German ARCE ROSS. Paris, janvier 2013.

Référence bibliographique (toute reproduction partielle, ou citation, doit être accompagnée des mentions suivantes) : ARCE ROSS, German, « Il n’y a pas de rapport homosexuel », Nouvelle psychopathologie et psychanalyse. PsychanalyseVideoBlog.com, Paris, 2013.

Image : Gregorio De Vito, « Venus au savoir ». Acquaforte/1. Paris, 2003.

Pas de rapport sexuelIl n’y a aucun doute que, selon les données de l’expérience clinique, l’homosexualité est une production appartenant foncièrement à l’hétérosexualité.

La construction du choix hétérosexuel normal («normal» dans le sens social et anthropologique) passe forcément par des moments divers avec des inhibitions et surtout des angoisses, des hésitations, souvent des fantasmes et quelques fois même des actes homosexuels, avant de se stabiliser dans la relation à l’Autre sexe. Pourquoi cela ? Pour plusieurs raisons, mais notamment parce que le fait d’aller vers l’Autre sexe implique, très souvent, traverser une aire emplie d’angoisse. Dans ce sens, dans la relation avec les personnes proches appartenant au propre sexe (frères ou soeurs, parents du même sexe, amis ou amies, etc.), les motions homosexuées (même si elles ne sont pas définies de cette façon sur le moment) sont forcément mobilisées et sublimées. L’amour pour le parent du même sexe, ainsi que l’amitié, fonctionnent freudiennement sur une sublimation de l’homosexualité qui nous est propre à tous. Cette homosexualité «normale», pas forcément agie d’ailleurs mais étant pure tendance diffuse, n’est qu’un passage dans la construction du choix hétérosexuel, avec toutes les fragilités que celui-ci comporte. Il y a également les cas où, lors de l’adolescence par exemple, une amitié amoureuse, voire carrément un partenaire du même sexe peut être plus rassurant et plus facile à manier pour le jeune sujet. Ainsi, parfois bousculé de toutes parts lors de l’enfance et de l’adolescence (vécu familial traumatique, angoisses, excès, inhibitions, culpabilité, séduction, manque d’affirmation ou d’expérience, complexité de l’amour), le choix hétérosexuel peut posséder une grande fragilité qu’il s’agit de dessiner et de renforcer tout en combinant désir, pulsion, amour, jouissance et castration.

Le problème de l’homosexualité vraie est lorsque le sujet reste fixé à cette homosexualité «normale» (appartenant à la construction de l’hétérosexualité) sans pouvoir aller vers une hétérosexualité accomplie. Lorsque ceci arrive, très souvent juste après la puberté, il est très difficile, voire presque impossible, de faire revenir le sujet dans le circuit normal de la construction de l’hétérosexualité de choix. Alors, l’homosexuel devient un hétérosexuel de base mais fixé au stade du choix homosexuel. En cela, mais seulement en cela, c’est-à-dire s’il s’en tient là, l’homosexuel ne serait  pas un pervers. Mais probablement un névrosé dont le symptôme principal ne pourra jamais être complètement supprimé car, dans la majorité des cas, passé la période post-pubertaire, la cristallisation de la jouissance sexuelle est immensément tenace. Le travail analytique avec ces homosexuels devient alors à leur aider à combattre, le plus efficacement possible, la multitude de traits de perversion, qui accompagne leur phobie de l’Autre sexe, pour qu’ils vivent en sérénité leur choix sexuel. Pour mieux vivre leur homosexualité, ils sont donc obligés de pacifier leur relation avec l’hétérosexualité qui malgré tout leur est propre. Tout cela, parce que, pour cause de la différence des sexes, qui encadre toute forme d’expression sexuelle, y compris sa perversion, il n’y a pas de rapport proprement homosexuel. En effet, entre un homosexuel et un autre homosexuel, son partenaire, il y a au centre et tout autour l’hétérosexualité de base.

Par ailleurs, l’homosexualité n’est pas la seule production problématique de l’hétérosexualité. La frigidité, l’éjaculation précoce, l’impuissance, les addictions sexuelles, la nymphomanie, le priapisme, les souffrances liées à l’amour-passion, les mariages forcés, les unions froides, sans amour ou sans sexualité, les divorces très conflictuels et les enfants de ces divorces, le sado-masochisme, le voyeurisme, l’exhibitionnisme, l’échangisme, la pornographie, les violences conjugales, les viols, les infidélités, les ménages-à-trois, la jalousie, l’indifférence amoureuse, les fantasmes obsédants ou les cauchemars de la nuit sexuelle…, tous ces phénomènes, traits, signes, troubles ou symptômes, certains légers, d’autres très graves, peuvent osciller selon les époques, selon les sociétés et selon les cultures, mais appartiennent tous au vécu profond de l’hétérosexualité. Dans les psychothérapies, les cliniciens et ceux qui en sont atteints oeuvrent contre de telles souffrances ou jouissances malsaines, cependant ce n’est pas pour cela qu’ils vont rejeter pour autant l’hétérosexualité elle-même.

Nous n’avons donc pas besoin de l’homosexualité pour qu’il existe de véritables problèmes, déviances, souffrances et traits de perversion liés à la sexualité. L’hétérosexualité est parsemée d’une foule d’éléments pathologiques, à tel point qu’elle est devenue en quelque sorte une “maladie”. Cependant, l’un des traits spécifiques à l’homosexualité est qu’elle fait semblant de se passer de l’hétérosexualité. Or, l’homosexualité n’est qu’une partialité cristallisée, revendiquée et fétichisée de la sexualité dans son ensemble, laquelle est toujours hétérosexuelle. En effet, toute sexualité est, au fond, forcément hétérosexuelle parce que le terme même de sexe implique une séparation entre deux tendances ou forces opposées en constante interaction, non pas seulement dans le couple mais en chacun de nous. Notons qu’il s’agit bien de deux modes opposés de vivre l’accouplement et non pas de trois ou plus. Ni plus ni moins : une monosexualité, c’est-à-dire une tendance toute seule, sans altérité, serait un magma totalisant, voire totalitaire, et en tout cas ne serait pas de la sexualité.

Ces tendances sexuelles, ces modes sectionnés, que nous appelons le masculin et le féminin, gouvernent notre sexuation et sont bien plus importants que le genre social et que le choix d’objet. À ce propos, nous devons distinguer trois modes différents de la sexualité chez l’être humain. Premièrement, il y a la sexuation qui est à entendre comme le fait d’être constitué, d’origine (biologiquement, anatomiquement, psychiquement), en tant qu’homme ou femme, c’est-à-dire en tant qu’on a des corps très différents selon les fonctions qu’on peut avoir dans la reproduction. Ce système exclusif est forcément binaire puisqu’il n’y a que deux fonctions possibles. Il s’agit d’une bisexualité d’origine mais qui est impossible à y demeurer en l’état, parce qu’elle conduit à ce qu’un élément domine et exclue l’autre. Les psychopathologies de la sexuation se situent aussi bien dans la position psychotique (sexuation délirante) que dans le vécu transexuel. Deuxièmement, il y le choix d’objet inconscient, qui consiste à faire passer la sexuation de base à travers le filtre des complexes familiaux pour parvenir à une orientation qui caractérisera le vécu sexuel du sujet. L’orientation sexuelle peut être unique ou plurielle, souvent stable mais quelques fois modifiable, selon la version hétérosexuelle, homosexuelle, bisexuelle, transexuelle ou asexuelle. Troisièmement, il y a le genre sexuel qui est, en partie, l’adéquation psychologique à la sexuation d’origine, passée par le filtre du choix d’objet inconscient, et, en partie, la représentation sociale que le sujet s’en fait de cette adéquation. Ce système inclusif est multiple. Car il y a autant de genres que de styles historiques, tendances modales ou phénomènes sociétaux. Ainsi, l’homme masculin et la femme féminine, mais aussi l’homme effeminé, la garçonne, l’homosexiste, la femme féministe, le masculiniste…, peuvent être autant de genres sexuels qui représentent ou combinent socialement, de façon très diverse, la bissexualité d’origine mais sans modifier pour autant la sexuation. La psychopathologie du genre mène souvent vers des perversions sociales ayant des incidences dans les relations conjugales, familiales, de couple ou de travail.

La bisexualité d’origine ne nous empêche pas, loin de là, de nous construire une sexuation stable (être homme ou être femme), ce qui est différent et beaucoup plus radical que le genre sexuel (l’aspect social et identitaire par lequel on se présente comme homme ou comme femme devant les autres). Et la sexuation nous permettra de nous situer, par exemple, en tant qu’homme (mais seulement en tant qu’homme et non pas en tant que femme) pour désirer et choisir une femme comme objet érotique, ce qui implique donc un choix de deux côtés : choix du sujet sexué et choix d’objet. Et c’est ainsi, en partageant sa vie avec une femme, qu’un homme a la possibilité de s’épanouir. Et pareil, inversement, pour ce qui concerne la femme.

Dans ce sens, si nous avons tous une bisexualité d’origine partagée en deux modes sexuels opposés, dont un cependant, dès le départ, domine et englobe l’autre, les homosexuels, n’ayant pas une autre catégorie de sexuation qui leur soit propre —puisque, jusqu’à preuve du contraire, il n’y a que deux sexes–, ils possèdent eux aussi cette bisexualité. C’est-à-dire que, théoriquement, ils peuvent ressentir et vivre, et peut-être même développer et réarranger, les tendances masculine et féminine. Sauf que, chez eux, ce qui change c’est le choix d’objet (de même sexe) car la domination d’une tendance sur l’autre a été transformée en rejet radical de l’Autre sexe comme objet sexuel. Nous voulons cependant dire qu’un homme peut avoir des relations sexuelles exclusivement avec des hommes et, en cela, selon son choix d’objet, il est homosexuel ; mais en termes de sexuation, il reste fondamentalement un homme. Évidemment, il est un homme très particulier parce qu’il reste en deçà de l’angoisse, de l’excitation et du plaisir qui peuvent produire chez un homme la relation plus intime avec une femme. Bien que coupé du commerce avec l’Autre sexe, ainsi que de tous les caractères déduits de cette situation qui peuvent aider un homme à se développer en tant que tel, il demeure un homme malgré tout et il ne pourra jamais être une femme (même en passant par une opération chirurgicale pour changer de sexe).

L’homosexualité n’est pas une production indépendante de l’hétérosexualité pour plusieurs raisons. D’abord, parce que tous les homosexuels ont un père et une mère. Comme les hétérosexuels, ils proviennent forcément de l’accouplement des deux sexes. Ils sont donc forcément inscrits dans une bisexualité d’origine, au moins celle appartenant aux deux parents, ainsi que vis-à-vis de la bisexualité qu’ils peuvent recevoir en cascade depuis plusieurs générations par l’accumulation des histoires familiales entrelaçant le masculin et le féminin.

Ensuite, parce que, dans le vécu intime de l’homosexualité, il y a forcément du masculin et du féminin qui agit dans le couple homo, non seulement dans le sens où avant d’être homosexuel chaque être humain est homme ou femme, mais parce que dans leurs relations sexuelles les homosexuels sont contraints de jouer ou “l’homme” ou la “femme”. Ou les deux, mais toujours à l’intérieur de ce système binaire, parce que tout simplement il n’existe que deux sexes. Il n’y a pas de troisième sexe. Si un sujet n’est pas hors-sexe, possibilité existant chez le psychotique, si un sujet est dans le sexe, il est alors forcément le résultat des deux tendances. Dans la logique de la sexuation c’est ou bien deux, ou bien rien. Dans cette logique, le mono équivaut au rien (s’agit-il, dans ce mono théorique, de la sexualité de l’autiste ?). Ainsi, dans la relation sexuelle, les deux partenaires se partagent les rôles “actif” et “passif”, “agressif” ou “tendre”, “masculin” ou “ féminin”, non seulement dans les actes mais également dans les fantasmes. De telle façon qu’il devient impossible de définir une relation homosexuelle sans la référence hétérosexuelle. La relation homosexuelle pure, ou par elle-même, n’est pas possible.

En outre et plus précisément, l’homosexualité n’a par exemple le monopole de la bouche ni du clitoris ni de l’anus, ni encore de la masturbation composite commune ou de l’onanisme. L’oralité et l’analité, comme la masturbation à deux, sont très présentes dans la sexualité plastique des hétérosexuels. Utiliser la bouche et le clitoris ou la bouche et l’anus dans les relations sexuelles, par exemple, ne fait pas toutefois de ces couples d’hétérosexuels des sujets homosexuels. L’échange masturbatoire à outrance non plus. Et ainsi de suite, cela est vrai des agissements voyeuristes, exhibitionnistes, sado-masochistes, de bondage ou d’attachement, etc. Toutes ces pratiques appartiennent à l’hétérosexualité, la différence étant néanmoins que dans l’homosexualité elles sont sur-valorisées, sur-privilégiées, voire fétichisées.

Par ailleurs, l’hétérosexualité peut traverser des moments transitoires d’homosexualité sans que le sujet vienne pour autant à se cristalliser comme “homosexuel”. Cela peut s’observer dans quelques passages critiques de l’enfance ou de l’adolescence, mais aussi dans d’autres moments de la vie où la question de l’identité sexuelle peut vaciller ou en prendre un coup. Par exemple, lors de certains rituels d’initiation sexuelle : lors des séances de masturbation collective, devant de films porno, qui finissent par dégénérer. Mais aussi lors de périodes de deuil particulièrement difficiles, suite à un viol ou à des agressions sexuelles, en réaction à une séparation très pénible, ou encore après une série de ruptures déstabilisantes. Souvent, on constate que l’homosexualité transitoire apparaît, dans le vécu hétérosexuel, comme réaction à une déception très profonde qui se connecte avec une indécision réactionnelle de l’identité sexuelle ou, tout simplement, du plaisir sexuel. Car celui-ci a sans doute le pouvoir de calmer la culpabilité ou l’angoisse générées par une situation hautement problématique avec le sexe opposé.

Enfin, pour se construire en tant qu’homosexuel, le sujet doit d’abord se reconnaître en tant qu’homme (ou en tant que femme) pour choisir un objet qu’il considérera comme étant du « même sexe ». Le sujet ne peut désirer le même sexe que parce qu’il se situe foncièrement en tant qu’appartenant à ce sexe et non pas à l’autre. Donc, l’homosexuel se situe d’abord comme hétérosexuel. Car il n’est ni hermaphrodite ni transexuel. Ainsi, son problème ne se situe pas dans la sexuation mais dans la non-adéquation entre l’orientation de son désir sexuel et sa sexuation. S’il est un homme, il ne désire pas comme un homme qui désire les femmes. Si elle est une femme, elle ne désire pas comme une femme qui désire un homme.

Si Lacan nous dit qu’il n’y a pas de rapport sexuel, c’est pour nous faire remarquer que, dans la relation homme-femme, il n’y a pas de véritable échange entre les sexes. Tout d’abord, parce que, de structure, il manque le signifiant nécessaire pour représenter la femme. Comme ce signifiant représentant le sexe féminin est forclos, il en découle que La femme n’existe pas, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de symbole de la femme pour dire la castration. Mais, il en découle aussi que, par mille détours et mystères, les femmes vont s’attacher à nous faire exister des suppléances surprenantes, notamment dans le désir, l’érotisme et l’amour. Enfin, il en découle que l’homme et la femme sont bien en relation, puisqu’ils se cherchent et se désirent malgré tous les obstacles et les impossibilités de compréhension mutuelles, mais autour d’un seul signifiant qui représente la situation de désir : le phallus. Et chacun selon sa modalité, ses valeurs et ses possibilités : soit en tant que l’ayant, soit en tant que l’étant. Ou on l’a (position masculine) ou on l’est (position féminine).

Ainsi, le il n’y a pas de rapport sexuel veut dire aussi que la femme n’est pas, et ne peut pas être, le complément de l’homme, mais bien un supplément, quelque chose qui va au-delà du phallus et qui est difficile de comprendre pour un sujet homme. Si la femme est bien dans l’échange phallique, elle ne l’est pas complètement, elle ne l’est pas toute. Une partie d’elle-même, partie qui a à voir avec le spécifiquement féminin, va au-delà du phallus et ne peut pas être représenté par aucun signifiant. Concernant ces deux positions si différentes et nullement complémentaires entre l’homme et la femme, le rapport sexuel ne peut pas s’écrire.

On pourrait alors être tenté de faire écrire ce rapport sexuel par les relations homosexuelles où, apparemment phallus contre phallus, ou clitoris contre clitoris, on aurait deux signifiants en contact. Eh bien, non, ce ne serait pas possible non plus. Cette fois-ci, non pas à cause d’une absence de signifiant pour représenter l’un des partenaires mais plutôt à cause d’une non-différentiation des éléments en relation. Car l’échange requiert toujours des objets différents et là, on se trouve devant le même. Étant ainsi un rapport au même et restant dépendant en outre de l’hétérosexualité, l’homosexualité souffre de la même impossibilité. C’est-à-dire que le non-rapport sexuel s’applique aussi à l’homosexualité.

Tout en étant dans la dépendance logique de l’hétérosexualité, la seule spécificité de l’acte homosexuel se trouve en deux caractéristiques. D’abord, dans le fait que le choix d’objet comporte une indifférentiaton sexuelle, le même s’adressant au même. Ensuite, dans le fait que quelques caractères choisis (partiels) de la sexualité hétérosexuelle sont sur-investis, voire fétichisés ou hypertrophiés. Ces deux caractères impliquent qu’il s’agit d’un modèle d’acte sexuel qui exclut la reproduction.

Le il n’y a pas de rapport homosexuel veut alors dire que, en dehors des apparences et des mirages, il n’y a pas de véritable identité homosexuelle qui tienne. La seule identité sexuelle, s’il y en a une, se fonde et se construit dans la dialectique de la différence sexuelle homme-femme.

German ARCE ROSS. Paris, janvier 2013.

 

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