriste d’extrême droite ayant tué 77 personnes et 151 blessés, en 2011, à Utoya (Norvège). Pour le politologue Jean-Yves Camus « l’aspect le plus inquiétant du fatras idéologique ayant motivé le passage à l’acte de Breivik est que l’idée-force de son manifeste est désormais la base du nouveau logiciel politique du national-populisme européen »[58].

D’autre part, nous sommes en train d’observer un autre phénomène, surtout aux USA, avec l’émergence d’actes violents extrêmes, apparemment incongrus, tels que les massacres d’élèves commis par des jeunes des lycées américains. Nous avons par exemple le crime-suicide, probablement anomique, à la Columbine High School du Colorado (USA), le 20 avril 1999, où Eric Harris et Dylan Klebold, deux lycéens de Columbine, ont commis un massacre en tuant 12 étudiants, un professeur et en blessant 24 autres étudiants, avant de se suicider[59]. Il ne serait pas à exclure que certaines fusillades ou crimes collectifs, probablement anomiques et translimites, commis par des jeunes désoeuvrés aux USA, soient des réactions inconscientes à l’expansion impressionnante de l’idéologie du genre dans ce pays. Notons simplement pour l’instant ce que quelques témoignages d’autres élèves nous laissent penser. Par exemple, selon Devon, un lycéen, « people called them fags. People thought they were gay » et selon Dustin, un autre lycéen, « when they call them fag, I think it’s a slang term for, like, loser. I don’t think they really meant that. They were like nerds »[60].

Cela dit, en Europe, en France, nous voyons aussi des larges secteurs de la jeunesse drogués, défoncés à l’alcool, aux prises avec le chômage, sans repères, sans respect de l’autorité, dépendant de la pornographie et de compulsions variées, considérant même l’identité sexuelle comme relative et changeante. Nous voyons des adultes qui ont, depuis longtemps, perdu ainsi la perspective de la civilisation.

Nous voyons des femmes fanatiques ayant longtemps et radicalement abdiqué de leur féminité qui, comme des sorcières modernes, à l’agressivité insensée, à l’allure nazie et à la poitrine nue, contestent des chimères dans les églises. Nous voyons des jeunes hommes d’extrême droite imitant ces femmes panféministes, montrant également leur poitrine imberbe, à l’allure gay et criant violemment sur les ponts contre le flot de l’eau qui coule.

Nous voyons des hommes et des femmes voulant se marier avec des gens du même sexe et nous trouvons ou faisons semblant de trouver cela normal. Nous voyons des gens croyant qu’en changeant leur identité sexuelle ils peuvent aussi changer de sexe. Nous voyons des associations de pédophiles demandant une reconnaissance de la société comme s’il s’agissait d’une simple orientation sexuelle.

Nous voyons des femmes et des hommes politiques d’une opposition extrême prenant des postures violentes rappelant les anciens accents du fascisme et du nazisme. Nous voyons des militants du genre qui rejoignent l’extrême droite ou même des terroristes islamistes fréquentant des bars gays avant les attentats[61]. Nous voyons des jeunes immigrés, de deuxième ou troisième génération, marginalisés et sans pouvoir être assimilés à un tel désordre civilisationnel.

En parallèle, nous traversons depuis des années une crise économique impressionnante. Selon Bertrand Chokrane, « la dégradation manifeste de la situation économique a été systématiquement minimisée, maquillée. Dans la réalité, on décompte aujourd’hui 5,7 millions de chômeurs toutes catégories confondues, dont seulement 3 millions environ reçoivent des indemnisations. Plus de 2,4 millions de personnes touchent le RSA. On évalue à 1,3 millions le nombre de personnes sans travail qui ne touchent aucune aide sociale (que les économistes appellent le halo du chômage). Au total, les personnes victimes du sous-emploi dépassent les 9,4 millions et représentent 32,8% de la population en âge de travailler »[62].

Tandis que la France va très mal, au lieu de nous attaquer aux vrais problèmes comme le terrible chômage actuel, nous nous sommes chargés, bien maladroitement, d’organiser le « mariage pour tous » et de mettre en place une éducation au rabais basée sur la théorie du genre. Plusieurs auteurs situent le mariage pour tous et la crise pour tous comme un point de bascule pour un renforcement impressionnant de l’islamisme et de l’extrême droite. Dans la présentation de son dernier livre, Gilles Kepel affirme par exemple que de 80 à 90 % des électeurs musulmans se sont détournés de François Hollande à cause du mariage pour tous[63]. Parallèlement, selon lui, « les élites entrepreneuriales du halal ont rejoint la droite conservatrice, tandis que les populations de la banlieue profonde prenaient leur distance par rapport au vote de gauche parce qu’ils ne trouvaient pas de travail. On a beau répéter sur tous les tons “laïcité, laïcité”, une telle injonction n’a guère d’écho lorsque le seul avenir d’une partie de la jeunesse issue de l’immigration est dans le chômage et le deal de drogue. […] les formes d’identification à la société se délitent »[64]. La crise économique et la profonde crise des valeurs de civilisation nous mènent vers un déclin moral et éthique très dangereux qui touche toutes les couches de la société jusqu’aux autorités, présentant elles-mêmes des troubles insensés.

Est-ce tout cela une coïncidence ? S’agit-il d’épiphénomènes sans lien entre eux ou plutôt de symptômes d’un terrible malaise, concernant de préférence la sexualité, au sein de notre civilisation ? Et comment se reconnaître alors dans de cette société, en termes de valeurs de civilisation, quand votre prochain vit ces troubles comme s’ils étaient normaux ?

 

Substitution des valeurs de civilisation par la jouissance identitaire

Nous vivons aujourd’hui une époque qui est le négatif exact du XIXème siècle. A la suite de la terreur aveuglante de la Révolution Française, sonnant les cloches à la débauche et au libertinage ambiants, le XIXème siècle a eu, au contraire, les couleurs de l’amour. Les arts et notamment la naissance du roman ont accompagné, avec brio, la réalisation de l’amour romantique de manière heureuse. Cependant, le prix à payer a été un terrible refoulement du sexuel, ce qui a provoqué, entre autres, l’émergence de névroses comme l’hystérie et la découverte de la psychanalyse. Contrairement au XIXème siècle, aujourd’hui la sexualité en général, les perversions sexuelles en particulier et les jouissances sexuelles sous toutes leurs formes ont largement explosé. Plus que cela, la jouissance sexuelle et ses équivalents sont devenus un nouvel impératif catégorique. Mais, si la sexualité est surinvestie aujourd’hui, en revanche, l’amour est profondément refoulé ou forclos, selon les variantes.

En ce sens, nous vivons une époque qui rêve désespérément d’amour, mais qui ne l’a pas et qui n’a pas les outils pour l’avoir. On confond aujourd’hui amour et attachement, ou on confond amour et addiction, comme on confond jouissance sexuelle et identité psychique.

L’idéologie identitaire esclavagise le sujet en lui apportant un semblant de maîtrise qui est profondément addictive et aliénante. En s’accolant à des nouvelles formes kaléidoscopiques de jouissance, l’idéologie fanatisée hypnotise le sujet, le capturant de manière pérenne dans son enceinte hypermoraliste. Car, sans doute, chaque idéologie est accompagnée d’un moralisme qui lui est inhérent.

À la place des véritables valeurs de civilisation, trop critiquées et presque dénaturées par les illusions de Mai 68, on a substitué progressivement des idéologies qui se sont fanatisées. Comme l’affirme récemment Malika Sorel-Sutter, « en annihilant les valeurs fondamentales du peuple français, nées bien avant la République — l’identité d’une nation n’est pas un régime politique mais un vécu quotidien, des moeurs et traditions séculaires —, et en faisant disparaître les mots France, nation et patrie, on a basculé dans une nouvelle vie hors-sol où chacun est appelé à devenir nomade, avec la morale du tout se vaut »[65].

De cette façon, l’idéologie, en tant que fondamentalisme parareligieux, n’appartient pas aux lumières de la connaissance, mais bien plutôt aux nuances grises du crépuscule humain. Elle est, plus précisément, au service d’une jouissance identitaire contre la civilisation, sans aucune possibilité de sortir du circuit binaire et fermé qui est de représenter toujours un contre-pouvoir identitaire envers le pouvoir de la civilisation. Et, à ce titre, nous devons considérer l’idéologie comme appartenant au discours du maître y compris lorsqu’il s’agit d’un maître subverti, inverti ou perverti. D’ailleurs, si le maître est toujours perverti par ce qu’il produit comme plus-value de jouissance, sa perversion est celle d’un plus-de-jouir sur les anti-valeurs de civilisation.

Depuis 20 ans, je ne cesse de vérifier que les idéologies identitaires fanatisées comme l’homosexisme, le transsexisme ou le bisexisme — c’est-à-dire, non pas l’homosexualité, la transsexualité ou la bisexualité mais bien l’“identité” homosexiste, l’“identité” transsexiste ou l’“identité” bisexiste — et le panféminisme (féminisme extrême), tous ces phénomènes subsumés et encadrés par la théorie du genre, ont des liens directs et indirects, involontaires mais parfois volontaires, avec la résurgence de l’extrême droite. Entre cette dernière et ces autres phénomènes et il y a une relation dialectique, c’est-à-dire une relation à deux sens opposés et complémentaires. D’une part, ils s’opposent et se détestent ; d’autre part, en revanche, ils se rejoignent sur plusieurs points.

Le fanatisme islamiste, les nouvelles formes d’extrême droite et les identités sociétales, regroupées sous la rubrique dite idéologie du genre, dessinent une jouissance translimites du Même dont les caractéristiques sont les suivantes.

 

1. Croyance de conversion parareligieuse.

Ces trois idéologies identitaires reposent sur un éveil impressionnant du système de croyance proche de l’expérience religieuse, ou de toute autre construction superstitieuse et fanatique, parfois même délirante, qui s’attaque de façon affective et émotionnelle aux capacités de lucidité, de raisonnement et de critique du sujet. L’adhésion de chaque membre opère comme un véritable phénomène de conversion sectaire divisant le sujet entre un avant et un après la révélation. L’emprise de la croyance affective s’obtient par une perte progressive des référents antérieurs — d’autant plus que ces référents sont faibles —, ainsi que par leur substitution en une nouvelle grille de valeurs agencée selon un système idéologique cohérent bien que délirant ou malsain[66].

Grâce à cette croyance obtenue artificiellement par manipulation affective, le sujet s’éprouvera comme ayant un nouveau soi. Car il devient vraiment un Autre, prêt à se substituer à l’ancien Je. À l’avenir, il ne parlera et ne désirera que depuis cet Autre Je, sorte de transJe, lorsque la croyance de conversion sera accomplie. Mais cela ne se produira qu’à condition évidemment qu’un terrain fertile, fait d’une série de ruptures de lien, ait affaibli considérablement le sujet. Et que la doctrine proposée soit, ou semble être, dogmatiquement solide, à savoir que tout un système d’identifications collectives, fortement soudées à une seule identité, soit déjà en place.

Le sujet développe ainsi un transfert de conversion, c’est-à-dire une très forte conviction personnelle mais illusoire, appuyée par une fierté, tout autant artificielle, vis-à-vis d’un système de croyance parareligieuse déjà en place chez d’autres adeptes. Les exemples sont légion : Daech présente sa communication avec une fierté empreinte d’omnipotence et de haine ; les nazis, la Chine communiste, l’URSS, la Corée du Nord, ont toujours organisé des parades militaires animées par un esprit de fierté obsédante pour manipuler les esprits ; les défilés des identités sociétales ont toujours tourné à la fête orgiaque, fétichiste (dans le sens marxiste) et obscène. Ces trois types de défilé ont des points en commun.

Comme celle qui existait à une époque envers le maoïsme ou les groupuscules d’extrême gauche, la conversion islamiste se fonde sur une transposition massive et intégrale du Je vers une nouvelle identité ayant l’air solide et sans failles dans ses principes moraux. Le converti éprouve une transcendance personnelle radicale, un sentiment d’ancrage presque héroïque dans le rôle du justicier, un but pour sa solitude existentielle, un zèle exagéré de la doctrine et une fierté incommensurable dans l’appartenance identitaire.

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Selon le leader néonazi allemand Michael Kühnen, « le véritable national-socialisme est le national-socialisme homosexuel ».

En ce qui concerne les deux autres idéologies, une étude universitaire sur ces questions nous rappelait, en 2001,  que « dans les années trente, […] le nazisme sut récupérer à son profit la charge érotique sous-jacente à l’exaltation de la jeunesse virile, alors que l’idéal du corps “parfait” servait à illustrer la valeur de la race aryenne, par exemple dans le documentaire de propagande de Leni Riefenstahl, Les Dieux du stade (1936). La charge homo-érotique des défilés de la SA ou de la SS, associée à la culture du Männerbund, explique en partie la fascination éprouvée par certains homosexuels à l’égard de l’esthétique nazie »[67]. Mais, en plus de la gymnastique, de la musculation, du naturisme, de l’initiation virile et de l’art corporel nazis, c’est par le biais de l’amour de la hiérarchie stricte et par la prévalence des hommes dominants que se sont progressivement développés des groupes d’homosexuels dans les partis nazis et dans toute la mouvance d’extrême droite. Cela, au point que certains semblent croire que la Weltanschauung de la société nazie serait au fond orientée par une tendance homoérotique[68].

Ainsi, l’écrivain britannique Johann Hari, ouvertement homosexuel mais non-identitaire, affirme que « the twisted truth is that gay men have been at the heart of every major fascist movement that ever was — including the gay-gassing, homo-cidal Third Reich. With the exception of Jean-Marie Le Pen, all the most high-profile fascists in Europe in the past thirty years have been gay. It’s time to admit something. Fascism isn’t something that happens out there, a nasty habit acquired by the straight boys. It is — in part, at least — a gay thing, and it’s time for non-fascist gay people to wake up and face the marching music »[69]. En effet, beaucoup de leaders des mouvements fascistes, nazis, néo-nazis ou simplement d’extrême droite ont été ou sont non seulement homosexuels ou bisexuels, mais pour la plupart également militants-croyants de la cause gay. Nous avons ainsi : Ernst Röhm, le fondateur et chef des SA nazies, Jörg Haider[70] et Gerald Grosz[71] en Autriche, le militant identitaire et créateur de GayLib, Sebastien Chenu, passé au Front National, et Florian Philippot en France[72], Pim Fortuyn au Pays Bays, Michael Kühnen et Holger Apfel en Allemagne[73], ainsi que plusieurs cadres et candidats municipaux du Front national aussi bien que le “Mister Gay France 2015” version Têtu, électeur déclaré du FN. Pour Didier Lestrade, journaliste et fondateur d’Act Up« c’est tout un réseau gay plus ou moins underground qui a accès aux discussions les plus élevées du parti frontiste. Dans certaines régions comme la Gironde, 50% des militants actifs du FN sont gays » [72]. N’oublions pas que le leader néonazi allemand Michael Kühnen affirmait que « le véritable national-socialisme est le national-socialisme homosexuel »[74]. Est-ce que tout cela ne représente qu’une simple coïncidence ou y a-t-il des questions macropsychiques qui nous échappent et qui attendent élucidation ?

En outre, ces questions ne s’arrêtent pas là, car y a des groupes de skinheads néo-nazis ouvertement homosexuels, comme le Gay Aryan Skinheads en Russie. Voici comment ils se définissent eux-mêmes : « our sexual life generally consists of BDSM [bondage, discipline, domination, soumission, sadomasochisme], especially sadomasochism. Our brothers aren’t engaged in tenderness on silk sheets—we commit truly manly acts. […] By our nature, sexual intercourse is rough. This is similar to primitive passion. Some of us have slaves, but they often aren’t nationalists. We treat sex as something sacred. This is similar to how believers treat God »[75]. Et il y a aussi dans d’autres pays comme la Malaisie des groupes néo-nazis, tel que le Malay Power, qui font un mix entre l’idéologie d’extrême droite et l’islam[76]. En tout cas, dans leurs défilés, tous ces groupes arborent des attitudes et des gestes fétichisés avec un sentiment de triomphalisme et un sentiment de fierté mal placés.

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For Johann Hari, « it’s time to admit something. Fascism isn’t something that happens out there, a nasty habit acquired by the straight boys. It is — in part, at least — a gay thing ». Le mariage pour tous et la théorie du genre font partie de ce cauchemar où s’enracinent extrême droite et idéologies identitaires fanatisées.

En effet, dans les manifestations des idéologies identitaires fanatisées, tout se passe comme si le fait d’être ou de paraître, c’est-à-dire comme si le fait de coller à une identité imaginaire et de ce fait artificielle, donnait lieu à une quelconque fierté, qui devient plus un orgueil démesuré qu’humilité devant le manque-à-être. Sans oublier qu’en général la vérité de la fierté qu’il y a dans chaque succès n’est qu’une formation réactionnelle à la honte qui hante un éventuel échec.

L’on voit ainsi, depuis un certain temps déjà, des gens qui sont poussés à « se désolidariser des gay prides officielles qui, à Montréal comme dans la plupart des grandes métropoles, sont devenues des événements commerciaux et touristiques vides de sens pour un nombre croissant de gays, de lesbiennes et de trans »[77]. Ces manifs pas-pour-tous véhiculent une fierté comme formation réactionnelle à une honte mal assumée, à tel point qu’il existe un nouveau lobby de gays, de lesbiennes et de trans qui est appelé justement Gay Shame lequel conteste la commercialisation de ces événements et qui se place aussi contre le mariage de même sexe[78]. En tout cas, même si ces défilés fétichisés perdent leur efficacité et sont même contestés au sein de leur “communauté”, ils ont comme objectif de fixer durablement le sujet à sa conversion idéologique.

À ce propos, j’ai déjà eu plusieurs patients homosexuels hommes qui ont été marginalisés par leur “communauté” et traités d’“homophobes” pour avoir osé s’opposer au mariage pour tous, ainsi que deux patientes homosexuelles ayant souffert de brimades, insultes et violences physiques de la part de leurs conjointes militantes fanatisées. Par ailleurs, j’ai aussi suivi deux cas, un jeune homme homosexuel et une jeune femme bisexuelle, ayant été victimes, lors de leur enfance, de deux hommes pédophiles qui militaient pour une idéologie identitaire. Également, on pourrait plus tard évoquer le cas d’une militante panféministe ayant eu une relation orageuse avec un membre d’un groupuscule d’extrême droite qui, à sa demande suppliante, la soumettait et la dégradait de façon indigne. Cela nous a coûté beaucoup de temps et d’énergie pour l’aider à décoller de cette relation ravageuse. Toute une nouvelle psychopathologie se déploie donc à ce sujet et c’est en partie ce qui fait que, depuis des années, j’aide en psychothérapie et psychanalyse des patients homosexuels et bisexuels à mieux vivre, seuls ou en couple mais sans idéologies identitaires, leur singularité sexuelle.

Malheureusement, nous voyons là comment ces groupes de pression identitaire ont idéologisé ou politisé à outrance une simple pratique sexuelle, laquelle est devenue par ce biais un dogme à suivre, une doctrine exigeante et fanatisée, une parareligion hypermoraliste mais sans Dieu. C’est exactement cette conversion idéologique de la sexualité, qui se place comme un analogon laïque des religions, que j’appelle du terme de perversion sociale.

Mon idée est que, considérant que l’extrême droite est l’opposé complémentaire du fanatisme religieux, lorsqu’on s’oppose de façon exagérée aux religions, que l’on méprise ou que l’on discrimine les croyants et qu’on tente de les écarter de certains espaces du lien social, on tombe inévitablement dans le totalitarisme. Il faut, au contraire, savoir que personne ne peut empêcher l’être humain de croire à des illusions, à des pensées magiques et même à des superstitions collectivisées, bien qu’elles soient incompréhensibles pour l’être rationnel. Tout cela fait partie de la condition humaine, ainsi que de la liberté de penser, de s’exprimer et d’aimer et a, en principe, une utilité psychique d’autocontrôle.

Le fanatisme parareligieux de ces trois idéologies met d’emblée hors-jeu toute opinion critique en divisant le monde, de façon cloisonnée, en “convertis” et “ennemis”. En cela, le fanatisme idéologique constitue un moralisme d’un nouveau genre car il s’agit d’un surmoi collectif  qui corrompt profondément les valeurs de la République, notamment la liberté, l’égalité et la fraternité, et évidemment derrière elle les valeurs de la civilisation, comme le respect de l’autorité, l’acceptation des traditions collectives, des différences humaines et des croyances religieuses, le rationalisme, l’humanisme, la capacité d’autocritique et le désir de progrès par l’effort et par la création.

 

2. Corruption de la liberté.

D’abord, l’idéologie islamiste de Daech, ou assimilés, ne libère ni ne permet le progrès de la civilisation musulmane ; bien au contraire, elle l’esclavagise. Ensuite, l’idéologie d’extrême droite — où j’inclus le nazisme, le fascisme, le maoïsme et le stalinisme — ne libère pas le peuple du joug du plus fort. Bien au contraire, elle le manipule et l’exploite sans contestation possible. Enfin, l’idéologie du genre ne libère pas non plus lesdites “minorités” sexuelles. Bien au contraire, elle les manipule, les trompe et les instrumentalise en leur imposant de transformer leur jouissance particulière en une nouvelle identité tout à fait artificielle.

Nous observons ainsi une corruption impressionnante de l’idéal républicain des libertés individuelles, en termes de liberté d’expression, de liberté d’entreprendre et de liberté d’agir. Un tel processus de conversion ne peut s’effectuer que si le sujet accepte de se dépouiller progressivement de sa capacité de discernement et de se dissoudre autant que possible dans la masse, au point de perdre une grande partie de sa liberté de pensée, de désir et d’action. Dans ces conditions, un sujet ne peut plus exercer véritablement son statut social de citoyen. Loin d’être un objecteur, il devient un esclave de conscience.

Et, en compensation, on impose au sujet, progressivement et de façon implicite, la substitution de sa liberté par une nouvelle jouissance très intense, laquelle est appréhendée ou absorbée par le sujet comme l’addiction à une substance. Au lieu d’être libre, il devient dépendant d’une idéologie et d’une jouissance qui fonctionnent comme des drogues. À ce stade, le sujet devient dépendant de la dépendance.

Cette corruption idéologique de la liberté est accompagnée d’une large panoplie de dépendances concrètement sexuelles, se substituant aux relations humaines et allant jusqu’à des addictions compulsives et rétives où la dignité humaine se trouve profondément rabaissée. En ce sens, Gérard Mendel, traitant de la grave crise de l’autorité dans la société occidentale après le 11 septembre, considère que « tout se passe comme si nos contemporains remplaçaient progressivement l’ancienne dépendance à l’autorité par d’autres formes de dépendance »[79], c’est-à-dire par une nouvelle dépendance à des objets fétichisés de consommation sexuelle.

Nous pouvons énumérer quelques unes de ces addictions sociétales : la pornographie (Arce Ross, Addiction à la pornographie, 2015), l’échangisme, l’utilisation presque exclusive de sextoys, les relations sexuelles et amoureuses avec des poupées ou avec des animaux (en attendant celles avec des robots), la pharmacologie érotique, les drogues sexuelles, la nymphomanie (Arce Ross, Sur « Nymph()maniac », 2014), la sexualité anomique ou, au contraire, l’asexualité (Arce Ross, Asexualité, 2013). Le problème est cependant lorsque ces troubles sexuels et autres paraphilies se connectent sournoisement avec un discours politique. Cela donne inévitablement une attente angoissée, une volonté suppliante de politiques d’extrême droite qui corrompent durablement la liberté.

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There is the lightning flash mark, a symbol of fascism, that was used for « Aladdin Sane », and the SS symbols David Bowie used onstage for the Ziggy Stardust tour.

Ce mélange explosif entre addictions sexuelles, toxicomanies lourdes, dérives identitaires et politiques d’extrême droite, vient depuis le début des années 70. C’est ainsi que l’un des quelques cas à part chez les rockers néoconservateurs est, par exemple, celui de David Bowie. Ayant été soumis à des doses massives de drogues, à des confusions radicales de l’identité sexuelle et donc à une grande influence des idéologies fanatisées, David Bowie a développé des discours extrêmes dans une interview à Playboy en 1976. Interrogé sur sa bisexualité qu’il confirme, il ajoute notamment qu’il croit profondément au fascisme : « I’d love to enter politics. I will one day. I’d adore to be Prime Minister. And, yes, I believe very strongly in fascism ». Et il explique qu’Hitler aurait été, à son avis, l’un des premiers rockstars au monde car il savait manipuler les foules avec une mise en forme théâtrale de ses discours. Il explique ainsi ses points de vue politiques : « the only way we can speed up the sort of liberalism that’s hanging foul in the air at the moment is to speed up the progress of a right-wing, totally dictatorial tyranny and get it over as fast as possible. People have always responded with greater efficiency under a regimental leadership. A liberal wastes time saying, “Well, now, what ideas have you got?” Show them what to do, for God’s sake. If you don’t, nothing will get done. I can’t stand people just hanging about. Television is the most successful fascist, needless to say. Rock stars are fascists, too. Adolf Hitler was one of the first rock stars »[80]. Heureusement pour le rock qu’Hitler ne soit pas devenu, en plus de Führer, guitariste, batteur ou bassiste ; heureusement pour la liberté et l’humanité que David Bowie soit resté seulement rockstar.

S’appuyant sur des fétiches extrêmement valorisés par les principes de l’hyperconsommation et de l’individualisme, les idéologies identitaires poussent le sujet à considérer la fétichisation, à savoir la substitution de l’humain par des objets artificiels de jouissance, comme un processus de civilisation tout à fait normal. De ce fait, la corruption des valeurs de la République, et au-delà, de la civilisation, s’accompagne d’une inversion impressionnante de la morale et de l’éthique. Et c’est dans cette brèche éthique qu’un discours extrême peut s’y révéler.

 

3. Fétichisation de l’égalité.

Les idéologies islamiste, d’extrême droite et sociétale de genre annihilent progressivement les valeurs de civilisation en les substituant par des principes doctrinaires et, surtout, par des traits d’identification qui gomment, autant que possible, les différences. Étant contraires à la différence de penser, de croire et d’être (islamisme), contraires à la différence culturelle (extrême droite) et contraires à la différence des sexes (théorie du genre), ces idéologies cherchent à imposer un égalitarisme forcené. Elles ont comme objectif une uniformisation progressive des mentalités et des moeurs.

Ce système idéologique s’accompagne d’un néomoralisme du tout se vaut ainsi que d’une fétichisation des nouvelles identités imposées avec, en outre, le bénéfice d’une inévitable jouissance supplémentaire. En cela, ces idéologies identitaires constituent autant de perversions sociales dans la mesure où elles produisent des expressions collectives d’une jouissance du Même.

À ce propos, Alain Finkielkraut évoque les nouvelles perversions culturalistes que j’appelle du terme d’idéologies identitaires en disant qu’avant « on invoquait le droit à la différence au nom de la démocratie, et nous voici sur le point de plonger démocratiquement dans l’indifférenciation. […] Ce n’est pas, sauf exception détestable, l’homophobie qui inspire la résistance au “mariage pour tous”, c’est le refus de voir la liberté se retourner contre la finitude. On se mobilise pour le donné [de la sexuation], non pour la norme. Il ne s’agit pas de remettre les individus dans le droit chemin, mais de les réconcilier, avant que le ressentiment n’emporte tout, avec leur condition [sexuée]. Je suis un homme ou une femme. Je nais dans un corps sexué. Cette identité, je ne l’ai pas choisie, je l’ai reçue. […] Si je veux un enfant, je dois en passer par le désir de l’autre pour que ma volonté soit faite »[81].

Les idéologies identitaires sont sans doute pathologiques car elles proposent, et imposent, des nouvelles identités artificielles, reposant sur des formes variées et fétichisées de jouissance, là où se trouvait (ou devrait se trouver) l’identité psychosexuelle, ou l’identité civile, d’un sujet.

On doit coller forcément à des multiples identités sociétales parfois permanentes mais bien souvent changeantes, consommables, apparemment individuelles mais collectivisées voire communautarisées, qui poussent le sujet à se conformer à une uniformisation idéologique du désir, du comportement et de la pensée. Cependant, on peut facilement s’apercevoir que la notion de genre, dans ses correspondances avec ces autres notions fantasmatiques qui ont été ou sont encore celles des races et des classes sociales, se cogne contre un réel qui se subsume dans la différence essentielle des sexes.

En effet, par une croyance idéologique à des données descriptives et tout à fait artificielles comme la notion de race, de classe sociale ou de genre, quelques ayatollahs du panféminisme, comme Candace West et Sarah Fenstermaker, parviennent inévitablement aux apories posées à l’égalitarisme imaginaire par le réel de la différence.[82] Ces auteurs fabriquent par pure spéculation l’existence d’une « oppression de genre » qu’elles tentent d’infléchir par ce qui serait une application de l’idéologie féministe à l’éducation et aux liens familiaux[83].

Comme le racisme du totalitarisme nazi repose sur la croyance aux races autrement que comme simple donnée descriptive de l’anthropologie, comme la dictature du prolétariat dans le totalitarisme communiste se supporte d’une croyance à l’existence des classes sociales autrement que comme donnée purement descriptive de la sociologie, le panféminisme du genre sociétalisé se fonde sur la croyance parareligieuse aux genres sexuels autrement que comme simples catégories descriptives de la psychologie sociale et du comportement.

Confondant intentionnellement le genre sexuel avec le réel du sexe, ces auteurs passent alors à l’idée loufoque de fabriquer le sexe à partir d’un « doing gender » éducatif et comportemental[84]. La théorie du genre suit ainsi une lignée qui part des notions artificielles et arbitraires de races et de classes sociales pour créer une sorte de racisme sexuel où la “race” ou “genre”, hybride et indifférencié, de l’égalitarisme idéologique devrait primer sur la différence sexuelle. L’un des problèmes avec le genre est que les croyants de cette idéologie parareligieuse confondent identification avec identité.

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L’identification a une vocation inclusive alors que l’identité est exclusive. À cause des identifications, le sujet se remplit de jouissance, d’aliénation, d’“autruification”, selon ses expériences intersubjectives et la cristallisation de son symptôme. En revanche, l’identité ne se situe ni dans le conglomérat collectivisé de l’obscénité mutuelle, ni en tant que point géométral à l’horizon d’une espérance. L’identité parle de racines et forcément d’une rupture ou d’une perte d’origine dont on garde la trace.

En effet, l’identité n’est pas à confondre avec l’identification, même si ces deux processus psychiques sont en constante relation. Par l’identification, qui peut être multiple, un sujet s’accroche aux signifiants, aux symptômes, aux désirs des autres, mais par l’identité, qui est Une, il s’en décolle, il s’en différencie. Les identifications s’orientent vers le collectif et permettent les interactions du sujet dans le lien social, tandis que l’identité situe, ou fixe, une place singulière pour le sujet. L’identification a une vocation inclusive, alors que l’identité est exclusive.

Grâce aux identifications, le sujet s’enrichit, se développe peut-être mais, en même temps, il se remplit de jouissance, d’aliénation, d’“autruification”, selon les expériences intersubjectives qu’il vit et selon la cristallisation de son symptôme. En revanche, l’identité ne se situe ni chez les autres, dans le conglomérat collectivisé de l’obscénité mutuelle, ni en tant que point géométral à l’horizon d’une espérance. L’identité parle de racines et forcément d’une rupture ou d’une perte d’origine dont on garde pourtant la trace.

Aujourd’hui, nous observons cependant une confusion impressionnante des multiples traits d’identification avec la nécessité de l’identité psychique, qui est toujours Une. Les traits d’identification augmentent de façon exponentielle et se proposent comme des traits de consommation dans le supermarché communautarisé. Ainsi, on invente des “classes sociales”, des “races”, des “genres sexuels”, des “diagnostics” en tout genre (sans véritable réflexion préalable, sans véritable assise ou relativisation psychiatrique, psychanalytique ou psychopathologique)… et on a tendance à se croire appartenir à des “classes sociales”, à des “races”, à des “genres sexuels”, à des “diagnostics” torchés à la six-quatre-deux, tous de traits totalement arbitraires et factices, qui viennent remplacer ou gonfler de jouissance identitaire l’identité psychique.

L’identité, au contraire, est ce réel vécu qui se subsume dans ein Einziger Zug, ce trait unaire représentant un réel qui fait que le sujet est radicalement différent des autres et même du moi. Ce trait unaire me fait parfois être totalement différent de ce que je pense que je suis. L’identité n’est pas l’égalité avec moi-même, l’identité n’est pas ce que je pense que je suis, ou ce que je veux être, ni ce qui me permet de me reconnaître moi-même comme tel. L’identité dont je parle n’est pas la ressemblance que l’on peut reconnaître dans le miroir ou dans le spectacle du monde, mais l’identité en tant que différence radicale. Une différence sans négociation ni semblant vis-à-vis de tous et de moi-même.

Le trait unaire est un signifiant, ou une trace, qui fait marque indélébile et identifiable pour la “situation”, ou la topologisation, d’un sujet dans le monde. L’identité a un rapport intrinsèque avec le style, d’où la question des droits d’auteur ou des droits à la paternité par exemple. Car ce signifiant unaire provient du décollage vis-à-vis d’un réel n’ayant plus cours. Il provient d’un réel perdu. L’identité est donc ce qui demeure agissant et ce qui reste d’une perte inaugurale dont nous portons, en général, la trace. À condition que ce réel perdu ait été en intense connexion avec l’opération signifiante primordiale véhiculée par la fonction de la Loi du père.

L’identité, prise dans le réel d’ein Einziger Zug, est une différence radicale qui ex-siste au sujet, dans la mesure où elle se situe à l’extérieur du monde y compris à l’extérieur de la tautologie du moi=moi. L’identité me fait être autre que moi-même, car elle m’apporte un réel de mon vécu, de mes racines, même si ce “je” est un bébé ou un tout petit enfant. Le réel vécu du bébé ou du tout petit enfant serait alors représenté par le vécu placentaire et par tout ce qui a été perdu lors de la relation embryonnaire et foetale avec le placenta. Et cela est vrai même si le placenta a été partagé par deux jumeaux, car à chaque embryon son sac placentaire.

Le problème de l’identité n’est pas le risque ou le sentiment de la perdre, car elle est déjà en soi le reste d’une perte, mais de savoir comment on va traiter par le symbolique la marque de notre perte inaugurale qui nous fait sujets. Et il y a des cas où, malheureusement, ce décollage vis-à-vis des racines n’a pas pu être fait sans confusions et des cas où, pire encore, ce décollage n’a pas pu s’accomplir car les racines se situent dans un terrain anomique.

Je postule donc que c’est dans ces cas anomiques, où les racines ne fonctionnent pas en tant que telles, que le sujet se confond avec la part manquante des racines sans en construire pour autant aucune véritable identité. Comme quand on rejette un parent donné, on finit par s’identifier, avec une mystérieuse puissance intérieure, à la part rejetée de ce même parent. Ce sont ainsi justement ces sujets les victimes des idéologies identitaires qui leur proposent des identités factices, “agrémentées” d’une jouissance dite identitaire, c’est-à-dire, d’un au-delà du plaisir dans une souffrance anomique et translimites.

Les trois idéologies fanatisées, qu’elles soient islamiste, d’extrême droite ou de genre, possèdent un équivalent plus-de-jouir du Même, lequel, avec un caractère hyperaddictif, fixe une exaltation omnipotente à l’identité factice. Le nouveau sujet identitaire est ainsi formé dans un moule d’égalitarisme et, par ce biais, il devient beaucoup plus facilement manipulable, ce qui permet de maintenir le semblant démocratique.

Si tout le monde pense à peu près de la même façon et est satisfait de ses nouveaux objets de jouissance, auquel il est dépendant, du coup, on n’a pas à le contraindre ; il se laisse lui-même dominer et en redemande. Voilà donc l’idéal démocratique qui est complètement corrompu et perverti par une puissante fétichisation de l’égalité, lequel égalitarisme apporte, en outre, un sentiment factice de fraternité.

 

4. Fraternités fantasmatiques.

À part la place fondamentale du père réel (ou père de la horde identitaire), les trois idéologies fanatisées — dont la “famille” sociétale de genre, la famille-communauté, la famille sans structures de parenté —ne réservent aucune valeur à la fonction symbolique du père. Tout est fait, au contraire, pour favoriser la production permanente de fraternités fantasmatiques constituées en communautés d’appartenance identitaire.

Dans la mouvance de l’islamisme terroriste, il y a des “fraternités” tels que les « Frères musulmans », dont par exemple Matthias Küntzel affirme qu’ils utilisent les idées et les méthodes des nazis[85]. Mais aussi, dans les attentats de ces dernières années, nous avons pu observer la présence de plusieurs vrais frères terroristes, tels que les frères Tamerlan Tsarnaev et Dzhokhar Tsarnaev (Boston), les frères Jean-Michel Clain et Fabien Clain (la voix des terroristes), les frères Mohamed Merah et Abdelkader Merah (Toulouse), les frères Chérif Kouachi et Saïd Kouachi (Charlie), les frères Abdelhamid Abaaoud et Younès Abaaoud (Saint Denis), les frères Salah Abdeslam, Mohammed Abdeslam et Brahim Abdeslam (Bataclan).

Et si les commandos terroristes d’aujourd’hui se forment en petites cellules de vrais frères, ce n’est pas seulement, comme l’affirme Olivier Roy, pour être plus « imperméables à l’infiltration »[86]. Mais bien parce que ce phénomène de conversion idéologique touche de préférence les familles où, dans l’absence de père, le frère puiné cherche à suppléer celui-ci par le frère aîné, et vice versa.

La tendance à fabriquer la fraternité fantasmatique était auparavant une caractéristique des sociétés totalitaires où on était tous camarades, avec un seul enfant pour tous, tous frères aryens ou tous frères rouges…, comme si tout le monde appartenait à une grande secte. Nous savons à quel point l’extrême droite affectionne l’ésotérisme et les groupes sectaires. Par exemple, la secte appelée Fraternité Blanche Universelle, qui est considérée en France, depuis 1996, comme un mouvement coercitif et totalitaire, oeuvre pour la création d’une « nouvelle race humaine » selon les paramètres des nazis[87].

Au rythme où vont les choses, je ne serais pas étonné de voir également émerger, dans les pays arabes ou même en Occident et dans un avenir relativement proche, des groupes terroristes de jeunes islamistes, nazis et gays ou bisexuels, extrêmement racistes, radicalement identitaires et férus de ce qui serait une nouvelle musique genre skin-techno-raï ou heavy-raï-punk. La boucle serait bouclée. Ils seraient tous “frères” dans une jouissance addictive empêchant à chaque sujet d’avoir contact avec le plus singulier ou le plus créatif qu’il puisse avoir.

En effet, la fraternité fantasmatique de la société occidentale aujourd’hui se manifeste par la création d’une multitude de communautés imaginaires où prime un terrible surmoi consumériste, individualiste et identitaire. On se sent “fier” de son identité de jouissance, comme dans les addictions avec ou sans drogue. Et, comme chez les religieux fanatiques qu’elles détestent, les communautés occidentales d’identité (les fraternités fantasmatiques) font perdurer l’aliénation et la manipulation mentale des populations les plus naïves (Arce Ross, Fraternités fantasmatiques, 2015).

Ainsi, par exemple, à partir du mariage de même sexe, la véritable paternité et la véritable maternité — qui ne peuvent exister qu’en connexion dialectique et exclusive l’une de l’autre — sont remplacées par la notion de “parentalité”, dans laquelle les deux “parents” sont comme deux “grands-frères” ou deux “grandes-soeurs” vis-à-vis des enfants du clan. Mais on perçoit aussi ce même système de fraternité fantasmatique dans la grave tendance à la monoparentalité ou encore dans les configurations familiales où un père, absent la plupart du temps, réapparaît sans crier gare avec un lot incompréhensible de récriminations et violences. Dans ces configurations familiales “fraternisées” en clans, les non-frères et les non-soeurs, les non-demi-frères et les non-demi-soeurs, ne savent pas comment s’appeler entr’eux ni quelles sont leurs structures de parenté, parce qu’en vérité ils n’en ont aucune.

 

5. Forclusion de la féminité.

Le produit final d’un tel système de corruption des valeurs de civilisation est ce que j’appelle la forclusion de la féminité, dans la mesure où tous les aspects de la féminité font l’objet d’un rejet radical par les trois idéologies identitaires que nous étudions ici.

A girl from the minority Yazidi sect, fleeing the violence in the Iraqi town of Sinjar, rests at the Iraqi-Syrian border crossing in Fishkhabour, Dohuk province August 13, 2014. REUTERS/Youssef Boudlal (IRAQ - Tags: CIVIL UNREST POLITICS TPX IMAGES OF THE DAY) - RTR42BT8

A girl from the minority Yazidi sect, fleeing the violence in the Iraqi town of Sinjar, rests at the Iraqi-Syrian border crossing in Fishkhabour, Dohuk province August 13, 2014. © REUTERS Youssef Boudlal

Pour l’idéologie islamiste de Daech, la forclusion de la féminité se situe dans les phénomènes de négation radicale, de mise à l’écart, de rejet, de tous les signes qui peuvent rappeler la condition des femmes. Les femmes de l’État Islamique doivent porter le niqab (voile cachant le corps et le visage sauf les yeux), sans bénéficier des droits de citoyenneté comme les hommes. Les filles peuvent se marier dès neuf ans et, au plus tard, à 17 ans, elles doivent s’occuper exclusivement de leur maison et la maternité est le but fondamental de leur existence[88]. En plus, ils leur imposent de « porter le sitar, un voile supplémentaire par-dessus le niqab qui couvre le regard, au motif que ce dernier peut être aguicheur et susciter la tentation », d’autant plus que, dans l’État Islamique, « sans homme, une femme a un accès très réduit à la vie sociale », car elle est considérée comme une éternelle mineure[89]. En outre, ils soumettent des femmes et des jeunes filles non musulmanes, comme les yézidies, à un système de viols, mariages forcés, violences et esclavage sexuel[90].

Dans l’idéologie d’extrême droite, il y a en général un discours clairement misogyne selon lequel les femmes devraient être toujours soumises à leur mari. Malgré cela, on constate cependant une féminisation croissante des figures importantes d’extrême droite en Europe, avec parfois un apparent discours féministe, question d’adoucir la tentative de légitimation politique. Nous avons ainsi Marion Maréchal-Le Pen et Marine Le Pen, en France, Siv Jensen, en Norvège, Krisztina Morvai, en Hongrie, Anke van Dermeersch, en Belgique, Pia Kjaersgaard, au Danemark, Céline Amaudruz, en Suisse, et Fleur Agema, au Pays-Bas, toutes des femmes modernes, battantes et, pourquoi pas, apparemment assez féministes. En effet, selon Dominique Reynié, « pointant ce que l’islamisme radical contient de dangereux pour l’égalité hommes-femmes, [les femmes politiques d’extrême droite en Europe] se font désormais les avocates du droit des femmes »[91]. Nous voyons ainsi que le panféminisme peut être politiquement correct, bien qu’utilisé dans deux sens différents, chez les extrêmes qui sont l’idéologie du genre et l’extrême droite.

Pour l’idéologie du genre, il y a une exagération de l’égalité entre hommes et femmes au point de nier la différence sexuelle aussi bien que la féminité. Si l’on suit cette idéologie extrémiste, on peut même en arriver à considérer des points de vue absurdes. Par exemple, les fanatiques du genre peuvent traiter de fasciste quelqu’un qui affirme haut et fort les différences entre hommes et femmes. Pour eux, s’intéresser à la féminité et la développer par la coquetterie et la galanterie équivaut à rabaisser la femme à n’être qu’un objet du désir de l’homme. Ainsi, leur profond mépris pour le désir hétérosexuel pousse les genristes et les panféministes à rejeter radicalement toute valorisation de la féminité.

Et il est intéressant d’observer que, concernant la féminité, les idéologues du genre rejettent ceux d’extrême droite qui, pour les mêmes raisons, critiquent les islamistes, lesquels, à leur tour, considèrent les genristes comme des ennemis. Malgré leurs différences très concrètes et indéniables, les trois jouissances identitaires se rapportent les unes aux autres, en boucle, comme si une étrange complicité les unissait. Et progressivement, on voit par exemple glisser la question du panféminisme vers la mouvance d’extrême droite. D’où l’heureux terme de féminazie, créé par le conservateur Américain Rush Limbaugh[92], pour définir le féminisme extrême, c’est-à-dire la tendance chez les panféministes à détester l’hétérosexualité laquelle devient dans leurs têtes une contrainte à rejeter[93] !

Sans aucun doute, les trois symptômes collectifs ou pathologies sociales de notre époque — produits de la déliquescence de nos valeurs de civilisation — sont en constante interdépendance dynamique. C’est dans cette brèche intérieure, dans cette profonde crise de civilisation, que nous rencontrons un ennemi extérieur, mais désormais intériorisé, qui s’y glisse armé.

 

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Pour nous prémunir d’un retour infantile aux temps primitifs de l’archéogénèse, nous devons nous adresser d’urgence aux forces vives de la civilisation où s’enracinent un amour désexualisé mais pacifiant le lien social et une sexualité restreinte dans sa jouissance mais forte dans son désir.

Vers un nouveau projet de civilisation

Si, à l’est de Paris, nous avons trois places très importantes représentées par les signifiants de la Bastille, de la République et de la Nation, c’est déjà une très bonne assise, mais c’est loin d’être suffisant par les temps qui courent pour résoudre la catastrophe culturelle que nous vivons. Heureusement qu’à l’ouest, nous avons trois autres places dont les signifiants sont plutôt la Défense, l’Étoile et la Concorde. Eh bien, désormais justement, en partant de la défense de notre territoire physique et culturel et en traversant dans un avenir proche — espérons-le — le triomphe sur les ombres mortelles du terrorisme, nous pourrons retrouver une concorde bien nécessaire.

Le problème est que, les réponses de défense militaire, de reconquête territoriale et de contrôle sécuritaire, pourtant bien nécessaires, ne seront rien si elles ne sont pas accompagnées d’une refonte globale et radicale de nos forces et de nos ressources traditionnelles de civilisation. Comme le soutenait Freud, dans son Malaise dans la civilisation, « la civilisation doit tout mettre en œuvre pour limiter l’agressivité humaine et pour en réduire les manifestations à l’aide de réactions psychiques d’ordre éthique. De là, cette mobilisation de méthodes incitant les hommes à des identifications et à des relations d’amour inhibées quant au but ; de là cette restriction de la vie sexuelle ; de là aussi cet idéal imposé d’aimer son prochain comme soi-même, idéal dont la justification véritable est précisément que rien n’est plus contraire à la nature humaine primitive »[94]. Pour nous prémunir ainsi d’un retour infantile aux temps mythiques et primitifs de l’archéogénèse, nous devons nous adresser d’urgence aux forces vives de la civilisation où s’enracinent un amour désexualisé, mais pacifiant le lien social, et une sexualité restreinte dans sa jouissance, mais forte dans son désir.

Dès lors, quelles seraient les caractéristiques de cette re-fondation et les conditions pour parvenir à une telle concorde dans la civilisation occidentale ?

[À suivre…]

Notes

1 « HUNTINGTON, Samuel, Le Choc des civilisations (1996), Odile Jacob, Paris, 1997.

2 LEWIS, Bernard, « L’orient et moi », Le Point, 28 avril 2005.

3 CADWELL, Christopher, « Reflections on the Revolution in Europe: Immigration, Islam and the West », New Humanist, 2009

4 WOOLLACOTT, Martin, The Guardian, 13th June 2009: http://www.theguardian.com/books/2009/jun/13/christopher-caldwell-revolution-in-europe

5 http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2014/11/18/01016-20141118ARTFIG00158-le-profil-inattendu-des-djihadistes-francais.php

6 BOUZAR, Dounia, CAUPENNE, Christophe, VALSAN, Sulayman, La Métamorphose opérée chez le jeune par les nouveaux discours terroristes, Recherche-action sur la mutation du processus d’endoctrinement et d’embrigadement dans l’islam radical, novembre 2014 : http://www.bouzar-expertises.fr/metamorphose

7 MERITENS, Patrice de, « L’Étrange défaite de nos élites face à l’immigration », Figaro Magazine, 27 novembre 2015, p. 52

8 DELL’ORO, Jean-Louis, « Combien y a-t-il de djihadistes en France et quels sont leurs profils? », Challenges, 20 novembre 2015 : http://www.challenges.fr/france/20151118.CHA1753/combien-y-a-t-il-de-djihadistes-en-france-et-quels-sont-leurs-profils.html

9 http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2015/11/27/y-a-t-il-un-profil-type-des-terroristes-francais_4819444_4355770.html

10 ROY, Olivier, « Le Djihadisme est une révolte nihiliste », Le Monde, 25 novembre 2015.

11 ELIAS, Norbert, Über den Prozeß der Zivilisation : soziogenetische und psychogenetische Untersuchungen, Bâle, 1939

12 ELIAS, Norbert (1939), La Dynamique de l’Occident, Calmann-Lévy, Paris, 1969, p. 203.

13 http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2015/11/14/31003-20151114ARTFIG00157-pascal-bruckner-c-est-notre-civilisation-qu-ils-veulent-detruire.php

14 Cf. le communiqué de Daech après le Bataclan : « Huit frères portant des ceintures d’explosifs et des fusils d’assaut ont pris pour cibles des endroits choisis minutieusement à l’avance au cœur de la capitale française, le stade de France lors du match des deux pays croisés la France et l’Allemagne, le bataclan (sic) ou (sic) étaient rassemblés des centaines d’idolâtres dans une fête de perversité ainsi que d’autres cibles dans les dixièmes (sic), le onzième et le dix-huitième arrondissement et ce, simultanément. Paris a tremblé sous leurs pieds et ses rues sont devenues étroites pour eux. » […] « ils ont déclenché leurs ceintures d’explosifs au milieu de ces mécréants après avoir épuisé leurs munitions. » http://www.20minutes.fr/societe/1730371-20151114-attentats-paris-djihadistes-daesh-revendiquent-attaques

15 http://www.spike.com/articles/a15vp1/josh-homme-bottles-a-fan-in-the-face

16 http://www.lexpress.fr/culture/musique/les-eagles-of-death-metal-pour-l-amour-du-rock_1737036.html

17 ROCH, Jean-Baptiste, « Militant pro-armes à feu et anti-avortement, soutien de Donald Trump… Jesse Hughes, rockeur pas si cool », Télérama, 3 décembre 2015 : http://www.telerama.fr/musique/eagles-of-death-metal-jesse-hughes-rockeur-pas-si-cool,135109.php

18 TZORTZIS, Andreas, The Red Bulletin : http://www.redbulletin.com/fr/fr/culture/lultra-rocker

19 MESSIER, Marc, « Jesse Hughes, un cow-boy hypersensible », Europe 1, le 13 décembre 2015, http://www.europe1.fr/emissions/les-histoires-extra-ordinaires/jesse-hughes-un-cow-boy-hypersensible-2635151

20 « While he never waved a sign at a pro-Ronald Reagan rally, Young certainly supports some of the U.S. president’s ideas in the early 1980s, including a push early in his first presidency to cut welfare rolls. Young later told MTV: “I was one of those who felt that some ideas he had were good ideas.”». GLENN, Peter, «10 political notes from Neil Young », Calgary Herald : http://calgaryherald.com/entertainment/10-political-notes-from-neil-young

21 LINDELL, Henrik, « Le chanteur des Eagles of Death Metal est-il vraiment un sale type ? », La Vie, le 9 décembre 2015, http://www.lavie.fr/debats/chretiensendebats/le-chanteur-des-eagles-of-death-metal-est-il-vraiment-un-sale-type-04-12-2015-68773_431.php

22 « Rock Stars You Probably Didn’t Realize Are Republican », Ranker: http://www.ranker.com/list/republican-rockers-_-conservative-rock-stars/famous-conservatives

23 http://www.ranker.com/list/republican-musicians-and-singers-conservative-bands-/famous-conservatives

24 BAINBRIDGE, Luke, « The ten right-wing rockers », The Guardian, October 14, 2007 : http://www.theguardian.com/music/2007/oct/14/popandrock2

25 SULLIVAN, James, « A Pocket Guide to Republican Rockers. », Rollingstone, October 25, 2012 : http://www.rollingstone.com/music/news/a-pocket-guide-to-republican-rockers-20121025

26 « Right-Wing Rockers », Rhapsody: http://www.rhapsody.com/blog/post/right-wing-rockers

27 « Top 10 Right Wing Rock Stars »: http://musicloudsounds.blogspot.fr/2014/01/top-10-right-wing-rock-stars.html

28 « Mick Jagger’s admiration for Margaret Thatcher », The Guardian, June 12, 2013 : http://www.theguardian.com/music/shortcuts/2013/jun/12/mick-jagger-admiration-margaret-thatcher

29 GARDNER, David, « Working class hero? John Lennon ‘was closet conservative and fan of Reagan’ », Dailymail, June 30, 2011 : http://www.dailymail.co.uk/news/article-2009562/John-Lennon-closet-conservative-fan-Reagan.html

30 SMITH, Jordan Michael, « Stop Imagining », The American Conservative, December 6, 2010 : http://www.theamericanconservative.com/articles/stop-imagining/

31 SIECZKOWSKI, Cavan, « Pete Townshend Neoconservative: The Who Rocker Says He Likes America As World’s Police », The Huffington Post, May 5, 2012 : http://www.huffingtonpost.com/2012/12/05/pete-townshend-neocon-neoconservative-the-who-admits-r_n_2244317.html

32 BRANDON, « Moe Tucker Explains Tea Party Affiliation », Stereogum, October 20, 2010 : http://www.stereogum.com/550602/moe-tucker-explains-tea-party-affiliation/top-stories/

33 LIDDLE, « Sex and drugs and rock ’n’ roll is a thoroughly conservative philosophy », The Spectator, Octobre 22, 2010 : http://www.spectator.co.uk/2010/10/sex-and-drugs-and-rock-n-roll-is-a-thoroughly-conservative-philosophy/

34 McINNES, Gavin, « Punk Rockers Make Good Conservatives », Taki’s magazine, http://takimag.com/article/punk_rockers_make_good_conservatives_gavin_mcinnes/print#axzz3ucouP6P5

35 MOJO Magazine, Dylan. Portraits & témoignages, Tournon, Paris, 2006, p. 14.

36 EGAN, Sean, The Mammoth Book of Bob Dylan, Robinson Publishing, 2011

37 MARQUSEE, Mike, « The Politics of Bob Dylan », RedPepper, September 2003 : http://www.redpepper.org.uk/the-politics-of-bob-dylan/

38 MOTROSHILOVA, Nelli V., « La Barbarie, face cachée de la civilisation », Diogène, 2008/2, n° 222.

39 LEVI-STRAUSS, Claude, Race et histoire (1952), Denoël-Gonthier, 1968, p. 22 : « En refusant l’humanité à ceux qui apparaissent comme les plus « sauvages » ou « barbares » de ses représentants, on ne fait que leur emprunter une de leurs attitudes typiques. Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie. »

40 BAUMAN, Zygmunt, « Gewalt – modern und postmodern », in Miller M. et Soeffner H.-G., Modernität und Barbarei. Soziologische Zeitdiagnose am Ende des 20. Jahrhunderts. Frankfurt, Suhrkamp, 1996, pp. 36-67

41 OFFE, Claus, « Moderne “Barbarei”: Der Naturzustand im Kleinformat », in : Miller M. et Soeffner H.-G., Modernität und Barbarei. Soziologische Zeitdiagnose am Ende des 20. Jahrhunderts. Frankfurt, Suhrkamp, 1996, pp. 258-289.

42 GELIS, Jacques, « Le Corps, l’église et le sacré », in : CORBIN, Alain, COURTINE, Jean-Jacques, VIGARELLO, Georges, Histoire du corps, Vol. 1, Seuil, Paris, 2005, p. 46

43 MARGRON, Véronique, « Martyre blanc et martyre rouge. Proposition théologique », Topique, 2010/4, n° 113

44 FREUD, Sigmund, Avenir d’une illusion, p. 160.

45 FREUD, Sigmund, Malaise dans la civilisation, p. 259.

46 FREUD, Sigmund, Avenir d’une illusion, p. 155.

47 FINKIELKRAUT, Alain, L’Identité malheureuse, Gallimard, Paris, 2013, p. 81.

48 GINESTET, D., PÉRON-MAGNAN, P., Chimiothérapie psychiatrique, Masson, Paris, 1979, 1984, p. 121

49 LOUMÉ, Lisa, « Qu’est-ce que le captagon, la drogue des djihadistes ? », Sciences & Avenir, 17 novembre 2015 :

http://www.sciencesetavenir.fr/sante/cerveau-et-psy/20151116.OBS9569/qu-est-ce-que-le-captagon-la-drogue-des-djihadistes.html

50 RENFREW, Colin, Archaeology and Language : The Puzzle of Indo-European Origins, Pimlico, Londres, 1987

51 DEMOULE, Jean-Paul, Mais où sont passés les Indo-Européens ?, Seuil, Paris, 2014

52 BICKERTON, Derek, Language and Species, University of Chicago Press, Chicago, 1990 ; BICKERTON, Derek, La Langue d’Adam, Dunod, Paris, 2010

53 DESSALLES, Jean-Louis, Aux origines du langage, Hermès, Paris, 2000

54 AUSTIN, John, Quand dire, c’est faire, Seuil, Paris, 1970

55 CURTISS, Susan, Genie: Psycholinguistic Study of a Modern-day « Wild Child », Academic Press Inc., Londres, 1977

56 « Aubervilliers : l’instituteur reconnaît avoir inventé son agression », Le Monde, 14 décembre 2015 : http://www.lemonde.fr/police-justice/article/2015/12/14/agression-au-cutter-d-un-enseignant-en-seine-saint-denis_4831556_1653578.html

57 BERMAN, Paul, « Il n’y a pas de causes sociales au djihadisme », Le Monde, 1er décembre 2015. Cf. aussi : BERMAN, Paul, Les Habits neufs de la terreur, Hachette, Paris, 2004.

58 TRUC, Olivier, Le Monde, le 16 avril 2012 : http://www.lemonde.fr/europe/article/2012/04/16/anders-breivik-tueur-sous-influences_1684653_3214.html

59 MOORE, Michael, Bowling for Columbine, Salter Street Films, VIF 2 et Dog Eat Dog Films, USA, 2002

60 « Columbine Students Talk of the Disaster and Life », The New York Times, April 30, 1999: http://partners.nytimes.com/library/national/043099colo-voices.html

61 DARDENNE, Laurence, « Attentats de Paris : Salah Abdeslam aurait été vu en octobre dans plusieurs bars gays bruxellois », La Libre, Bruxelles, le 19 novembre 2015 : http://www.lalibre.be/actu/belgique/attentats-de-paris-salah-abdeslam-aurait-ete-vu-en-octobre-dans-plusieurs-bars-gays-bruxellois-564dea8b3570ca6ff904e298

62 CHOKRANE, Bertrand, « Raz-de-marée FN : à force de prendre les électeurs pour des imbéciles… », Le Figaro, le 6 décembre 2015 : http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2015/12/06/31001-20151206ARTFIG00153-raz-de-maree-fn-a-force-de-prendre-les-electeurs-pour-des-imbeciles.php

63 KEPEL, Gilles, Terreur dans l’Hexagone, Gallimard, Paris, 2015.

64 KEPEL, Gilles, « Non, “guerre” n’est pas le terme d’adéquat », Le Figaro magazine, le 18 décembre 2015.

65 SOREL-SUTTER, Malika, Décomposition française. Comment en est-on arrivé là ?, Fayard, Paris, 2015

66 ABGRALL, Jean-Marie, La Mécanique des sectes, Payot, & Rivages Paris, 1996, p. 156.

67 TAMAGNE, Florence, Mauvais Genre ? Une histoire des représentations de l’homosexualité, EdLM, Paris, 2001.

68 LITTELL, Jonathan, Les Bienveillantes, Gallimard, Paris, 2006.

69 HARI, Johann, « The Strange, Strange Story of the Gay Fascists », HuffingtonPost, October 21, 2008 : http://www.huffingtonpost.com/johann-hari/the-strange-strange-story_b_136697.html

70 « La liaison gay de Jörg Haider », L’Express, le 28 octobre 2008 : http://www.lexpress.fr/actualite/monde/europe/la-liaison-gay-de-jorg-haider_639126.html

71 GAUQUELIN, Blaise, « Un leader homosexuel pour le parti de feu Jörg Haider », Libération, le 7 octobre 2013 : http://www.liberation.fr/planete/2013/10/07/un-leader-homosexuel-pour-le-parti-de-feu-jorg-haider_937736

72 LESTRADE, Didier, « Philippot, Chenu: les gays au centre du remaniement du FN », Slate, le 13 décembre 2014 : http://www.slate.fr/story/95745/gays-fn

73 « Allemagne: accusé par son parti d’être gay, le leader des néonazis démissionne », L’Express, le 27 décembre 2013 : http://www.lexpress.fr/actualite/monde/europe/allemagne-accuse-par-son-parti-d-etre-gay-le-leader-des-neonazis-demissionne_1310298.html

74 « Les Coverboys du front national », itsgoodtobeback, le 18 décembre 2014 : http://itsgoodtobeback.com/2014/12/les-coverboys-du-front-national/

75 CHESTER, Nick, « An Interview with a Gay, Russian Neo-Nazi », Vice, June 6, 2013 : http://www.vice.com/print/meet-russias-gay-aryan-skinheads-finally-bringing-homosexuality-to-the-neo-nazi-world

76 CHESTER, NIck, « Meet the Malaysian Neo-Nazis Fighting for a Pure Malay Race », Vice, May 18, 2013 : http://www.vice.com/read/the-malaysian-nazis-fighting-for-a-pure-race

77 BOURCIER, Marie-Hélène, « Gay Pride: quand la fierté fait honte », Slate, le 30 août 2014 : http://www.slate.fr/story/91429/fierte-honte-recomposition-prides-montreal

78 HALPERIN, David & TRAUB, Valerie, Gay Shame, University of Chicago Press, Chicago, 2010.

79 MENDEL, Gérard, Une histoire de l’autorité. Permanences et variations, La Découverte, Paris, 2002, p. 259.

80 CROWE, Cameron, « David Bowie — Playboy Magazine. A candid conversation with the actor, rock singer and sexual switch-hitter », Playboy, September 1976 : http://www.theuncool.com/journalism/david-bowie-playboy-magazine/

81 FINKIELKRAUT, Alain, La Seule exactitude, Stock, Paris, octobre 2015, pp. 17 et 19

82 FENSTERMAKER BERK, Sarah, The gender factory: the apportionment of work in American households, New York, Plenum Press, 1985.

83 REVILLARDFIELD, Anne & VERDALLE, Laure, « Faire » le genre, la race et la classe », Terrains & travaux, 2006/1, n° 10.

84 FENSTERMAKER, Sarah & WEST, Candace, Doing gender, doing difference : inequality, power, and institutional change, New York, Routledge, 2002.

85 KÜNTZEL, Matthias, Jihad et la haine des Juifs (2009), L’Œuvre Éditions, 2015.

86 ROY, Olivier, Le Djihadisme est une révolte générationnelle et nihiliste, Le Monde, 24 novembre 2015 : http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/11/24/le-djihadisme-une-revolte-generationnelle-et-nihiliste_4815992_3232.html

87 GEERTS, Nadia, Sectes et extrême droite : des liens historiques toujours d’actualité : http://www.resistances.be/sectes02.html

88 FRÉMONT, Anne-Laure, « L’État islamique livre sa version du rôle de la femme », Le Figaro, le 6 février 2015 : http://www.lefigaro.fr/international/2015/02/06/01003-20150206ARTFIG00272-l-etat-islamique-livre-sa-version-du-role-de-la-femme.php

89 QUILLET, Lucile, « Le quotidien de contraintes des femmes sous l’État islamique », Madame Figaro, le 15 décembre 2015 : http://madame.lefigaro.fr/societe/vie-quotidienne-femmes-etat-islamique-djihad-081215-109909

90 ROTH, Kenneth, « Le manuel d’esclavage sexuel de Daech », L’Obs, le 13 décembre 2015 : http://bibliobs.nouvelobs.com/en-partenariat-avec-books/20151211.OBS1239/le-manuel-d-esclavage-sexuel-de-daech.html#

91 LA VIA, Marco, Des femmes et du populisme en Europe, Think Tank Different. Le Laboratoire politique : http://www.thinktankdifferent.com/upload/note-femmes-et-populisme-m.la-via.pdf

92 LIMBAUGH, Rush H., The Way Things Ought to Be, Pocket Books, 1992, p. 296.

93 RICH, Adrienne, « La Contrainte à l’hétérosexualité et l’existence lesbienne », Nouvelles Questions Féministes, No. 1, Antipodes, 1981, pp. 15-43.

94 FREUD, Sigmund, Malaise dans la civilisation.

 

German ARCE ROSS. Paris, 2015.

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