German ARCE ROSS. Paris, le 1er août 2018

Référence bibliographique (toute reproduction partielle, ou citation, doit être accompagnée des mentions suivantes) : ARCE ROSS, German, « Le Suicide identitaire d’Oksana Chatchko », Nouvelle psychopathologie et psychanalyse. PsychanalyseVideoBlog.com, Paris, 2018.

The Identitary Suicide of Oksana Chatchko

Why can we consider that the tragic end of Oksana Chatchko, the former extremist leader of Femen, responds to the logic of identitary suicide? To what extent is the ideological radicalization of the Societal Justice Warriors equivalent to a conversion to religious experience and to a fundamentalist or fanatic commitment? How can panfeminist or genderist radicalization lead to what we call identitary suicide?

El Suicidio Identitario de Oksana Chatchko

¿Por qué podemos considerar que el final trágico de Oksana Chatchko, extremista del grupúsculo Femen, responde a la lógica del suicidio identitario? ¿En qué medida la radicalización ideológica de los Justicieros Societales equivale a una conversión en la experiencia religiosa o a un compromiso fundamentalista? ¿Cómo puede la radicalización panfeminista o generista conducir a lo que llamamos suicidio identitario?

Photographer: Boris Camaca

Le Suicide identitaire d’Oksana Chatchko

Pourquoi peut-on considérer que la fin tragique d’Oksana Chatchko, extrémiste du groupuscule Femen, répond à la logique du suicide identitaire ? Jusqu’à quel point la radicalisation idéologique des Justiciers du sociétal équivaut à une conversion dans l’expérience religieuse et à un engagement fondamentaliste ou fanatique ? Comment la radicalisation panféministe ou genriste peut-elle mener à ce que nous appelons le suicide identitaire ?

Une mission de Justicière du sociétal

Les facteurs de radicalisation sur lesquels je travaille dans une longue recherche à paraître, ont été observés aussi bien chez les jeunes recrues de Daech que chez les extrémistes suprémacistes ou néo-nazis. Mais nous pouvons les percevoir également chez les sex-identitaires, les panféministes ou les genristes, dont quelques uns finissent par accomplir des suicides identitaires. C’est-à-dire qu’il s’agit de suicides commis dans le cadre d’une expression publique ou politique extrêmement personnalisée où le phénomène identitaire vient se superposer au sable déjà mouvant des structures psychopathologiques classiques.

Parfois, ces suicides identitaires peuvent tourner aux crimes de masse comme c’est le cas des meurtres collectifs de collégiens ou de lycéens commis par des jeunes désoeuvrés, dont le massacre de Columbine, en 1999, en est l’exemple le plus tristement connu. Mais, d’autres fois, ils touchent directement les leaders de quelques groupes fanatisés sans qu’il y ait pour autant aucune action terroriste ni aucun crime de masse effectivement commis. C’est le cas, par exemple, du suicide d’Oksana Chatchko, fondatrice avec l’idéologue extrémiste Viktor Sviatski du mouvement Femen, un groupuscule panféministe et sex-identitaire né en Ukraine.

Lorsqu’elle avait 12 ans, appartenant à une famille très religieuse, orthodoxe, Oksana Chatchko avait le projet de rentrer dans un couvent (Girard, 2018). Elle avait ainsi affirmé qu’elle voulait « arrêter de vivre une vie normale et devenir une moniale » (Leturcq, 2018), comme si elle cherchait à être adoptée par une autre famille que la sienne et à ne pas être considérée comme une femme avec un homme, mais une femme dans la solitude extrême, vierge pour toujours, cloîtrée. Cependant, elle se surprend par la négative de sa mère : « pour moi, cela a été une grande surprise que ma mère ait vu cela comme une tragédie, elle a commencé à pleurer et m’a demandé de ne pas partir. Elle a également organisé une grande réunion avec toute la famille, où elle a demandé à tout le monde de me parler. Comme je le disais, j’étais une enfant très sérieuse, tout le monde disait que j’étais “née adulte” » (Leturcq, 2018).

Deux ans après que sa mère l’en ai dissuadé et dans le contexte où ses parents avaient perdu leur travail dans une usine, que tout le pays était confronté à une profonde crise économique et sociale, que sa famille était sans argent, sans travail et sans perspectives et surtout que son père était devenu alcoolique, Oksana Chatchko effectue une véritable conversion idéologique. En effet, elle passe à contester l’ordre ecclésiastique, à incriminer tout ce qui a trait à la religion et à se rapprocher de groupes extrémistes communistes alors même que le communisme avait tout détruit dans son pays. Elle dit d’ailleurs ne s’intéresser au communisme pour ce qu’il a fait ou pouvait faire, mais uniquement pour son « idéologie » (Leturcq, 2018). Si Oksana Chatchko était déjà très sensible, influençable et vulnérable concernant les difficultés de la vie en société, il semblerait qu’elle portait en outre la pathologie familiale qui allait rapidement se manifester par la radicalisation identitaire qui la conduisit, à terme, au suicide. Il faut dire qu’en deux ans, avant l’acte final, elle a fait trois tentatives de suicide (Ackerman, 2018).

Icônologie christique et martyre rouge

Vivant depuis des années en proie à des terribles confusions entre son identité singulière de femme et l’identité extra-subjective des femmes violentées, Oksana Chatchko s’est pendue, à l’âge de 31 ans, dans son appartement à Paris, en juillet 2018. Dans la lettre qu’elle a laissé pour expliquer son acte, elle exprime sa haine délirante accompagnée d’une vieille colère refroidie contre ce qu’elle appelle « l’hypocrisie de la société et des hommes » (AFP, le 24 juillet 2018). Elle a tellement écrit des messages de protestation contre une injustice sociale — dont elle estimait que d’autres femmes en étaient les victimes — sur sa propre peau dénudée, qu’elle a finit par s’identifier à La victime justicière de toutes les autres. Elle agissait ainsi comme une sainte christique, comme une Justicière sociétale, avec sa couronne d’épines et de fleurs sur la tête, en prêtant volontiers sa souffrance pour expier celle de toutes les autres.

Extrême droite, extrême gauche et radicalisation sex-identitaire

Un autre phénomène de conversion identitaire s’est alors produit la faisant transférer, cette fois-ci, ses problématiques identitaires du communisme vers le féminisme extrême. Malheureusement pour elle, cette deuxième conversion idéologique et sa radicalisation ont probablement contribué à ce qu’elle vienne  s’attaquer injustement à sa propre vie. Comme dans la psychose mélancolique, l’horizon du délire identitaire reste bien le suicide, mais dans le cas de la radicalisation identitaire il s’agit d’un suicide très différent. Si le suicide maniaco-dépressif est surtout altruiste, le suicide identitaire reste anomique, bien que parfois public, s’il est unique. Mais il peut devenir justicier en armes et terroriste, c’est-à-dire accompagné de crimes de masse, si les angoisses anomiques se transforment en haine identitaire.

Torses Femen avec des slogans anti-sémites ? Photo modifiée par un anonyme d’extrême droite ?

Les slogans réels sur les poitrines Femen ne sont pas moins violents que dans la photo modifiée (photo précédente)

Notons, tout d’abord, que certains indiquent que le groupuscule Femen serait lié, depuis sa création, à des organisations d’extrême droite et qu’il a été en contact avec la Coalition des partis de la révolution orange, la Confraternité de Saint-Luc, UNA-UNSO, le Comité noir et Svoboda, le Parti social-nationaliste d’Ukraine aussi appelé Union panukrainienne “Liberté”, tous des groupes politiques ultra-nationalistes et des organisations véhiculant clairement de la haine identitaire (Pechter, 2014). D’ailleurs, il n’est pas rare de lire sur les poitrines obscènes des filles Femen des slogans anti-chrétiens, comme dans ce genre d’extrémisme on peut d’ailleurs commettre des discours ou des actions anti-Islam ou anti-sémites. Nous savons qu’il peut très salutaire de critiquer la religion et surtout sa radicalisation. Mais il faut savoir respecter les lieux de culte aussi bien que les gens qui y croient. Autrement, nous serions en train de dériver vers le totalitarisme, comme dans le communisme soviétique ou dans la société national-socialiste.

Ensuite, il faut indiquer que Viktor Sviatski, le très manipulateur, misogyne, ultra-idéologue et co-fondateur du groupe sex-identitaire Femen, est probablement l’instigateur qui a poussé Oksana Chatchko à devenir « sextrémiste », selon ses propres termes à elle. C’est tout à fait ironique qu’un groupuscule qui tente contester la tyrannie des hommes sur les femmes ait été pendant longtemps dirigé et dominé par un garçon tyrannique avec les filles du groupe. Viktor Sviatski considère à son tour que « ces filles sont faibles. Elles n’ont pas un caractère fort. Elles n’ont même pas le désir d’être fortes. Elles se montrent soumises, molles, pas ponctuelles, et plein d’autres facteurs qui les empêchent de devenir des activistes politiques. Ce sont des qualités qu’il est essentiel de leur apprendre » (Dehesdin, 2013).

Également, selon le journal d’Anna Hutsol, l’autre tête pensante du groupe sex-identitaire, les filles Femen doivent revendiquer une position national-féministe. Dans son blog, elle dit explicitement : « nous formulons une conception nationale de la féminité, de la maternité et de la beauté, en nous appuyant sur l’expérience du mouvement des femmes euro-atlantiques » (Hutsol, 2009).

De son côté, l’ancienne membre du groupuscule national-féministe donc, après l’avoir quitté et avoir été condamnée pour exhibition sexuelle en 2017, Éloïse Bouton tient à témoigner de l’hystérisation jouissive qui la domine lors de leurs actions publiques. Il s’agit d’un choc émotionnel, probablement en lieu et place d’un orgasme féminin mis à l’écart, qui fait évoluer en elle le processus de la radicalisation identitaire. Elle dit que, lors de ces moments fulgurants, « tout à coup, tout se précipite. Je déboutonne ma veste. Je la jette au sol. Je dégaine ma couronne de fleurs […] Je crie en regardant la caméra […] Je cours du plus vite que je peux […] Je tombe à genoux. Je ne résiste pas […] Je sens le métal froid des menottes enserrer mes poignets » (Bouton, 2015).

L’Acte identitaire comme événement charnel

L’Idéologie protège-t-elle ou incite-t-elle aux passages à l’acte ?

La question du socle de substitution qui stabilise ou rééquilibre le sujet, tout en faisant suppléance à la forclusion, est en même temps un aspect bien paradoxal. L’adhérence à la pratique de la religion pourrait ainsi être un exemple. Évidemment, sous son versant “opium du peuple”, elle peut mener vers une aliénation bien dosée qui, comme toute idéologie, philosophie ou système de pensées, de croyances, de sentiments et de comportements strictement codifiés, fait suppléance. C’est-à-dire que, sous certaines conditions, la religion non fanatisée peut faire lien social, elle peut contenir, retenir les violences humaines, aider le sujet à dominer ses pulsions et à maintenir la paix sociale autour de lui. Par ce côté-là, elle peut sans doute préserver ou protéger des passages à l’acte suicidaires. 

Cependant, il se trouve que ce qui fait lien social, les systèmes de pensées, de croyances et de sentiments, comme l’idéologie, la philosophie, l’art ou la religion, peuvent paradoxalement, sous certaines conditions, provoquer l’inverse. Dans l’évolution d’un processus de radicalisation, où le sujet risque de perdre sa capacité autonome de penser et de désirer, on peut trouver le risque de dépasser certaines limites et tomber soit dans le martyre blanc d’une position mystique fanatisée, soit carrément dans le martyre rouge par où on se fait soi-même un terroriste potentiel de soi ou des autres. À savoir que cela peut provoquer les violences, les suicides identitaires voire les crimes-suicides. C’est le cas par exemple de la “fanatisation” ou de la radicalisation d’une secte, d’une religion, d’une idéologie, d’une philosophie, d’une intense rupture de continuité qui capte le sujet à la place de la forclusion.

C’est pour cela que j’ai parlé, dans d’autres travaux, des suppléances ratées dans le cas de la psychose. Nous avons observé ces processus paradoxaux de la suppléance chez dans le suicide maniaque de Victor Tausk, dans l’homicide altruiste de Louis Althusser, dans la question des pseudonymes chez Roman Gary, dans le rapport avec le cinématographie et avec la photographie chez Marilyn Monroe (Arce Ross, 2016). La question aujourd’hui est pourtant celle de parler non pas du suicide dans la psychose ou dans la névrose, mais du suicide dans une nouvelle psychopathologie. Il s’agit de celle que j’appelle du lien de civilisation dont se dégage le suicide dit identitaire.

Si l’identité, qui est Une, ni normale ni pathologique, ne peut pas être choisie c’est parce qu’elle dépend de la préhistoire de notre vie, des liens généalogiques, des origines archéogénétiques même. L’identité nous est donnée. En revanche, l’identitaire, on se le fabrique pour avoir l’impression d’appartenir à une multiplicité de collectifs communautarisés et on se l’applique de manière forcée. En outre, ce processus va bien plus loin que les simples identifications. Alors, on peut se poser la question suivante. Sous quelles conditions les suppléances, ou ce qui protège du passage à l’acte, peut changer de perspective et se retourner contre le sujet ? On pourrait, évidemment, penser que ce sont les déceptions venues de la réalité relationnelle (son éviction du groupe extrémiste qui lui donnait une identité nouvelle ou une déception amoureuse) qui auraient pu la confronter directement au vide profond dont l’identitaire n’était que le masque ? Peut-être qu’un facteur de cet ordre a pu fonctionner comme élément adjuvant, mais il ne doit pas être le substantiel. Partons plutôt de la psychose pour mieux cerner cette question.

Ce qui fait en général dissociation, faisant éventuellement appel au suicide dans la psychose, se présente lorsque l’objet, ou la cible, de la suppléance n’est pas un objet extérieur mais est bien le corps propre ou le statut même du sujet. C’est cette personnalisation, ou personnification, qui risque d’être très dangereuse. C’est-là, dans ce pli presque hors-bord que, si la suppléance rate, le vide se rappelle à la dissociation pour concevoir une solution absolue.

On sait très bien que les seules idées de suicide ou le seul désir de mourir ne sont pas, en soi, des éléments générateurs de l’acte suicidaire. Ils peuvent même le contenir. Par exemple, on se construit une philosophie négativiste, on écrit des romans sur le suicide, etc. Et dans ces cas, l’acte final pour le sujet reste loin de sa perspective de vie puisqu’il passe à faire partie, symboliquement, de ses objets ou des ses outils de création. Mais, le sujet peut toutefois passer, au contraire, à exagérer ses relations personnelles vis-à-vis de son système de pensées, de croyances et de sentiments concernant le suicide, la négativité, le désespoir de vivre, le nihilisme absolu qui commence à inonder les fondations de sa structure. De cette radicalisation du vide, le sujet peut venir à appliquer ce système idéologique à sa propre personne, à l’incarner, à l’incorporer comme une nouvelle identité. Au point qu’il devient un mort-vivant. Il devient presque un homme au bord extérieur de la vie. Sauf, si une Cause, une Nouvelle identité, une Communauté ou une Mission collective lui permettent de mettre son presque suicide au service de une Idéologie fonctionnant comme une religion, laquelle risque fort de se radicaliser et de le fanatiser.

Sans forcément compter sur des déceptions de la vie relationnelle, le processus lui-même de radicalisation de l’identitaire pousse le sujet à vivre de manière artificielle dans un rail qui ne lui correspond pas et avec des exigences de plus en plus importantes, l’éloignant du réel de la civilisation. C’est lorsque le processus identitaire devient un événement charnel touchant le corps propre qu’il est vraiment dangereux, même si ceux qui se suicident de cette façon ne sont qu’une petite partie de la population des grands justiciers du sociétal. 

Icônologie du martyre rouge

Si je considère que la jouissance identitaire est un événement charnel, nous avons bien ici l’exemple, puisque Oksana Chatchko mélangeait une exhibition clairement séductrice, mais sous une version pathétique et pseudo-érotique, de ses jolis seins dénudés avec des mots durs et insultants contre ses ennemis supposés. Dans une interview, elle avait même affirmé la vérité qui l’animait : « nos corps étaient nos armes » (Leturcq, 2018). On pourrait trouver dommage qu’une jeune femme si jolie et talentueuse dans l’art des icônes religieuses instrumentalise son corps et son intimité pour des manoeuvres violentes contre soi-même, comme elle aurait pu d’ailleurs l’instrumentaliser pour la prostitution ou la pornographie.

Mais c’est sans prendre en compte la force destructrice de l’icône identitaire dont restait prisonnière Oksana Chatchko. Sa fascination pour les icônes religieuses depuis l’âge de 8 ans l’a amené à se constituer des interlocuteurs délirants privilégiés tels que les symboles de l’Église, les icônes des cathédrales, les figures pieuses, les représentations ecclésiastiques. Comme les autres filles sex-identitaires mais de manière encore plus personnalisée, anomique et radicale que les autres, Oksana Chatchko était en guerre permanente contre des images. Ce processus fulgurant et auto-destructeur a évolué au point de faire de son propre corps dénudé, tel un Christ féminin en chair et en os, la toile publique d’une flagellation icônologique.

Si je considère que son acte suicidaire relève d’un processus identitaire parvenant à l’état de martyre rouge, c’est que, dans tous ses actes de protestation, elle s’identifiait à la position des femmes victimes, des femmes martyrisées, des femmes violentées, des femmes qui souffrent de la méchanceté d’un homme ou de l’indifférence de la société. Derrière l’identité supposée de ces femmes, Oksana Chatchko visualise une jouissance et une souffrance, les deux ensemble, qui les font exister, à ses yeux, comme des modèles indépassables non pas à suivre mais carrément à être. Dans la jouissance identitaire, on a la ferme conviction d’être, ou d’incarner, la nouvelle identité que l’on épouse. Il ne s’agit pas d’identification mais d’une véritable croyance délirante ou pré-délirante qui vient consumer progressivement l’autonomie ou la liberté du sujet. La jouissance identitaire est un martyre para-religieux que l’on s’inflige.

Chez Oksanna Chatchko, le phénomène identitaire équivaut ainsi à capter, plus par assomption d’une identité nouvelle, impérieuse et tyrannique que par simple identification, l’ombre lourde de cette violence exogène sur sa pauvre peau. C’est pour cela que, dans les processus de radicalisation des jeunes recrues de Daech, des suprémacistes néo-nazis ou des groupuscules sex-identitaires ou panféministes comme celui d’ Oksana Chatchko, on doit également s’en inquiéter lorsque le sujet parvient à prêter son propre corps pour l’évolution identitaire. Ou lorsqu’il commence paradoxalement à inscrire, dans sa propre chair, les emblèmes de l’injustice sociétale qui le font se révolter. Chaque acte terroriste est un suicide identitaire. 

Haine des jolis seins

Notre analyse sur le suicide d’Oksana Chatchko n’est évidemment pas un compte-rendu d’un cas clinique courant. Je suis plutôt en train de composer une analyse sur une psychopathologie tout à fait nouvelle laquelle serait exprimée en termes macro-psychiques et non pas, disons, onto-psychiques. Cela n’a rien d’une psychologie ni d’un sociologie, mais il s’agit d’une analyse concernant des questions psychiques à une échelle qui dépasse le sujet et son environnement proche. D’où la nécessité d’un autre regard et d’une autre méthode en psychanalyse. La nouvelle psychopathologie modifie également la psychanalyse.

Si cette analyse se présente de la sorte c’est déjà parce que l’on a très peu d’éléments biographiques et discursifs appartenant à Oksana Chatchko. Cependant, nous avons néanmoins ses actes, quelques bribes de son histoire, quelques mots prononcés, son rapport à l’icônologie, son collage et sa soumission au phénomène panféministe (le nouveau Christ avec qui elle se serait mariée pour l’éternité), ses deux conversions identitaires, la possible équivalence entre les icônes artistiques, les icônes religieuses et les icônes corporelles (ses seins donnés en spectacle au regard public pour transmettre l’expression médiatique d’une haine identitaire), ses passages à l’acte (tentatives de suicide, exhibitionnisme en public de son corps dénudé ou pornographie identitaire et son suicide final). À cela s’ajoute la création d’un groupuscule qui, au fil du temps, est venu fonctionner pour beaucoup comme une secte, jusqu’à sa malheureuse éviction par l’une de ses complices. Ces éléments me semblent alors tout à fait suffisants pour ébaucher quelques hypothèses sur le phénomène identitaire à l’oeuvre chez elle.

C’est pour les raisons inhérentes à la nature de ce vécu psychopathologique si atypique qu’il s’agit d’un cas politique ou plutôt d’un tableau clinique lato sensu et non pas d’un cas clinique stricto sensu. Cette analyse est également produite surtout pour illustrer la relation entre conversion idéologique, radicalisation panféministe et suicide identitaire, ainsi que pour décrire les multiples versions possibles de ce dernier. 

Concernant le cas spécifique de Oksana Chatchko, on affinera mieux, plus tard, lorsqu’on aura davantage de données biographiques. Mais concernant le cas macropsychique de la représentation icônologique des jolis seins jetés en pâture avec des inscriptions violentes devant le spectacle du monde, cela nous suffit pour situer la problématique. Et cette problématique tient à la provocation sexiste qu’elle effectuait, d’une part, avec ses attributs anatomiques féminins, ses seins, qu’elle savait jolis et normalement séduisants, devant le regard masculin. Mais qui pourtant lui servaient, paradoxalement, d’autre part, pour exprimer sa haine idéologique du masculin sous le masque d’une rébellion imaginaire, prétendument artistique, contre le “patriarcat”.

Dans des cas de cette sorte, si le sujet croit vraiment à fond à ce paradoxe et l’instrumentalise en y collant de trop près, c’est-à-dire en y prêtant son propre corps et son identité, et pour peu qu’il y ait un fond mélancolique d’un ordre proche de la psychose, on se trouve non pas seulement devant la haine du masculin mais également sous la haine de la féminité. Les jolis seins viennent alors à fonctionner comme une métonymie de la haine du féminin comme objet privilégié de séduction, d’attirance ou de désir du masculin. Plus que cela, la haine des jolis seins représenterait non seulement la haine du désir d’un homme, mais surtout la haine impossible d’être une femme. 

Angoisses anomiques chez les fanatiques sex-identitaires

Le Suicide de David Buckel, l’avocat LGBT

Un autre cas de suicide de même type serait celui de David Buckel, le fervent avocat new-yorkais qui prenait trop à coeur les “droits” des sexualités identitaires aux USA. Dans le parc Prospect de Brooklyn, en avril 2017, David Buckel, de 60 ans, s’est immolé par le feu avec un carburant fossile pour, selon l’intéressé lui-même, protester « contre la pollution ». Un acte aussi absurde mériterait que l’on s’y arrête pour tenter de déchiffrer le sens et la signification. Mais l’acte lui-même peut indiquer déjà, d’emblée et pour l’instant, l’insignifiance qui était probablement la sienne devant le phénomène identitaire qui, semble-t-il, le dominait. Le suicide identitaire montre bien que le sujet ne se contente pas de protester contre une injustice ou contre une faille de civilisation, mais qu’il a surtout besoin d’échanger sa propre identité contre une autre identité impossible et pourtant ayant la même valeur de destruction qu’il combat.

La jouissance identitaire a toujours besoin d’actes et, de préférence, d’actes anomiques, pour s’incarner et exiger radicalisation, extrémisme, fanatisme, soumission absolue. Selon les propres mots dans sa lettre de suicide, David Buckel proclame que « la pollution ravage notre planète et répand l’instabilité à travers l’air, le sol, l’eau et la météo. La plupart des humains sur la planète respirent maintenant un air rendu insalubre par les carburants fossiles et beaucoup, en conséquence, mourront prématurément — ma mort prématurée au moyen d’un carburant fossile reflète ce que nous sommes en train de nous faire à nous-mêmes » (Mays, 2017). Dans un autre contexte ou dans l’absolu, ses seuls propos pourraient être considérés comme raisonnables ou comme remplis d’un bon sens critique. Mais, étant fatalement liés à son passage à l’acte, ils perdent d’un coup tout le sens commun qu’ils pourraient avoir et deviennent monstrueux. Ils ressemblent plus aux termes avancés par un martyr qui, gagné par un phénomène identitaire très avancé, inscrit les chiffres et les mots-clefs d’une Justice sociétale extrêmement idéalisée sur son propre corps. Mais, est-ce bien celle-ci la spécificité du suicide identitaire ?

Photo : Kenzo Tribouillard

Le Suicide de Dominique Venner, l’historien identitaire d’extrême droite

Nous pouvons évoquer ici le suicide d’un sujet identitaire d’extrême droite dans la cathédrale de Notre Dame aussi bien que la célébration mimétique de ce suicide, également à Notre Dame, par une Femen le lendemain des faits.

Le 21 mai 2013, Dominique Venner, l’historien d’extrême droite de 78 ans, ancien parachutiste pendant la guerre d’Algérie et membre de l’Organisation armée secrète (OAS), Dominique Venner s’est tiré une balle dans la bouche devant l’autel, à Notre Dame. 

Selon la lettre de suicide qu’il a laissé à côté de son corps et selon un texte qu’il avait mis en ligne le matin même, il comptait par son acte protester contre le fait « qu’une France tombée au pouvoir des islamistes fait partie des probabilités [et qu’il] ne suffira pas d’organiser de gentilles manifestations de rue pour l’empêcher. […] Il faudra certainement des gestes nouveaux, spectaculaires et symboliques pour ébranler les somnolences. Il faut être soi-même jusqu’au dernier instant. C’est en décidant soi-même, en voulant vraiment son destin que l’on est vainqueur du néant. Et il n’y a pas d’échappatoire à cette exigence puisque nous n’avons que cette vie dans laquelle il nous appartient d’être entièrement nous-mêmes ou de n’être rien » (Frémont, 2013). Compte tenu de ce texte d’appel, le caractère identitaire du suicide n’est pas en doute.

Il avait choisi comme lieu pour son suicide public un endroit qui, selon lui et ses partisans, avait été souillé par les Femen quelques mois plutôt, la cathédrale Notre Dame. Et pourtant, comme la plupart des identitaires d’extrême droite et comme pratiquement toutes les activistes du groupuscule sex-identitaire Femen, il était païen et antichrétien (Fiammetta Venner, 2013). Ce membre de l’Oeuvre française aurait été également pressenti, en concurrence avec Jean-Marie Le Pen, comme président du Front national (Fiammetta Venner, 2013).

C’est probablement après avoir rencontré, au moins intellectuellement, le vacuum propre à son renouvellement extrémiste au bout de son expérience identitaire, qu’il serait passé à l’acte comme un samouraï. L’expérience samouraï est d’ailleurs le thème de son livre-testament prévu pour publication un mois à peine après son suicide. Dans son livre Un samouraï d’Occident : Le bréviaire des insoumis, Dominique Venner dit notamment que « nous avons le confort, le savoir, l’opulence. Mais nos villes ne sont plus des villes et nos anciennes patries ne sont plus ce qu’elles étaient. […] Sous les apparences de la démocratie, nous ne sommes pas libres. […] À défaut de posséder une religion à laquelle nous amarrer, nous avons en partage depuis Homère une riche mémoire occultée, dépôt de toutes les valeurs sur lesquelles refonder notre future renaissance. Devant le vide sous nos pieds, la voracité démente du système… » (Dominique Venner, 2013). Aussi, selon Pierre Guillaume de Roux, son éditeur, le spécialiste des armes à feu qui était Dominique Venner « revêtait une puissance symbolique extrêmement forte qui le rapproche de Mishima » (HuffPost-AFP, 2013). 

En effet, dans le cas de Yukio Mishima, écrivain japonais et homosexuel d’extrême droite, on peut bien identifier des troubles appartenant à la jouissance identitaire. Il y a chez lui un mariage sans divorce entre, d’un côté, la fonction du masque en lien avec son homosexualité et, d’un autre côté, son exagération de plus en plus poussée du national-socialisme. Le grand effort qui a été le sien pour développer l’écriture ne l’a malheureusement pas permis de stabiliser son extrême érotisation du sang, de la souffrance et de la mort.

Par compensation de l’inhibition précoce de sa virilité, liée à la prise en otage de son enfance par la grand mère maternelle, la musculation d’apparat, son mariage bio et le fait de devenir père ne l’ont pas sauvé du puissant masochisme concernant le fait d’être un homme. Les suppléances vis-vis de la forclusion de la virilité réelle ont finalement échoué. Son suicide par hara-kiri après un attentat politique raté, le précipitant hors cadre du sacré dans un vide insondable que les samouraïs peuvent rencontrer au bout de leur fanatisme, semble bien avoir avoir un caractère identitaire. 

Au lendemain du suicide de Dominique Venner, Marguerite, une Femen française, s’est présentée au même endroit de l’autel de la cathédrale pour remettre en scène, de manière histrionique, le suicide identitaire de l’historien d’extrême droite. Si l’acte mimétique de Marguerite, à Notre Dame, avait voulu représenter une véritable critique au fascisme et au néonazisme, elle aurait été bienvenue à condition toutefois de respecter certains paramètres. Mais elle n’a pas respecté les paramètres suivants.

Premièrement, comme Dominique Venner, Marguerite commet son passage à l’acte dans une église qui n’est pas n’importe laquelle mais un lieu très populaire et respecté comme Notre Dame. L’aspect médiatique, choquant et provoquant est évident, tout comme le suicide de l’historien d’extrême droite. De manière théâtrale et à la mode Femen, Marguerite met en scène le suicide d’un autre identitaire tout en profanant un lieu sacré. Le suicide désespéré et sacrilège de l’un est rappelé par l’attitude indigne et également sacrilège de l’autre. L’un se suicide publiquement, l’autre instrumentalise ce même suicide et ce même lieu pour la publicité de sa cause.

Deuxièmement, encore une fois, un sujet sex-identitaire utilise son corps féminin pour le relier à des connotations religieuses. La phrase « May fascism rest in hell » écrite sur ses seins dénudés fait forcément appel aussi bien au regard sexualisé qu’aux croyances religieuses. Nous avons là une concordance d’exhibition sexiste (les seins), d’idéologie politique (la critique au fascisme, au néonazisme) et de croyance religieuse (« may rest in hell ») autour d’un suicide public dans un lieu sacré. Concernant la foi, il s’agit d’un absurde. Parce que si elle souhaite que les fascistes aillent en enfer, c’est qu’elle croit aux dogmes de la religion. Mais si elle n’y croit pas, alors son souhait, sa critique, sa condamnation des actes fascistes et néonazis n’ont aucune prise, aucune valeur, aucune substance. Et son acte devient, ipso facto, une pure caricature par laquelle toutes ses critiques se neutralisent et s’excluent mutuellement. Sa critique de la religion neutralise sa critique de l’idéologie politique d’extrême droite. Le choix du lieu pour sa critique de l’idéologie politique d’extrême droite neutralise sa critique de la religion. Et, l’exhibition sexuelle ne milite pas pour une critique du suicide mais, bien au contraire, pour une apologie du suicide identitaire. 

Troisièmement, avec l’inscription « in gay we trust » placé sur son dos, pour paraphraser « in God we trust », Marguerite fait naïvement converger l’expérience religieuse de la foi, le suicide des extrémistes et les sexualités identitaires, puisqu’elle place l’Être Gay à la place de Dieu. Son acte équivaut ainsi à un aveu selon lequel, à la mode Femen, elle voudrait assimiler ces trois phénomènes dans une seule et même entité. Par ailleurs, il faut reconnaître que des tels amalgames n’ont rien de contradictoire dans le monde de la jouissance identitaire. 

Quatrièmement, sa représentation mimétique implique qu’elle retourne l’arme contre elle-même, comme si elle pouvait passer facilement du suicide d’un sujet d’extrême droite au suicide d’un sujet sex-identitaire. Voulait-elle nous montrer inconsciemment que la force histrionique de son acte, à la place de l’acte suicidaire du sujet d’extrême droite, porte au fond vers l’explosion de violence et, pourquoi pas, vers son propre suicide ? En cela, elle ne se tromperait pas et collerait parfaitement à notre idée qui établit des analogons entre les diverses idéologies extrémistes autour de leur tendance suicidaire.

L’acte de la Femen Marguerite revient, au fond, à n’être qu’une célébration involontaire mais inconsciente du suicide identitaire du national-socialiste Dominique Venner, en ce sens que sa mise en scène fait penser au personnage de Yukio Mishima. Ceci, dans la mesure où, comme nous l’avons dit, la mort presque culte de Mishima combine les trois éléments suivants. D’abord, le rapport au sacrilège des sanctuaires religieux (Mishima, 1961), ce qui représente son impossibilité à trouver la foi malgré sa recherche constante de Dieu (Scott Stokes, 2000). Ensuite, le suicide d’un fanatique d’extrême droite. Et, enfin, l’homoérotisme identitaire.

Angoisses altruistes ou angoisses anomiques ?

Pour répondre à la question de savoir quelle est la spécificité du suicide identitaire, voyons que les sujets maniaco-dépressifs, en partant de profondes anxiétés et angoisses altruistes, parviennent au processus dit de la fuite des événements qui les conduit matériellement au suicide altruiste. C’est-à-dire, à l’acte radical par lequel ils tuent en eux-mêmes l’Autre de l’angoisse. Mais, pour que la fuite des événements s’enclenche avec une valeur suicidaire, il faut que ces sujets aient au préalable concentré leurs efforts supplétifs, ou carrément délirants, sur leur propre corps. 

Dans un autre travail, nous avons eu l’occasion de situer dans ces formes de suicide les cas de Marilyn Monroe et du Ché Guevara (Arce Ross, La Fuite des événements, 2016). Dans ces deux cas, il y a des processus maniaco-dépressifs, des troubles de l’alimentation et du sommeil, de la fureur frénétique dans les engagements. Mais surtout ils comportent trois autres éléments qui nous intéressent ici. D’abord, tous les deux prêtaient leur corps ou leur personnalité, ou les deux, au service d’un Bien extrêmement idéalisé qui en faisait retour avec la force d’un orage altruiste. Ensuite, ils manifestaient tous les deux des phénomènes de conversion idéologique très importantes ou, en tout cas, des graves ruptures de continuité. Enfin, il y a chez tous les deux le soupçon de la mise en place d’un suicide presque public.

Lorsque les angoisses altruistes sont trop concentrées dans la relation à l’Autre et pas tant vis-à-vis du corps propre, les sujets maniaco-dépressifs peuvent passer du suicide à l’homicide altruiste. Un exemple de cette conjoncture psychopathologique est le cas de Louis Althusser (Arce Ross, La Fuite des événements, 2016). Et si cette composante de la relation a l’Autre est dépouillée d’une quelconque conversion idéologique (politique, sociale, militaire, terroriste, etc) et que, malgré cela, le suicide se veut public, il peut avoir une combinaison entre suicide et homicide altruistes. C’était peut-être le cas d’Andreas Lubitz, le pilote de la Germanwings (Arce Ross, 2015).

Angoisse de perdre le sentiment d’appartenance

En revanche, les sujets identitaires, tels que les terroristes islamistes, les extrémistes de droite ou de gauche ou les fanatiques genristes, sont en proie à des angoisses qui semblent être anomiques et non pas altruistes. Comme résultat de ruptures de continuité d’une grande violence, les angoisses anomiques (dont la perte du sentiment d’appartenance) rendent le sujet vulnérable face aux phénomènes de conversion idéologique. C’est par cette vulnérabilité ou fragilité émotionnelle et affective que le phénomène identitaire peut s’installer.

C’est dans les cas où la jouissance identitaire se radicalise, par une profonde et intense mobilisation de la personnalité et du corps propre, que le martyre rouge et le suicide anomique peuvent se profiler comme des finalités identitaires. Et, pour que cela réussisse il faudrait, en outre, que la finalité identitaire soit entièrement consacrée à un Bien public, quel qu’il soit. Il va de soi que, dans l’expérience idéologique identitaire, le Bien public soit extrêmement idéalisé comme une Juste cause pour le Bien d’une communauté donnée.

Cela suppose que le sujet identitaire met toute son énergie à lutter, en se vengeant, contre une terrible injustice sociale qu’il situe chez des ennemis bien particuliers. Il devient ainsi un véritable Social Justice Warrior, non pas seulement dans les discours mais surtout dans les actes, dans les passages à l’acte.

La Perte de l’évidence identitaire 

À quel moment et sous quelles conditions peut-on dire que le passage à l’acte devient possible dans la trajectoire psychiquement abrupte et intense du radicalisé sex-identitaire ? Faut-il dire que c’est lorsque le sujet perd son masque identitaire et ses luttes quichottesques, ses ennemis dont il dépend tant, sa raison d’être tout le temps en colère et donc lorsqu’il se voit péniblement confronté au vide du départ derrière l’artifice ? Comment et avec quel niveau d’évidence peut-il vivre les événements subjectifs et inter-subjectifs lorsque chute le masque qui lui servait d’identité artificielle ? Est-ce un processus de l’ordre de la perte de l’évidence, de toute cette évidence le faisant recourir à une identité idéologique, qui a pu jouer un rôle important dans le suicide identitaire d’Oksana Chatchko ? Mais alors, d’où serait venue sa fragilité devant ce vide insondable ou pourquoi elle n’a pas pu trouver une compensation à ce qui serait sa perte de l’évidence identitaire ?

La Perte du sens commun et le devenir non-évident

Le psychiatre phénoménologue Wolfang Blankenburg considérait l’expérience psychotique comme une perte du sens commun, comme une perte de ce qui est vécu dans l’événement courant et qui chez l’être sain reste sous-entendu, en arrière-fond. La perte d’une évidence, plus précisément la perte de l’évidence naturelle (Blankenburg, 1991), serait le trouble fondamental d’une aliénation où, à mon avis, le phénomène identitaire peut prendre place. 

Le sujet ne parvient pas à rester en syntonie avec l’ambiance de l’événement social, inter-subjectif ou même subjectif, et donc il défaille constamment dans les activités courantes de la vie. Le sujet vivote dans un monde parallèle au monde social et inter-subjectif vis-à-vis duquel il ne conçoit aucune évidence naturelle pour vivre en consonance avec ce qui l’entoure ni avec ses propres réactions sensitives non plus. Ainsi, par extension, l’autisme pourrait être conçu comme « un devenir non-évident de l’existence » (Blankenburg, 1991, p. 98). Cependant, à notre avis, un sujet autiste a ceci de positif que, sous certaines conditions, il peut presque spontanément naviguer pour rejoindre le Dasein humain et y interagir finalement avec une évidence presque naturelle, voir parfois surnaturelle en termes de sensibilité émotionnelle. Mais un sujet identitaire, sans son support idéologique d’appartenance, ne serait-il pas une sorte d’autiste clivé du réel et séparé du Dasein humain ?

Plus qu’un symptôme, la disproportion anthropologique entre évidence et non-évidence serait un mode d’être du schizophrène (Blankenburg, 1991, p. 100). Dans ce mode d’être, les choses naturelles ne semblent plus naturelles mais étranges, disproportionnées, lointaines, sans raison, déconnectées de l’éprouvé d’un Dasein fragmenté, disloqué, dissocié, discordant. Par exemple, pour le vécu fragmenté, avoir et appartenir à un sexe n’implique pas vraiment une réflexion nécessaire comme chez le sujet sain, mais d’emblée et durablement une non-évidence. Cette non-évidence se situe dans une disproportion et dans une rupture avec le Dasein anthropologique commun pour accéder au sentiment d’étrangeté, au sentiment de dépersonnalisation et, selon mes propres termes, au sentiment de non-appartenance ou plutôt à la perte du sentiment d’appartenance. Cela ne veut pas dire que le sujet identitaire est à situer dans la schizophrénie. Mais il a quelque chose de discordant, quelque chose de dissocié, quelque chose de fragmenté et d’apragmatique qui nous permettent d’établir des connexions entre ces deux positions subjectives.

Des ruptures de continuité à la perte de l’évidence naturelle

Nous savons que dans son étude de 1971 sur la perte de l’évidence naturelle dans les psychoses, Wolfang Blankenburg a mis en valeur les ruptures de vie, les ruptures de l’enchaînement quotidien, les ruptures des événements ordinaires et donc les ruptures du sens commun qui mènent vers l’éclatement de l’expérience psychique. Selon lui, « l’inévidence de l’évident, qui se manifeste dans les “questions impossibles” ne représente pas pour A. un problème lié à la maîtrise théorique de la vie, mais plutôt à sa maîtrise pratique : “Tout, tout en général est si problématique. N’importe comment, je ne comprends rien du tout…” “Mais on ne peut pas vivre simplement ainsi…Vivre la vie simplement ainsi, ce n’est pas possible…” C’est donc sur ce “simplement ainsi” que porte l’accent particulier. C’est en lui qui gît la banalité du Dasein quotidien, son évidence » (Blankenburg, p. 121).

Nous allons donc partir de cet état psychopathologique de la perte de l’évidence naturelle comme base, partielle et relative néanmoins, pour considérer que, devant cette perte, c’est parfois l’évidence identitaire que le sujet peut se construire comme suppléance. Pourtant cette base peut nous servir aussi pour considérer que, si le sujet est confronté à la perte de l’évidence identitaire et si aucun autre système identitaire ne vient s’y substituer, c’est alors une propulsion vers le passage à l’acte suicidaire anomique qui devient possible. Nous nous intéresserons alors aux ruptures de continuité dans l’événement vécu de la perte de l’évidence, non seulement naturelle mais également identitaire.

L’Identité sexuelle et son évidence naturelle

Normalement, il existe une identité « naturelle, ou non questionnée », telle que l’identité sexuelle par exemple, selon les termes de Heinz Wismann, laquelle a une existence en grande partie inconsciente. Cette identité sexuelle naturelle ne pose pas de problème si elle est vécue dans des conditions généalogiques et familiales stables. Elle n’est ni négative de soi ni volontairement affirmative. En outre, même si chaque sujet peut avoir une petite part potentielle mais non activée des conditions appartenant à l’Autre sexe, « personne ne peut être tout à la fois »  (Wismann, 2012). Sauf, évidemment, dans les cas où il existe un nombre trop important de ruptures de continuité dans la généalogie ou dans les complexes familiaux ou dans ces deux domaines. Autrement dit, dès que l’identité sexuelle a besoin de devenir affirmative par une profonde confusion inhérente à son statut et si elle perd son évidence naturelle, elle se pose de façon obligatoire contre son opposé, c’est-à-dire contre ce qu’elle n’est pas et donc contre cet ennemi que le sujet devient pour lui-même.

C’est peut-être pour cela que la question identitaire se pose toujours, au fond, comme une recherche et comme un maintien d’ennemis privilégiés, aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur du sujet. Ce qui est alors en cause c’est le traitement indifférencié, ou inversé, de l’antagonisme inévitable qui existe dans la relation d’altérité sexuelle. Ce qui commence à poser problème, dans ces cas, est alors la capacité à reconnaître et à accepter, non seulement chez l’Autre sexe mais aussi chez le sujet lui-même, la pertinence naturelle de l’opposition sexuelle. 

Au contraire, dans une position stable, normale ou non-pathologique, le sujet accepte, sans besoin de l’affirmer outre mesure, un certain nombre de faits du réel de la sexuation. Il y a bien de la pragmatique sexuée dans l’évidence naturelle de la différence des sexes. À ce propos, pour Alain Finkielkraut, « je suis un homme ou une femme. Je nais dans un corps sexué. Cette identité, je ne l’ai pas choisie, je l’ai reçue » (Finkielkraut, 2015). En effet, il y a des traits féminins qu’un homme ne peut pas reconnaître en lui-même. Comme il y a des traits masculins qu’une femme ne peut pas reconnaître en elle-même. L’un des problèmes possibles qui peuvent se dégager de là est que si un sujet est confus quant à cette impossibilité réelle et naturelle de reconnaître l’opposé sexué en soi, il risque de contrer artificiellement cette impossibilité en se créant un masque qui joue le rôle d’un comme si, un masque illusoire, faisant semblant, identitaire. C’est pour ce manque de reconnaissance, selon les termes de Heinz Wismann, ou, mieux, par une dénégation de la part du réel qui nous manque, selon nos propres termes, que la néo-psychopathologie de l’identité sexuelle chez des hommes et des femmes sexuellement confus, oblige le sujet (homme ou femme) à devenir un ennemi sexuel de lui-même.

Je veux dire par là que l’expérience identitaire produit un énorme clivage entre l’identité sexuelle naturelle et le masque de l’opposé, ou de l’indéterminé, auquel le sujet accorde une illusion de réalité. Mais le clivage appartient ensuite à des crises d’étrangeté, de dépersonnalisation et d’appartenance en série lesquelles se succèdent en fonction de ruptures de continuité. Ces crises d’étrangeté, de dépersonnalisation et d’appartenance sont pourtant rapidement remplies de sens et de signification soit par une recrudescence de la radicalisation identitaire, soit par une nouvelle adhérence idéologique, soit encore par les deux processus conjugués. D’ailleurs, selon Henri Maldiney, « la crise n’est-elle pas le signe précurseur ou symptomatique d’un état morbide, d’une déchirure de l’expérience et de l’existence dont elle rompt la continuité ? » (Maldiney, 1990, p. 97).

Il faut dire que la jouissance identitaire comporte un terrible paradoxe. Cogné abruptement contre le réel, son progrès se termine en un éclatement détruisant ce qui l’entoure, c’est-à-dire que la réussite du phénomène identitaire équivaut au ratage du sujet lorsqu’il s’y colle de trop près. Parce que le risque d’y être embarqué par la tempête psychique ayant lieu lors de la rupture de continuité est dans ce cas assez élevé. Cela nous montre qu’il peut y avoir des moments féconds pour la radicalisation qui sont également des moments féconds pour le passage à l’acte.

Les ruptures de continuité, que nous appelons facteurs blancs dans le cas de la psychose maniaco-dépressive, montrent que le sujet fanatisé a également une terrible fragilité pour les compétitions sociales ou professionnelles. Ces événements, où les ruptures de continuité sont produites par les facteurs blancs, constituent autant de moments féconds et permettent le renforcement de la radicalisation identitaire tout en poussant vers l’acte suicidaire comme horizon parallèle, toujours possible. Cependant, la psychopathologie de l’identitaire comporte une spécificité différente de celle des facteurs blancs et cela nous mène à considérer l’existence de facteurs de radicalisation ou facteurs de risques du passage à l’acte criminel ou suicidaire, ou les deux. Nous voulons dire par là qu’il y a des facteurs qui englobent violence et rapport très particulier à la sexualité. Pour l’instant, nous pouvons dire qu’il y a des moments féconds pour la déstabilisation psychique lorsque, par des ruptures de continuité, le sujet se voit confronté à une perte de l’évidence identitaire. Le masque qui lui servait de mensonge utile, se dégrade, chute et, si rien d’autre ne vient remplacer ce mirage, le nuage gris du passage à l’acte risque d’assombrir totalement son horizon.

Sara Winter, une ex-Femen repentie et reconvertie pro-vie

L’enchaînement vital et paradoxalement la même expérience identitaire peuvent, au contraire, proposer des nombreuses solutions pour éviter cet état de fait. Il y a par exemple la reconversion idéologique ayant toutefois toujours un double tranchant et fragilisant de plus en plus le sujet. Ainsi, par exemple, nous pouvons faire référence à une ex-Femen repentie, Sara Winter, fondatrice de Femen Brazil, qui, profondément déçue par l’expérience sex-identitaire au Brésil, s’est reconvertie à la militance chrétienne dans un groupe aussi extrême.

Cela l’a poussée à effectuer, d’abord, une importante autocritique et une profonde révision personnelle, tout en ré-enclenchant le processus de radicalisation identitaire mais avec des contenus religieux. « Ce n’est pas une chose facile à faire, mais je demande pardon aux chrétiens pour nos protestations féministes… Nous sommes allées trop loin », a-t-elle dit dans une interview (Hoffman, 2015). En l’occurence, ce qui aurait causé cette rupture de continuité et le passage du militantisme du panféminisme vers le militantisme pro-vie, est le fait qu’elle soit devenue mère.

Ce qui est intéressant est que, selon Lola Aronovich, Professeur féministe à l’Université do Ceará, Brésil, l’ex-sex-identitaire et maintenant militante pro-vie Sara Winter, dont le vrai nom est Sara Fernanda Giromini, ne serait pas à sa première reconversion identitaire. Déjà, « jusqu’aux 17 ans, elle a été sympathisante du nazisme au point de porter la croix de fer nazie tatouée près de son cou. Son pseudonyme, grâce auquel elle est devenue connue, vient d’une femme nazie allemande qui s’appelait justement Sarah Winter » (Aronovich, 2016). En réalité, le nom de Sarah Winter est celui d’une femme britannique qui, lors des années 20 à 40, avait été une membre importante de l’Union britannique des fascistes et très proche des milieux nazis (Gottlieb, 2003). 

Selon Julie Gottlieb, en outre, malgré l’opposition proclamée tous azimuts des féministes contre le fascisme et le nazisme, l’idéologie féministe a eu une influence considérable dans le projet sociétal nazi (Gottlieb, 2003). D’ailleurs, le fait que le nazisme ait été un mouvement misogyne et hyper-masculin, au point de développer un homoérotisme militaire et militant, ne l’a pas du tout empêché d’attirer un grand nombre de femmes dont certaines appartenaient aux groupes féministes. On peut, comme le fait Martin Durham, établir des convergences entre les luttes des femmes féministes radicales avec les politiques nazies sur la natalité, sur l’avortement et sur l’eugénisme (Durham, 1998).

C’est ainsi, par exemple, que, lors de l’année 1939, la présidente de la Ligue des femmes national-socialistes, Gertrud Scholtz-Klink, est invitée à Londres pour rencontrer les féministes du British Women Activists.  « Pour les parties les plus établies du mouvement féministe britannique, le principal intérêt, à la fin des années 1930, était le schisme entre un internationalisme féministe pacifiste et un féminisme antifasciste plus actif. Ni l’un ni l’autre de ces activistes féminins n’était représenté lors de la visite de Scholtz-Klink, même si les pacifistes, du moins par leur silence sur la brutalité et l’antisémitisme nazis, semblaient donner à Scholtz-Klink le bénéfice de doute. Deux autres parties du militantisme féministe, qui ont joué un rôle important dans la création de nouvelles identités nationales et internationales pour les femmes britanniques après 1918, étaient néanmoins présents lors de la visite de Scholtz-Klink et ont, en effet, un intérêt plus large pour comprendre la contribution particulière des organisations féminines à l’agenda d’apaisement de la fin des années 1930 » (Gootlieb & Stibbe, 2017). Voilà quel était l’univers de la britannique féministe Sarah Winter dans les années avant guerre. Et c’est cette ambiance, où s’entremêlaient féminisme et nazisme, qui a pu attirer l’ex Femen brésilienne pour adopter le pseudonyme de Sara Winter.

Selon le blog d’un groupe hyper-féministe brésilien, Rash, autoproclamé « Skinheads communistes et anarchistes », Sara Winter aurait avoué être, ou avoir été, admiratrice de Plínio Salgado, un ancien leader fasciste brésilien (Rash-SP, 2012). Ces féministes d’extrême gauche présentent aussi d’autres indices de l’adhérence de Sara Winter au nazisme lors de son adolescence. Mais c’est surtout dans le blog de Lola Aronovich Aguero, qui connaît personnellement Sara Winter, que l’on peut trouver plusieurs preuves de l’appartenance initiale de l’ex-Femen à des groupes d’extrême droite (Aronovich, 2016).

Née en 1992, l’histoire identitaire de Sara Winter commence par son “adoption” dans un réseau de prostitution lors de son adolescence. « Cherchant de l’aide pour en sortir, elle sera en relation avec une jeune universitaire féministe, pensant certainement que ces valeurs pourraient l’aider, mais elle se contenta de féliciter son courage. Une rencontre qui fut certainement l’élément déclencheur de la création du mouvement des Femen au Brésil, en 2012. Une énorme erreur. Sara Winter finit par perdre le contrôle de sa propre organisation, découvrant des vices insoupçonnables qu’entretiendraient ses membres. Elle sera témoin du pouvoir destructeur qu’engendre l’idéologie des Femen. Pensant avoir trouvé le moyen de s’émanciper et se débarrasser des chaînes de la prostitution, Sara fut à nouveau enrôlée dans des addictions les plus perverses, allant de rapports sexuels non consentis avec des inconnues mais aussi, la consommation de drogue » (ArtistesPress, 2016).

Dans son livre numérique Vadia não ! Sete vezes que fui traída pelo feminismo (Pas une catin ! Sept fois trahie par le féminisme), Sara Winter considère que « le mouvement féministe, au Brésil, traite ses militantes hétérosexuelles comme des citoyennes de seconde classe » et elle avoua avoir été molestée par une lesbienne féministe (Winter, 2015). Elle dit aussi qu’en vérité les féministes ne sont pas du tout libérées, car elles « vivent soumisses à un code de comportement qui diffuse de la misandrie (aversion du sexe masculin) et actuellement [elles sont] également soumisses à l’idéologie du genre pour laquelle la femme est seulement une construction sociale et non pas une personne » (Winter, 2015).

Elle affirme aussi que « les femmes lesbiennes et bisexuelles ont beaucoup plus de voix et de respect au sein du mouvement. Donc, dans la recherche de reconnaissance de ma lutte, chaque jour qui passait, j’ai déconstruisais mon hétérosexualité et la substituais par une bisexualité artificielle ». Et soutient qu’en quittant le groupuscule panféministe, elle a cessé de se considérer comme une “bisexuelle” et a également rejeté l’idéologie du genre, une condition sine qua non de l’acceptation sociale dans le mouvement féministe » (Hoffman, 2015). Selon l’ex-sex-identitaire, « les Femen entretiendraient des réseaux de vices encore plus pernicieux. […] J’ai vu le mouvement féministe couvrir des faits de pédophilie et persécuter des femmes… Je suis témoin que pour les Femen, les femmes n’ont aucune importance mais ne servent que de carburant pour alimenter le feu haineux de la secte féministe » (Hoffman, 2015).

Dans le cas de Sara Winter, il se construit une passerelle pour qu’elle traverse sa crise identitaire liée à la rupture de continuité entre l’adhérence idéologique précédente et la nouvelle. Au lieu de sombrer dans l’abîme de la non-appartenance identitaire, comme probablement a été le cas d’Oksana Chatchko, Sara Winter est passée très rapidement d’une appartenance idéologique à une autre. Même si les éléments des deux bords de la rupture ce sont des idéologies extrêmes (le panféminisme et la religiosité sociétale), Sara Winter s’est accrochée à un élément appartenant à une réalité qui stabilise et qui comporte une évidence naturelle et non-identitaire dans sa propre vie de femme, à savoir la maternité. L’évidence naturelle de la maternité vient ainsi tempérer l’absence, ou le surplus (c’est selon), de l’évidence identitaire.

Quelle sortie pour la jouissance identitaire ?

Malheureusement pour elle, Oksana Chatchko était au contraire trop loin des évidences naturelles toujours nécessaires pour vivre dans un certain équilibre, indépendamment de l’activité exercée et du style de vie que l’on mène. Non seulement en termes d’évidences naturelles mais également en termes de pragmatisme et d’inscription sociale, Oksana Chatchko semble avoir été presque complètement perdue. Les gens qui l’ont côtoyée ces dernières années, la décrivent comme une personne atypique, détachée, sceptique, à part des autres, comme si elle était dans un autre monde. « On s’était vus il y a trois semaines, elle avait l’air très motivée, raconte Azad. Je l’ai connue dans des moments plus dépressifs, plus “down”, où il n’y avait rien, où elle n’arrivait pas à travailler »  (Girard, 2018). Ces dernières années, elle manifestait toujours une profonde déception sur le fait que, selon elle, ce qui se faisait ne correspondait pas à la pureté originelle du projet véhiculant le militantisme anonyme qu’elle idéalisait comme une religieuse extrêmement engagée. Traversait-elle une crise de mélancolisation de l’évidence identitaire qui s’effondrait devant ses yeux, la laissant nue et démunie devant une existence dévoilant son vide ?

Cet état psychologique très singulier, probablement bien plus que simplement mélancolique et plutôt en lien avec la force de frappe du phénomène identitaire, semble avoir été très vite compris par ses associées pour l’écarter de la mouvance qu’elle avait pourtant elle-même créée. Ses collègues ont été, de ce point de vue, beaucoup plus pragmatiques, au point de faire de cette mouvance un semblant d’institution officielle. Ainsi, par exemple, en commentant le travail d’Olivier Goujon qui accuse la tournure « sectaire » que prend le goupuscule sex-identitaire (Goujon, 2017), Marie Vaton tient à situer la trahison des Femen “institutionnelles” sur les Femen “historiques”, comme Anna Hutsol, Sacha Shevchenko et Oksana Shachko. Marie Vaton dit ceci : « aujourd’hui, la mainmise d’Inna sur Femen est totale. Sacha et Oksana en ont été chassées avec une violence inouïe. Elles poursuivent leur route d’artistes, sans rancune mais avec quelques regrets. Inna, elle, règne sans partage sur Femen International et participe à des conférences et des débats, à Oxford, Cambridge ou Sciences-Po (Strasbourg). A 27 ans à peine, elle est devenue une figure “institutionnelle” comme on dit, une vraie “dadame”, avec ses escarpins et son sac Longchamp. Elle ira loin… » (Vaton, 2017).

Quelque part, on peut supposer que, par la bifurcation vers une version plus institutionnelle, où l’idéologie du départ est filtrée par un marketing politique et produit un nouveau fonds de commerce sociétal, les sex-identitaires perdent d’un côté mais gagnent d’un autre. Elles perdent peut-être un peu de l’exubérance et de la séduction icônologique apportée par les fondateurs sextrémistes, dont Oksana Chathcko et Viktor Sviatski. Elles perdent un peu de la position initiale et angélicale d’une religion, ou d’une idéologie équivalente à la religion, mais gagnent en inscription sociale et politique, même si l’extrémisme identitaire peut se renforcer. Il se renforce mais, pour l’instant, dans l’efficacité politique, dans le pragmatisme commercial et dans le fait qu’en agissant de la sorte, il n’y a pas pour l’instant des dérives suicidaires ou violentes chez ses membres. Car elles gagnent en évidences identitaires modérées par les exigences permanentes du marketing politique et du commerce identitaire. Pour l’instant donc, le groupuscule sex-identitaire, tant qu’il joue dans ce terrain socialement inséré, semble relativement immunisé contre les violences et contre les suicides identitaires. Sauf si évidemment l’idéologie du départ, ou une autre tout autant extrémiste, reprenait le dessus.

Dans un processus de dé-radicalisation, ou de sortie de la jouissance identitaire, c’est-à-dire sans échanger une appartenance idéologique fanatisée pour une autre, nous avons le cas de Cassie Jaye. Cette ancienne féministe radicale montre dans des textes et des documentaires (Jaye Bird Productions, 2008) comment elle a changé ses points de vue concernant le besoin de s’occuper de la souffrance des hommes dans leur confrontation avec la néopsychopathologie des femmes (et de certains hommes) appelée panféminisme.

Cassie Jaye a rencontré, pendant un an, lors d’innombrables voyages par toute l’Amérique, les leaders et les membres du Men’s Rights movement. Elle s’est mise à écouter ceux qu’elles considérait jusqu’alors comme ses « ennemis », c’est-à-dire des êtres “misogynes”, “antisociaux”, “violents”, “intraitables”. Cependant, elle a commencé à se rendre compte que cela ne reflétait pas la réalité de ses échanges. Ensuite, elle s’est aperçu que la plupart des éléments sociaux, architecturaux, politiques, scientifiques, technologiques, artistiques, ont été construits par les hommes, par les mâles, sans demander aucune rétribution idéologique ou identitaire.

Aussi, très peu de gens se rendent compte que les hommes peuvent subir des violences domestiques et surtout des abus relationnels, judiciaires, professionnels, familiaux, conjugaux, par le seul fait d’être masculins envers les femmes ou par le seul fait d’être pères qui divorcent par exemple. N’oublions pas, en outre, que la grande majorité de suicides accomplis sont commis par des hommes.

Sans devenir pour autant masculiniste, Cassie Jaye est passée par un adoucissement important du féminisme qui la dominait et l’empêchait de voir la réalité des relations actuelles entre hommes et femmes. Cassie Jaye semble donc être passée d’une évidence identitaire vers l’assomption d’une évidence naturelle sur le fait que, dans les relations contemporaines entre les sexes et ceci depuis plus de 40 ans, les violences et les abus ne sont pas le monopole des hommes.

À cet égard, on peut évoquer comment Lacan s’adressait aux féministes qui, fréquentant son cabinet, venaient également à son séminaire. Lors des années 1972-1973, il disait notamment à propos de l’hystérisation féministe de l’époque que « il n’y a de femme qu’exclue par la nature des choses qui est la nature des mots, et il faut bien dire que s’il y a quelque chose dont elles-mêmes se plaignent assez pour l’instant, c’est bien de ça — simplement, elles ne savent pas ce qu’elles disent, c’est toute la différence entre elles et moi » (Lacan, 1975, p. 68). Également, sur la prétendue “domination masculine”, si chère à certains idéologues du genre, Lacan affirmait haut et fort : « les femmes s’en tiennent, aucune s’en tient d’être pas toute, à la jouissance dont il s’agit, et, mon Dieu, d’une façon générale, on aurait bien tort de ne pas voir que, contrairement à ce qui se dit [je souligne : contrairement à ce qui se dit], c’est quand même elles qui possèdent les hommes » (Lacan, 1975, p. 68).

Dernier Instagram avant le suicide. « Femen, you are fake »…

Séparation des sexes et Foi dans les icônes

Dans les deux cas de suicide identitaire appartenant à la psychopathologie panféministe ou genriste que nous avons cité plus haut, on observe le même phénomène de séparation des sexes que l’on perçoit chez les radicalisés de Daech ou chez les national-socialistes. Vivant de façon très précaire à Paris, inscrite aux Beaux-Arts depuis 2017 mais sans ressources et suivant son incarnation identitaire de moniale voire de sainte christique, Oksana Chatchko ne semble pas avoir été très commode avec les hommes. Pour sa part, David Buckel ne semble pas non plus avoir été très attiré par le commerce avec l’Autre sexe, étant donné qu’il avait contracté un mariage pour tous. Il y a donc bien une séparation des sexes dans les deux cas.

En 2017, après avoir quitté tout lien avec les fanatiques sex-identitaires, Oksana Chatchko a commencé à s’inscrire socialement, a repris les études d’art, a concédé des interviews sur son travail icônologique en le dissociant a minima de son corps, a participé de quelques expositions d’art. Cela parce que, avant la fin de sa vie, elle s’est rendu compte de la terrible déception, de la terrible imposture qui a constitué pour elle la radicalisation sex-identitaire, en dehors évidemment de son travail artistique déployé depuis petite. Concernant sa profonde déception, Oksana Chatchko tient à dire que « certaines filles qui utilisent le nom Femen ne cessent de dire que nous sommes une grande organisation qui va changer le monde. En vérité, elles ne font que manipuler les gens, aller aux conférences… Les filles qui utilisent le nom de Femen maintenant, elles ne font rien. […] Je ne suis plus en contact avec les filles Femen. Je ne veux plus participer à ce gros mensonge » (Leturcq, 2018). Elle s’est rendu compte de l’imposture qui constitue non seulement la religion mais l’idéologie en général et, plus particulièrement, leur radicalisation. Mais, malheureusement pour elle, c’était trop tard.

Si La Femme n’existe pas, l’icône Femen voudrait La faire exister de manière purement identitaire. Jusqu’aux limites toutefois du suicide du charnel, par absorption toxique d’un masque hyper-idéalisé faisant semblant de Saint Esprit. Comme chez les saintes, la démarche d’Oksana Chatchko a ainsi été, depuis sa pré-puberté, une aventure consacrée sans concessions à la véritable religiosité de l’Esprit, celle appartenant à la dimension de la Foi dans les icônes.

[Ce texte est un work in process].

German ARCE ROSS. Paris, le 1er août 2018

Bibliographie

ACKERMAN, Galia, « Oksana Chatchko était une vraie révolutionnaire, une âme pure, une artiste qui voulait transformer le monde », The Huffington Post, le 30 juillet 2018

AFP, « La Cofondatrice de Femen Oksana Chatchko s’est suicidée à Paris », Le Monde, le 24 juillet 2018

ARCE ROSS, German,«  Crash de l’A320 / Andreas Lubitz : un suicide ? C’est surtout un homicide sacrificiel », L’Obs, Le Plus, le 27 mars 2015

ARCE ROSS, German,  La Fuite des événements, Huit Intérieur Publications, Paris, 2016

ARONOVICH, Lola, « Sobre o ex-feminismo de Sara Winter », EscrevaLolaEscreva, 11 de janeiro de 2016

ARTISTES PRESS, « Leader trash des FEMEN, Sara Winter demande pardon aux chrétiens », ArtistesPress, le 14 janvier 2016

BLANKENBURG, Wolfang, La Perte de l’évidence naturelle, 1971, PUF, Paris, 1991

BOUTON, Éloïse, Confession d’une ex-Femen, Éditions du Moment, Paris, 2015

DEHESDIN, Cécile, « Viktor Svyatski : l’homme derrière les Femen les traite de “femmes faibles” », Slate, le 4 septembre 2013

DURHAM, Martin, Women and Fascism, Routledge, Abingdon, 1998

FINKIELKRAUT, La Seule exactitude, Stock, Paris, 2015, p. 19

FRÉMONT, Anne-Laure, « Un historien d’extrême droite se suicide à Notre-Dame », Le Figaro, le 22 mai 2013

GIRARD, Quentin Girard, « Oksana Chatchko : mort d’une Femen désabusée », Libération.fr, 24 juillet 2018

GOTTLIEB, Julie, Feminine Fascism:Women in Britain’s Fascist movement, I. B. Tauris and Co., 2003

GOTTLIEB, Julie, & STIBBE, Matthew, « Peace at any price: the visit of Nazi Women’s leader Gertrud Scholtz-Klink to London in March 1939 and the response of British Women Activists », Women’s History Review, Vol. 26, n. 2, 2017, pp. 173-194

GOUJON, Olivier, Femen, histoire d’une trahison, Max Milo, Paris, 2017

HOFFMAN, Matthew Cullinan, « Ultra-feminist founder of Femen Brazil declares herself pro-life, apologizes to Christians », LifeSiteNews, December 28, 2015

HUFFPOST-AFP, « Qui est Dominique Venner, le suicidé de la cathédrale Notre-Dame », HuffPost, le 21 mai 2013

HUTSOL, Anna, Mouvement FEMEN. Le pouvoir des femmes, le 2 octobre 2009

JAYE, Cassie, The Red Pill. A Feminist’s Journey into the Men’s Rights Movement, Gravitas Ventures, USA, 2017

LACAN, Jacques, Le Séminaire, Livre XX : Encore, 1972-1973, Texte établi par Jacques-Alain Miller, Seuil, Paris, 1975

LETURCQ, Armelle, « A meeting with Oksana Shachko », Crash Magazine, 25 juillet 2018

MALDINEY, Henri, « Crise et temporalité dans l’existence et la psychose », in Empreintes et figures du temps, ERES, Toulouse, 1990

MAYS, Jeffery, «Prominent Lawyer in Fight for Gay Rights Dies After Setting Himself on Fire in Prospect Park», The New York Times, April 14, 2017

MISHIMA, Yukio, Le Pavillon d’Or, 1956, Gallimard, Paris, 1961

PECHTER, Olivier, « Immigration, peine de mort, alliés néofascistes… L’histoire cachée des FEMEN (2/3) », Site d’Olivier Pechter, le 18 janvier 2014

RASH-SP, « A respeito de Sara Winter e do Femen Brazil », Rashp-SP, 15 de agosto de 2012

SCOTT-STOKES, Henry, The Life and Death of Yukio Mishima, Cooper Square Press, New York, 2000

VATON, Marie, « “Femen, histoire d’une trahison” : le récit d’un gâchis monumental », L’Obs, le 21 septembre 2017

VENNER, Fiammetta, « Dominique Venner, intello, septuagénaire, extrémiste et kamikaze », HuffPost, le 22 mai 2013

VENNER, Dominique, Un samouraï d’Occident : Le bréviaire des insoumis, PGDR, Paris, 2013

WINTER, Sara, Vadia não ! Sete vezes que fui traída pelo feminismo (Pas une catin ! Sept fois trahie par le féminisme), SaraWinter.com.Br, 2015

WISMANN, Heinz, « Sortir du piège identitaire », Mediapart, Dailymotion, 2012

Copyright © 2018 German ARCE ROSS. All Rights Reserved.