German ARCE ROSS. Paris, le 2 janvier 2014.

Référence bibliographique (toute reproduction partielle, ou citation, doit être accompagnée des mentions suivantes) : ARCE ROSS, German, « Perversion sexuelle et dérive totalitaire selon Nymph()maniac, Livre 1, de Lars Von Trier », Nouvelle psychopathologie et psychanalyse. PsychanalyseVideoBlog.com, Paris, 2014.

La suite de l’analyse (Livre 2) se trouve ici : https://www.psychanalysevideoblog.com/sadomasochisme-perversion-extreme-et-forclusion-de-la-feminite-dans-nymphmaniac-livre-2-de-lars-von-trier/

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Sexual perversion and totalitarian drift according to “Nymph()maniac”, Book 1, by Lars Von Trier

Today, what was usually regarded as a deviance, as an abject act, as a major pathway to psychic suffering, as a degradation of the human, is now seen as normal and almost as a trend of progress to imitate without reflection or criticism.

And vice-versa, which was previously taken for granted and as normal, such as sexual difference, couple’s love, love in short, the alliance between sexuality and love, etc., is now question and seen, on the contrary, as an anachronism and as a heaviness to overcome.

The importance of Lars Von Trier, one of the greatest directors in the world, is precisely to strike the viewer with the relationship between psychic suffering and macro-psychic issues. In my point of view, macro-psychic issues are inter-subjective issues on an anthropological scale.

Can one however imagine that Nymp()maniac could speak of a singular case without any anchoring in the political, societal, social and psychopathological actuality? I do not believe that. Because, as we have just said and as we are going to study it below, this film includes clear, precise and voluntary references to current debates on the rise of the extreme right-wing. Indeed, these references allow us to date the events of the film not in the past, nor in an indefinite universal time, but in the present time.

If in psychoanalysis we always work on a case-by-case basis, we must add, however, that there is no singular destiny without a real anchorage in the period in which we live. Every singular destiny necessarily belongs to the color of the century in which it is born, where it develops and where it declines

Perversion sexuelle et dérive totalitaire selon “Nymph()maniac”, Livre 1, de Lars Von Trier

Excellent, percutant, lucide, analytique, pédagogique et ironique est sans doute le livre I du film Nymph()maniac de Lars Von Trier.

Cependant, c’est vraiment dommage qu’il ait été censuré et coupé contre l’avis du réalisateur. Nous vivons sans doute une époque très paradoxale où le législateur croit pouvoir régler certains problèmes sociaux et politiques simplement en interdisant des mots, des signes, des gestes, des plans de films, alors que par ailleurs il ne fait rien, ou si peu, concernant l’ampleur grandissante de l’hyper-sexualité, la pornographie (élevée au rang d’art presque !) et les déviances sexuelles parfois considérées comme des simples “modes de vie”.

À quoi ça sert, par exemple, que le législateur croie dur comme fer au mythe de l’éradication de la prostitution professionnelle et qu’il pénalise les clients, alors qu’une autre prostitution psychopathologique, spontanée et gratuite, prend forme chez des adolescentes et des jeunes femmes qui, comme Joe, se trouvent perdues dans les sentiments, les désirs, les relations à autrui et dans l’absence de projet de vie ?

Je dis que le livre I de Nymph()maniac est percutant par la manière de tourner, par la façon de capter certains gestes et détails comme s’ils étaient presque spontanés, en jouant au plus près de l’intimité psychique des personnages, mais en alternant surtout avec des enjeux macro-psychiques, si l’on peut dire. Percutant, par le choix de la musique en rapport logique avec les plans choisis, par des figures ayant apparemment un aspect comique alors qu’il s’agit d’une critique drastique des moeurs actuelles. Percutant, par le vif tranchant de ces dialogues qui viennent surprendre le spectateur habitué à ce qu’on lui fasse plaisir, ou que l’on recherche sa complicité ou son approbation automatique. Percutant, par le côté pathétique qui prend progressivement le personnage principal en action alors qu’en racontant son histoire elle semble plus centrée et plus apte à élaborer symboliquement sur sa terrible addiction sexuelle. Percutant, in fine, par le choix du thème (la déviance hyper-sexuelle féminine) comme métonymie irréductible de la déchéance actuelle de la société occidentale.

 

Les Dérives actuelles de la société occidentale

Aujourd’hui, ce qui était habituellement considéré comme une déviance, comme un agissement abject, comme une voie majeure vers la souffrance psychique, comme une dégradation de l’humain, est vu désormais comme normal et presque comme une tendance de progrès à imiter sans réflexion ni critique. Et vice-versa, ce qui était avant considéré comme allant de soi et comme normal, tels la différence sexuelle, l’amour de couple, l’amour tout court, l’alliance entre sexualité et amour, etc., est désormais remis en question et vu, au contraire, comme un anachronisme et comme une lourdeur à dépasser. L’importance de Lars Von Trier, l’un des plus grands réalisateurs au monde, est justement de percuter le spectateur avec les rapports entre souffrance psychique et enjeux macro-psychiques. Dans mon point de vue, les enjeux macro-psychiques, ce sont les enjeux inter-subjectifs à une échelle anthropologique.

Nymphomaniac-Joe-et-SeligmanJe dis qu’il est analytique par une mise-en-scène reproduisant, dans sa forme la plus primitive et presque la plus pure, ce qui se joue au fond dans les séances d’une psychanalyse. Joe, jouée  en partie par Charlotte Gainsbourg, à moitié malade de la vie, à moitié malade de sa vie sexuelle, raconte son histoire en l’analysant lorsqu’elle se trouve allongée sur le lit-divan d’un homme qui vient lui porter de l’aide. Face à elle, assis à son chevet, sens primaire de la clinique [1], un vieil homme dont le désir de savoir est mesuré, car sans aspérités, mais appliqué, soutenu, appuyé. Monsieur Seligman écoute profondément Joe tout en associant librement aussi lui-même, à la meilleure façon de ce qui devrait être l’acte d’un psychanalyste non-cadavérisé. Car, en plus, il lui apporte ses connaissances grâce à son expérience et à sa propre histoire pour l’aider à travailler synchroniquement sa narration. C’est ainsi qu’il y a un dialogue psychanalytique entre l’histoire de la jeune nymphomane et la technique de pêche à la ligne de Monsieur Seligman.

Je dis qu’il est lucide parce que Lars Von Trier perçoit très nettement, à mon avis, les enjeux sociaux, psychiques et sexuels des pathologies actuelles, lesquelles, toujours selon mon avis, seraient en lien intrinsèque avec la montée des extrémismes politiques. Et, tout cela, sur le fond d’une crise des valeurs très étendue et dangereuse. Lucide, car il nous propose d’observer le film non pas seulement comme le déroulement d’une intrigue dont l’histoire de Joe serait le point central, mais surtout comme l’expression directe de la pensée de Lars Von Trier. Une pensée qui se profile dans les tableaux, dans les rapports audio-visuels, dans les répliques et dans la continuité fluide de la narration, non pas sur la fille seulement mais surtout sur le sujet qu’il traite (la nymphomanie actuelle). Il est incontestable que Lars Von Trier essaie, et réussit, à travailler une pensée et une analyse, la sienne, pendant qu’il tourne. On sent très nettement donc que, par le moyen du film, nous avons bien rendez-vous presque directement avec le metteur-en-scène et sa pensée.

Il me semble bien que son oeuvre et sa pensée prennent comme objet les dérives actuelles de la société occidentale dont la nymphomanie serait l’un des paradigmes. Mais, quels sont les éléments sociaux qui permettent à ce film de traiter de la perversion de l’éthique, de la perversion du respect et de la perversion de la dignité dans le domaine de la sexualité ?

Aujourd’hui, nous pouvons observer que ceux qui pensent devoir être “subversifs” ou “transgressifs” ne font autre chose que de suivre, sans aucune réflexion critique, un nouveau moralisme créé par les dérives actuelles de la société occidentale, un moralisme féroce auquel ils adhèrent très facilement. Ils y adhèrent parce qu’ils pensent qu’en faisant comme cela ils s’opposent à l’autre morale plus ancienne. Car il y a bien deux morales.

D’abord, il y a la morale traditionnelle, souvent religieuse, figée, qui contraint et limite. C’est la morale dite bourgeoise. Mais, ensuite, en réaction irréfléchie, il s’est développé (quelques années après chaque guerre mondiale) des attitudes, des principes, de façons de faire… opposés à la morale bourgeoise et qui prônent, vis-à-vis de celle-ci, un discours radical de libération. Le problème est que quand cette volonté de libération, en allant à l’autre extrême,  rencontre ses propres limites d’accomplissement, elle devient intolérante à tout ce qui n’est pas “libérateur”. Elle oblige moralement les gens à ne pas céder à la morale bourgeoise, elle contraint les gens à rester “libérés”, elle pousse de façon hyper-surmoïque à la volonté de jouissance, elle stimule les gens à aller de plus en plus loin dans la débauche. Il s’agit de la morale tyrannique de mai 68, qui subsiste encore aujourd’hui mais transformée en néo-féminisme, néo-perversion, idéologie du genre et autres formes multiples de contrainte et manipulation mentales. Mais le problème est que ce nouveau moralisme est souvent bien plus fort que l’ancien, car il profite justement des avantages de la nouveauté et de l’hypocrisie des idéologies se présentant comme “libératrices”. D’ailleurs, chaque perversion se présente au début de cette façon, c’est-à-dire comme une libération qui se révèle n’être au fond qu’une autre forme d’enfermement. Il y a donc à être très prudent et distant des prêcheurs de révolutions, des idéologues de formules messianiques de libération et des faux-amis, surtout lorsqu’il se retrouvent sous la forme de communautés organisées ou de groupes de pression. Mais il y a aussi à se méfier des propres tyrannies personnelles qui, prenant source dans l’éclatement confusionnel de la famille aussi bien que des structures de parenté, soumettent progressivement le sujet sous le joug d’addictions en tout genre et d’addictions sexuelles en particulier.

Peut-on toutefois imaginer que Nymph()maniac puisse parler d’un cas singulier sans aucun ancrage dans l’actualité politique, sociétale, sociale et psychopathologique ? Je ne le crois pas. Parce que, comme nous venons de le dire et comme nous allons l’étudier ci-bas, ce film comporte des références claires et précises et volontaires, aux débats actuels sur la montée de l’extrême-droite. En effet, ces références nous permettent de dater les événements du film non pas dans le passé, ni dans un temps universel indéfini, mais bien à l’époque actuelle. Si en psychanalyse nous travaillons toujours dans le cas par cas, nous devons cependant ajouter qu’il n’existe pas de destin singulier sans un ancrage réel dans l’époque où l’on vit. Tout destin singulier s’inscrit forcément dans la couleur du siècle où il naît, où il se développe et où il décline.

 

Perversion sexuelle et perversion sociale (extrême droite)

Je constate qu’un réalisateur aussi important que Lars Von Trier nous montre, dans le premier livre de ce film, une thèse proche de ce que j’observe depuis presque 20 ans concernant le lien entre les nouvelles perversions sexuelles et la montée des extrémismes dans la société occidentale. Je me suis, en effet, aperçu depuis longtemps que ces deux phénomènes pouvaient bien être corrélés l’un à l’autre. Je ne dis pas que l’un est la cause, ou l’effet, de l’autre. Mais que ces deux phénomènes semblent être en intime corrélation, concaténation et correspondance.

Je constate, en effet, dans Nymph()maniac, la relation entre perversion sexuelle et perversion sociale, notamment celle d’extrême droite. Je dis extrême droite, mais on pourrait inclure aussi l’extrême gauche car, à d’autres moments de l’histoire, elle a bien été, elle aussi, le principal censeur de certaines formes d’art, de l’initiative privée, de la liberté d’expression et d’entreprendre ainsi que de la psychanalyse. Aussi bien l’extrême droite que l’extrême gauche sont imprégnées de perversions sociales et politiques, parfois criminelles. Toutes les deux luttent contre le “système”, contre le “capitalisme”, contre la “mondialisation”, en s’appuyant sur des véritables thèses paranoïaques d’un complot de l’Autre. Toutes les deux détestent les religions mais, paradoxalement, produisent elles-mêmes des idolâtries et des cultes de la personnalité à la place de la réflexion critique, dépendent d’images fétichisées, adorent leurs idéologies de façon fanatique et suivent des rituels presque religieux. Toutes les deux développent une laïcité fanatisée, avec des terribles injustices sociales et une classe élitiste de bureaucrates corrompus et jouissant sans entraves. Toutes les deux peuvent dériver facilement vers la tyrannie ou l’oppression lorsqu’elles sont au pouvoir. Car toutes les deux ont un système hyper-moraliste propre qui est très ancré et fortement intolérant vis-à-vis des adversaires politiques.

Eh bien, le constat que j’ai fait il y a longtemps est le suivant : plus la société occidentale développe des actions et des discours faisant l’apologie des perversions sexuelles, plus les groupes fanatiques comme l’extrême droite ont des facilités à se répandre dans l’électorat d’un pays. Perversion sexuelle et perversion sociale (populisme d’extrême gauche ou populisme d’extrême droite), ce sont les deux versants d’un même problème. La perversion sexuelle alimente la perversion sociale, et vice versa. Il me semble que le travail de Lars Von Trier nous amène à penser quelque chose d’équivalent, quelque chose de proche à ce constat. A-t-il l’intention délibérée de le faire ? Je ne sais pas. Mais, dans son film, les éléments nécessaires pour faire ce constat y sont bien présents.

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Rammstein, Die Band, Deutschland

À cet égard, dans Nymph()maniac, quelques références à la poussée de l’extrême droite dans la jeunesse européenne, s’insinuant dans le choix de la musique du groupe Rammstein par exemple [2], mais aussi dans les dialogues sur l’anti-sionisme ou l’anti-sémitisme, vont de pair, dans le travail de Von Trier, avec une analyse de la perversion sexuelle, comme si ces deux phénomènes faisaient partie d’une même problématique. En effet, sans parler des controverses générées à Cannes par les propos de Lars Von Trier sur le nazisme, interprétées de façon primaire et moraliste par les médias, mais comme réponse, me semble-t-il, aux réactions très injustes de certains contre lui, il y a dans le film des références claires à la montée du discours d’extrême-droite. Par exemple, tout d’abord, lorsque le film commence par une scène où Joe est retrouvée semi-inconsciente par Seligman après avoir été victime de violences. Un sous-entendu émerge entre les ruelles froides, grises et humides : la jeune femme gît dans le caniveau à cause de ses habitudes sexuelles et passée à tabac par des gens qui s’y opposent ou par des gens qui laissent libre cours à leurs pulsions sur elle, ce qui revient au même. Ensuite, lorsque le vieux Seligman, présenté sans nécessité apparente comme « juif », développe un monologue sur les différences entre antisionisme et antisémitisme. La phrase principale du monologue de Seligman est à peu près celle-ci : « Je suis antisioniste mais pas antisémite, et les gens ont bien tort de penser que c’est la même chose. » Ou encore lorsqu’éclate la musique hyper-tonique du groupe Rammstein, bien connu par les controverses qu’ils ont, volontairement ou involontairement, générées sur une prétendue propagande néo-nazie.

Sur le cas Rammstein, je dois dire que si ses membres, pris individuellement en tant que citoyens, votent à gauche ou à droite, cela ne m’intéresse pas outre-mesure. C’est leur affaire. Mais s’ils ont eu besoin de se justifier, c’est à cause de l’ampleur des polémiques. Ainsi, dans l’album Mutter, il y a des morceaux où ils se réclament comme étant de gauche, mais qui servent surtout à faire calmer les controverses et polémiques sur leur appartenance supposée à des mouvances néo-nazies. Cependant, ce qui m’intéresse vraiment est le fait que, en tant que groupe de néo-metal, dans leurs attitudes, dans leurs textes, dans leurs musiques, concerts, etc., il y a eu et il y a encore une profusion d’images bestiales, sanguinaires, pornographiques, violentes, criminelles…, ensemble avec des réels emblèmes nazis ou avec d’autres symboles les évoquant. S’agit-il seulement d’une provocation gratuite, voire d’une apologie de la perversion, ou, au contraire, d’une critique ironique et provocatrice de la société actuelle ? Après les controverses, ils affirment qu’il s’agit plutôt de cette dernière raison. Je pense qu’on peut leur faire confiance sur leurs réelles intentions. Mais, concernant notre analyse du film, peu importe. Que ce soit une chose ou l’autre, ils véhiculent consciemment ces éléments à un degré suffisant pour rappeler et éveiller dans les consciences les discours, les objets de rejet et les actes des nazis.

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Rammstein, album « Herzeleid », 1995. Première pochette ayant causé polémique.

Par exemple, dans la pochette initiale de l’album Helzeleid, certains seraient tentés d’y voir une figuration du Herrenvolk, ou la race des seigneurs, prônée par Hitler. Car il s’agissait de montrer les membres du groupe torse nu, à l’allure fière, auto-suffisante et presque défiante, tous muscles saillants. Lors des premiers concerts, ils pouvaient également mettre le feu dans le public avec des lance-flammes et du pétrole disséminé auparavant dans les espaces laissés vides par le manque de spectateurs. Sinon, « on a aussi accusé Till Lindemann, le chanteur, de rouler les [r] à la façon d’Hitler ». Et, lorsqu’ils reprennent le morceau Stripped, de Depeche Mode, ils utilisent « des images issues d’un film qu’avait réalisé Leni Riefenstahl (cinéaste favorite d’Hitler) pour les Jeux Olympiques de 1936 »[3]. Mais le groupe Rammstein, ne se limite pas à véhiculer des ambiguïtés avec les symboles nazis. Il en crée aussi d’autres en rapport aux violences et aux déviances sexuelles. Ainsi, par exemple, dans d’autres albums comme Sehnsucht de nombreux thèmes tabous sont abordés, tels que l’inceste et la pédophilie, en passant par la soumission sexuelle… Il y a aussi une caricature de l’homosexualité (dans Mann gegen Mann), ainsi qu’une caricature provocatrice de la pornographie (dans Pussy). Les éléments qui se réfèrent à la combinaison entre perversions sexuelles et emblèmes nazis, ou d’extrême droite, sont donc bien présents et concrets dans les musiques et les concerts de Rammstein.

Il me semble, alors, que nous pouvons prendre ces éléments référentiels comme une tentative, sensible et profonde chez Lars Von Trier, de montrer la corrélation entre, d’une part, l’apologie presque officielle de la perversion sexuelle et, d’autre part, la montée de l’extrême-droite. Comme si la deuxième réagissait et s’enflammait contre la première et comme si les deux tendances étaient, paradoxalement, des corrélations résultantes d’un troisième élément. Troisième élément, signalé celui-ci autour de ce qui est communément habitué d’appeler par le terme de crise : crise sociale, crise financière, crise du travail, de l’école, de la famille, du couple, de l’amour, de la sexualité, des sexes, crise des valeurs, des normes, des principes traditionnels, crise des totems et des tabous fondant notre lien social…

L’idée est que, par exemple, plus le législateur soutient, cautionne ou normalise la perversion sexuelle, plus le secteur conservateur de la société tend à réagir négativement et parfois à dériver vers des extrêmes. Et, par conséquent, plus ce double mouvement s’accroit (apologie de la perversion sexuelle, réaction négative des conservateurs), plus les partis d’extrême droite captent des voix. Car ces nouvelles voix viennent ainsi des secteurs conservateurs appartenant aussi bien aux milieux aisés, qu’aux milieux intermédiaires et populaires, d’ailleurs surtout aisés et populaires, scandalisés par la débauche sociétale qui donne des titres de noblesse aux déviances et perversions sexuelles. Nous sommes en train d’observer ce phénomène avec une grande acuité aussi bien aux USA qu’en France ou dans d’autres pays d’Europe, avec l’émergence parfois d’actes violents extrêmes, apparemment incongrus, inhumains et incompréhensibles.  : massacres d’élèves faits par des jeunes dans les lycées américains, épidémie de suicides d’adolescents, tueur fou en Norvège…

 

211bc841Clinique ironique de la nymphomanie : haine de l’amour et tyrannie du clitoris

Le film de Von Trier a ainsi le mérite de montrer que la nymphomanie n’est en rien une sorte de libération sexuelle, ni une nouvelle tendance amusante de la vie intime, mais bien une radicalité pathologique laquelle demeure paradoxalement liée, à son insu, aux dérives les plus violentes et totalitaires comme celles de l’extrême droite. D’ailleurs, le film Nymph()maniac commence par le tableau de Joe gisant par terre, dans un recoin sombre et sinistre, après avoir été probablement passée à tabac. Purgation de l’abject ? Purification hyper-morale de l’hyper-perversion par le sacrifice ou l’auto-sacrifice ? Expiation individuelle et collective ? Érotisation perverse de la violence en réaction à l’hyper-érotisation des relations humaines et à la déchéance de la sexualité ? Ou encore érotisation de la violence comme réponse à la haine de l’amour qui accompagne les nouvelles formes de perversion sexuelle dans la société occidentale ? En tout cas, la perversion sexuelle se radicalisant et se mêlant à la vie normale mène forcément vers le renforcement de la tyrannie et du totalitarisme. Voilà ce que cela veut dire.

Je dis aussi qu’il est pédagogique parce que Lars Von Trier ne cherche pas à ce que le public l’aime, ni à endormir le spectateur mais plutôt à le réveiller de sa léthargie conformiste. D’où l’effet de provocation. Car, on ne sort de ses pensées habituelles que par une sorte d’auto-violence qu’implique la confrontation à une lucidité imprévue et non-demandée. Pédagogique, parce qu’il prend son temps et son énergie pour créer une fable filant avec sa puissance didactique tout au long de la narration de l’histoire, et ceci par l’utilisation d’innombrables techniques cinématographiques, théâtrales, audio-visuelles, informatiques et narratives.

Je dis, enfin, qu’il est ironique parce qu’il prend le contre-pied de ce que les gens sont collectivement prêts à croire et à accepter. Un signe qui ne trompe pas est d’observer le public pendant la projection du film. Si, au début, il y a quelques rires de personnes supposant que l’auteur du film recherche leur complicité, par une forme d’humeur noire ou ironique qu’ils ne semblent pas vraiment comprendre puisqu’ils ne rient que là où il y a un premier registre, vers la deuxième moitié du film, les rires ont complètement disparu bien que la cadence ironique soit toujours présente. La provocation de Lars Von Trier est ironique car elle cherche à faire que le spectateur réfléchisse autrement en intériorisant son rire.

Le transfert automatique d’une partie du public repose ainsi sur une complicité fantasmée avec le metteur-en-scène lequel, parlant de sexe d’une façon brute, est trop vite supposé faire l’apologie des nouvelles sexualités, alors que c’est tout le contraire, à mon avis. C’est pour cela que les rires cessent progressivement, pour devenir intériorisés, selon ce que la véritable ironie de l’auteur transmet. Il y aurait aussi une terrible incompréhension si quelqu’un allait voir ce film en le prenant comme un film pornographique ! Dans tous ces cas, il s’agit de la même incompréhension qui est parfois sensible, par exemple, entre deux langues si proches qu’elles utilisent les mêmes mots pour signifier toutefois des choses très éloignées. À ces mots, présents dans le phénomène d’incompréhension — par négligence, ou par complicité fantasmée, — de la distance subjective entre deux langues, on les appelle “faux amis”.

 Nous voulons alors évoquer les éléments soulignés par la clinique ironique de Lars Von Trier sur la perversion sexuelle de notre société actuelle. Il me semble que Lars Von Trier veut décrire par là la source familiale d’où proviennent les graves troubles sexuels de Joe. Il nous montre deux parents qui, bien qu’ayant une apparence normale ou malgré le fait qu’ils soient bien intégrés dans la vie sociale et professionnelle (le père est médecin, leur maison est bien entretenue et agréable, ils semblent être des gens sans problèmes), sont en revanche suffisamment pathogènes dans la relation à leur fille. Chacun d’eux est présenté comme ayant de véritables problèmes psychologiques, voire même psychiatriques.

diabolique-nymphomaniac-01L’élément le plus saillant de la perversion nymphomane semble être ainsi, chez Von Trier, la haine de l’amour. Une haine de l’amour touchant tout d’abord le rapport à la mère, considérée par Joe comme une véritable « garce ». Elle l’affirme, le réaffirme, sans le revendiquer, sans se rebeller directement contre sa mère, mais en produisant toute une gamme de jeux chargés érotiquement et comme substituts de l’amour manquant de sa mère pour elle. Joe fait progressivement passer sa rébellion contre la mère par les jeux solitaires ou à deux, par les jeux sexuels, par les jeux secrets. C’est ainsi, par exemple, qu’elle invente avec une copine le jeu de la grenouille dans la salle de bains, jeu où les deux fillettes s’excitent et éprouvent des voluptés sexuelles en glissant contre le sol mouillé à la mode des grenouilles. Joe insiste alors par ces actes à charger sa mère non pas d’abandon ou de négligences, non pas de violences ou de maltraitances, mais tout précisément d’indifférence à son égard.

La mère est, en effet, décrite par sa fille en des termes qui ne laissent aucune équivoque. Sa fille ne l’aime pas du tout. Elle se plaint d’avoir été délaissée par sa mère de manière injustifiée. Et on voit effectivement la mère qui tourne le dos à sa fille en jouant ses patiences, la mère qui s’arrête sans trop insister devant la porte de la salle de bains où sa fille joue ses premiers jeux érotiques, délaissant son mari à la maison, ne cherchant pas à créer une communication, une complicité, un échange approfondi avec sa fille. Les questions sur la féminité et sur la sexualité doivent être trouvées dans une encyclopédie ou dans les jeux avec une copine, plutôt que dans le dialogue avec la mère. Celle-ci, pour des raisons qui ne sont pas dites, n’est pas à la hauteur de sa fonction à ce niveau. Une fêlure affective et relationnelle semble avoir été créée entre la mère et la fille depuis très tôt.

En contre-position, nous avons aussi l’image d’un père médecin qui ne fait pas le poids devant la faille considérable, l’absence radicale, du désir de la mère. Il ne se pose pas en tant que contre-poids parental adéquat pour l’équilibre mental de sa fille. Probablement psychotique, en proie à des états délirants, possiblement halluciné et secrètement complice des recherches sexuelles de sa fille depuis son plus jeune âge, ce père est le seul homme aimé mais d’un amour inconditionnel et exclusif, aspirant, trop aspirant.

Personne ne peut affirmer avec certitude que le père de Joe est réellement psychotique. Cependant, on peut tout à fait dire qu’il l’était probablement. Car les états psychopathologiques qu’il présente à l’hôpital nous le laissent penser. Tout comme son regard derrière la porte quand il observe sa fille lisant l’encyclopédie sur des questions sexuelles, ou encore la modalité de son discours intérieur quand il se parle tout seul à propos de la relation entre sa femme et sa fille. En outre, il semble avoir des hallucinations et des délires psychotiques lors de la scène de l’hôpital, lesquels sont appelés delirium dans le film. Notons qu’en anglais le terme “delirium” ne veut pas dire, par exemple, “delirium tremens” mais bien délire dans le sens psychotique. De toute façon, à aucun moment le père de Joe n’est montré comme un sujet alcoolique (qui aurait, de par ce fait, un delirium tremens par exemple). Il est ainsi vraiment improbable que les états présentés à l’hôpital soient liés à une hypothétique réaction au sevrage alcoolique ou qu’ils soient la résultante d’un état crépusculaire devant un ou une série d’événements traumatiques éventuels. Autrement, ces événements éventuels auraient été au moins évoqués dans le film. En revanche, la piste de l’épisode psychotique est beaucoup plus probable. En outre, on peut tout à fait être un gentil papa et être, malgré tout, psychotique ou devenir un père démissionnaire. Une chose n’exclut pas l’autre.

Le couple des parents ne semble pas du tout épanoui non plus. Là aussi, il manque une complicité, un échange, un lien humanisé. On est bien loin de supposer de véritables relations sexuelles satisfaisantes entr’eux. La mère n’accompagne pas son mari à l’hôpital. Elle est assez éteinte dans sa relation avec lui. Et la petite Joe ne peut pas alors s’accrocher de façon idéale au couple que forment ses parents. Bien au contraire, elle semble avoir construit sa psychopathologie en fonction des inadéquations dans ce couple qui ne la fait ni rêver ni désirer être en jour en couple à sont tour.

De là, la petite nymphe qui traverse sa mutation de fille en jeune femme, passera à des jeux plus périlleux, cette fois-ci avec des partenaires masculins inconnus d’elle. C’est le jeu dans le train, où il faut séduire une multiplicité d’hommes, les conduisant directement dans les toilettes pour se faire baiser sans aucun attachement ni réel abandon corporel ni aucun don de soi non plus. Ce qui compte, comme dans les expériences érotiques des jeunes femmes américaines et maintenant européennes, notamment la one-night stand, le casual sex, le sex with strangers ou le one shot, est non pas de faire l’amour mais bien de baiser, ou de se faire baiser, par le plus grand nombre d’hommes étrangers de passage. Le jeu du train chez Joe n’a qu’une règle supplémentaire : comme dans les pratiques érotiques style one-night stand, il s’agit de ne pas avoir un deuxième acte sexuel avec le même homme.

Le mouvement affectif et émotionnel qui tente d’étrangler l’amour dans son lien avec l’érotisme est progressif, puisqu’il traverse plusieurs étapes avant de parvenir à sont état définitif, où il se cristallise souvent pour très longtemps. Nous avons ainsi la déception, la suspension, la négation, l’anomie et la haine de l’amour. Le sujet part d’une déception importante vis-à-vis de la carence de l’amour de l’Autre (l’Autre maternel, de préférence). Ensuite, le sujet vit des épisodes plus ou moins clairs de suspension de cet amour se convertissant à l’époque de la puberté et au-delà en recherche sans amour de l’autre sexe. La négation première de l’amour s’installe désormais, en se modifiant en anomie radicale de l’expérience amoureuse, pour laisser la voie libre à l’expression d’une sexualité déshumanisée. Finalement, le sujet garde la sexualité pervertie, tout en s’appuyant sur une nouvelle condition d’amour qui serait justement la haine de l’amour.

Dans la haine de l’amour, il ne s’agit pas seulement de haïr l’amour et de le tenir suffisamment à l’écart des choix et des décisions de la vie. Il s’agit également d’aimer éventuellement quelqu’un, mais avec une profonde haine de soi, de l’autre et de la relation. Ce qui se traduit souvent par des agissements dans le champ de la sexualité, soit par des actes d’infidélité ou de tromperie mais sans éprouver le sentiment de culpabilité, soit par une froideur, un manque de sensibilité sexuelle vis-à-vis du partenaire. C’est ce qui arrive à Joe dans le seul rapport d’amour qu’elle peut plus ou moins entretenir avec un garçon, à ce stade de son histoire, c’est-à-dire avec Jérôme.

larsComment parvient-elle à construire sa perversion nymphomane ? En suivant ses jeux infantiles, nous pouvons dire qu’elle découvre la suprématie idéologique et addictive du clitoris. Cette domination tyrannique du clitoris se concentre dans l’image de la vulve, dont le signe () devient le représentant liant le statut de nymphe aux expériences d’addiction (acception possible du suffixe manie, comme dans toxicomanie). D’autre part, l’acte sexuel devient non seulement une décharge (d’affects, de sentiments, de déceptions, de revanches… contre le manque radical d’amour), mais surtout l’acte sexuel devient aussi un moyen d’obtenir un substitut de l’affect rejeté, ce dont elle est profondément clivée. Ainsi, le signe (), à la place de la lettre o, dénote une vulve sur-érotisée où se situent, paradoxalement, et la sur-excitation sexuelle, avec son surplus de jouissance, et le manque radical d’amour, voire la haine de l’amour.

Joe ne court pas derrière, telle une reichienne moderne, une magnifique, hypothétique et idéalisée fonction de l’orgasme. Joe développe plutôt, par une sur-puissante excitation sexuelle, mélangée épisodiquement avec une profonde anesthésie sexuelle de base, une sorte de perversion de la jouissance sexuelle. C’est-à-dire qu’elle recherche dans la jouissance sexuelle un moyen en or pour récupérer ce dont elle est clivée. Cette recherche érotique en kaléidoscope, par où Joe exerce une volonté de jouissance traduite par de la manipulation, ou plutôt par la volonté de se faire manipuler tout en manipulant l’Autre, devient chez elle une véritable dysfonction de l’orgasme féminin.

Ce paradoxe, qui lie la perversion sexuelle avec la haine de l’amour, maintient la jeune Joe dans un état où les divers aspects de sa vie sexuelle, représentant en acte sa vie psychique, restent clivés, dispersés, cloisonnés, fragmentés, sur-individualisés et hyper-chargés d’un manque terrible d’affect.

Dans la nymphomanie de Joe, la vulve ainsi hyper-chargée, comme dans les pires mises-en-scène des groupes néo-pervers, est utilisée à l’excès comme une valeur de contestation et de rébellion anti-religieuse, anti-couple, anti-famille, en un mot anti-amour. La femme nymphomane, derrière sa vulve fétichisée, pousse l’Autre vers des attitudes tyranniques, violentes et totalitaires à son égard.

 

La suite de l’analyse se trouve ici : https://www.psychanalysevideoblog.com/sadomasochisme-perversion-extreme-et-forclusion-de-la-feminite-dans-nymphmaniac-livre-2-de-lars-von-trier/

 

Notes

1. Le mot clinique signifie l’observation et l’attention faites au chevet d’un malade.

2. Rammstein est un groupe allemand de rock metal industriel connu pour les controverses sur son adhésion supposée à l’idéologie nazi (cf. Magazine Rock Sound 132, février 2005). Ils ont tendance à combiner l’iconologie nazi avec la pornographie et avec des images de plusieurs perversions sexuelles et criminelles. Cependant, ils se considèrent eux-mêmes comme étant politiquement de gauche !

[3] Cf. www.planetrammstein.com.

 

German ARCE ROSS. Paris, 2014.

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