German ARCE ROSS. Paris, 2016.

Référence bibliographique (toute reproduction partielle, ou citation, doit être accompagnée des mentions suivantes) : ARCE ROSS, German, « Inceste maternel et “outisme” dans Bad Boy Bubby », Nouvelle psychopathologie et psychanalyse. PsychanalyseVideoBlog.com, Paris, 2016.

Intervention à la projection-débat autour du film Bad Boy Bubby, de Rolf de Heer, Grand Prix du Jury à la Mostra de Venise 1993, organisée par Nour Films, au Studio Galande, au 42 rue Galande 75005 Paris, le mercredi 23 mars 2016.

1118full-bad-boy-bubby-screenshot-2Maternal Incest and Child Abuse in Bad Boy Bubby

Film Bad Boy Bubby shows, on one hand, the profound deterioration of maternal and paternal functions that we observe gradually increasing since the middle of the XXth century and, very clearly, since the beginning of the XXI century.

Bad Boy Bubby does not only deal with the maternity foreclosure which undoubtedly accompanies the decline of paternity.

It deals mostly with a radical perversion that comes to light probably as an unsuccessful attempt to substitute for this foreclosure of the maternal love.

This film shows how much the “tool-istic” subject – and, by extension, the autistic – needs well-defined functions and roles, in terms of the difference of sexes, concerning the parental father-mother couple.

Inceste maternel et “outisme” dans Bad Boy Bubby

Bad Boy Bubby est un film impressionnant qui représente, avec un trait cru et radical, la monstruosité humaine surgissant de l’ombre humide et froide des pulsions de mort. Cette esthétique du grotesque maternel finit par se résoudre, mais à un prix si élevé qu’il comporte des meurtres en série et une errance sous l’empire des seins.

Apparemment anticlérical, cet excellent film est au fond un cri profondément humain. Dans et par son discours contre Dieu, dans et par le soin des handicapés, dans et par le respect de soi et des autres, Bad Boy Bubby se révèle être un chant d’amour asphyxié pour un vrai père.

Ce film montre à quel point le sujet “outiste” — et, par extension, l’autiste — a besoin des fonctions et des rôles bien marqués, en termes de la différence des sexes, concernant le couple parental père-mère.

Déclin de la fonction maternelle : fiction ou réalité ?

Peut-on parler d’un cas de fiction comme s’il s’agissait d’un cas clinique réel ?

En psychopathologie et en psychanalyse, nous sommes habitués à travailler au quotidien avec des produits composites entre réel, fiction et perlaboration. Déjà, de façon générique, le fantasme et le symptôme opèrent en modifiant profondément le réel de l’expérience de chaque sujet. Puis, dans l’analyse, il se produit forcément un travail à double voie entre réel et fiction. D’une part, le patient interprète constamment et tout seul ses troubles réels, ou son malaise, dans la narration sous transfert que l’analyse permet. D’autre part, il construit, déconstruit et reconstruit cette fiction à vocation de vérité – écrite à quatre mains, grâce à l’acte analytique –, une fiction produisant des effets sur le réel des troubles.

Chaque cas clinique pur (non analysé) est déjà en soi une interprétation possible du réel en jeu. Et chaque cas sous transfert, d’autant plus s’il devient une communication scientifique, est le produit d’une construction parfois composite. Il s’agit d’une composition qui donne à chaque fragment du réel de l’expérience une valeur et une signification plus précises pour dégager la logique en jeu. Comme le réel du citron, le réel de la menthe et le réel du rhum se retrouvant dans la nouvelle composition du mixologiste ne sont pas moins réels, ils deviennent pourtant les ingrédients d’une élaboration non-naturelle.

Le fait que le cas Bubby soit une fiction inventée par un réalisateur n’est pas, pour nous, rédhibitoire. Bien au contraire, le réalisateur, pour le concevoir, doit partir de fragments vécus ou sus ou vus ou entendus de l’expérience d’autrui. Un réalisateur réalise une fiction à partir de fragments du réel. Raskolnikov dans Crime et Châtiment, Grenouille dans le Parfum, Francisco dans Él de Buñuel ou Kasper Hauser pour Werner Herzog sont ainsi de personnages qui nous indiquent des éléments appartenant à une logique du réel que ces écrivains ou réalisateurs tentent de cerner. C’est à ce titre que Bubby nous intéresse.

1118full-bad-boy-bubby-screenshotRéalité de la perversion maternelle ?

En effet, dès avant la fin du XXeme siècle, nous avons pu connaître des cas d’enfermement, de séquestration, d’instrumentalisation affective et d’abus sexuels opérés sur des enfants par leurs propres mères. Bubby serait ainsi un paradigme qui fixe et condense le réel complexe de la nouvelle perversion maternelle.

Ces dernières décennies, il y a eu, en France et dans d’autres pays occidentaux, une grande quantité d’enfants violemment maltraités et sexuellement abusés notamment par la mère, comme le cas impressionnant du petit Johnny en 1999 [1].

Ou comme un petit enfant de 3 ans utilisé comme jouet sexuel par une mère sadomasochiste et échangiste, près de Montreal, en 2013 : «[dans des vidéo interceptées par la police] on voit une dame et un garçon, qui n’a pas plus que trois ans, faire une fellation à tour de rôle à un homme inconnu, assis dans une chaise. On entend le garçon dire: «Maman» et celle-ci s’adresse à lui par son prénom. Autant la femme que l’homme encouragent le garçon et on voit très bien que ce n’était pas la première fois que l’enfant faisait cela», a relaté l’enquêteur Carfagnini. D’autres vidéos tournés par le conjoint avec son cellulaire montrent le bambin recevoir une fellation de sa mère, alors que sa couche est descendue à la hauteur de ses genoux. On voit aussi l’enfant masturber sa mère » [2].

Ou alors comme le cas de la mère Nadia avec ses enfants à La Réunion, en 2015. Cette mère « a fait vivre un véritable calvaire à quatre enfants. Lors de ses auditions, Nadia P. a admis “être attirée par les corps des jeunes garçons”. Une déviance qui s’est manifestée par des rapports sexuels avec deux de ses propres fils et deux marmailles de ses amants (absents lors des sévices). […] Autant terrorisés que sous le joug affectif de leur mère, ces enfants décrivent l’horreur tout en la minimisant » [3]

Mais il y a aussi quelques adolescents qui ont eu de longues périodes des relations sexuelles avec leurs mères, comme le cas d’un garçon de 14 ans, aux USA. Selon le témoignage de ce sujet, en 2014, « it started when I was 14, my mom was 37. […] I was injured in an accident at 14 and incapacitated. I went from masturbating 2 times a day to zero. After 2 weeks, I was frustrated and took it out on my parents. My mom and dad knew what was up and talked about my mom “helping” me masturbate. They approached me one afternoon and when my mom said, I know you are frustrated and why you are frustrated would you like some help masturbating. Blood was rushing in my ears and I said yes but I really didn’t know if she meant what I thought she meant. I was excited and confused. She said that she would take care of me when I went to bed. Hours away. […] The first time we had intercourse, I was lying in bed getting oral from her. In the middle of it, she stopped, climbed up my body, pulled her panties aside and sat on me. She was wearing a long Tshirt. She told me not to cum and she rode me for about a minute and came. She then finished me with her mouth. My head was spinning » [4].

Dans des cas de ce type, selon le psychiatre et psychanalyste Frank Chaumon, « la mère cherche la retrouvaille narcissique du même, elle veut se ressourcer dans son enfant, retrouver avec lui et auprès de lui la réserve narcissique de l’être, et elle se heurte à la violence de la pulsion, qui se saisit de son corps pour en faire choir la part perdue, à jamais manquante » [5]. Pour lui, comme pour d’autres auteurs, il y aurait alors un grand risque de perturbations narcissiques dans l’inceste maternel. Ainsi, par exemple, pour les psychanalystes Glen Gabbard et Stuart Twemlow, il existe des différences bien marquées entre hommes et femmes par rapport à la séduction de la figure parentale du sexe opposé. Selon ces auteurs, les garçons éprouvent plus souvent et plus intensément que les filles, dans la même situation incestueuse, un sentiment presque mégalomane d’être une exception pour leur mère. De là viendrait le fait qu’ils puissent développer le fantasme d’être au-dessus des normes, des règles et des lois se constituant, à l’âge adulte, une éventuelle carrière sociopathe ou agressive voire violente envers les femmes [6].

Le film Bad Boy Bubby montre, d’une part, le profond délabrement des fonctions maternelle et paternelle que l’on observe en augmentation progressive depuis le milieu du XXème siècle et, très nettement, depuis le début du XXIème siècle. Bad Boy Bubby ne traite pas seulement de la forclusion de la maternité qui accompagne sans aucun doute le déclin de la paternité. Il traite surtout d’une perversion radicale venant au jour probablement comme tentative ratée de suppléance à cette forclusion de l’amour maternel.

Sans possibilité d’auto-critique, sans se poser des questions quant au bien-fondé de ses actes, la mère instrumentalise, par exemple, la croyance religieuse pour maintenir Bubby captif et hyper-dépendant d’elle. Le Christ à la Croix devient une amulette représentant une autorité absolue, à respecter sans conditions ni transgression possible. Nous avons là le terrible confinement spatial dans des conditions d’hygiène déplorables, mais aussi l’enfermement affectif dans un univers maternel peuplé par des fantasmes, phobies, violences verbales et physiques, ainsi qu’abus sexuels. On entre ainsi dans une sorte de totalitarisme psychosexuel.

Mais ce film montre, d’autre part, également l’état psychique, réduit à l’une de ses expressions les plus primitives, d’un petit enfant ayant vieilli sans vraiment pouvoir développer ses aptitudes linguistiques et sociales. Ou si peu.

Un enfant est ainsi élevé, ou plutôt enlevé à la société, par une seule personne, la mère, laquelle est dominée par des pulsions incestueuses non-maîtrisées.

Bad Boy Bubby est-il un cas d’autisme ou plutôt d’outisme ?

À 35 ans, Bubby n’est pas autiste. S’il l’a peut-être été, il ne l’est plus. En revanche, il présente une pathologie proche de l’autisme, une sorte de post-autisme que nous allons tenter de décrire.

D’après nos observations des conditions psychiques présentées par des cas comme celui de Bubby et d’autres semblables, tels que Johnny, les fils de Nadia, etc., l’enfant devient dans le réel, à notre avis, un véritable outil de jouissance, un accessoire affectif, un appendice du corps négligé de la mère. C’est pour cette raison que je ne parle pas d’autisme pour ce cas, mais plutôt d’“outisme”.

Bad Boy Bubby BRRip - zeberzee.mp4_snapshot_00.02.39_[2013.07.28_21.37.55]Le phénomène de l’outisme serait à considérer comme l’événement intersubjectif où s’établit une instrumentalisation, un outillage de l’enfant à double voie, c’est-à-dire réciproquement car de part et d’autre. D’un côté, la mère instrumentalise l’enfant et, d’un autre côté, celui-ci ne peut pas se concevoir en dehors de sa fonction d’outil de la mère. C’est seulement à cet endroit, dans l’espace transitionnel d’une fusion érotique et “outistique” mère-enfant, qui peut exister le véritable rapport sexuel, à savoir l’inceste maternel. Mais, comment pouvons-nous décrire l’ambiance intersubjective de cet espace incestueux ?

Vis-à-vis de l’univers outistique chez Bubby et sa mère, l’extérieur est phobicisé, l’Autre social est phobicisé, l’enfant n’étant qu’un objet-outil contra-phobique de la mère. Et il y a également une fétichisation qui répond à cette phobisation de l’extérieur et de la société. Mais, ce n’est pas l’enfant qui est fétichisé, parce qu’il ne se place pas en tant que phallus imaginaire dans un éventuel pur fantasme de la mère (Arce Ross, Fétichisation de l’amour phobique, 1994) et parce qu’il est en prise directe avec la perversion actée de celle-ci. En revanche, c’est l’événement intersubjectif mère-enfant lui-même – incarné par la cave où vit Bubby et où se joue l’instrumentalisation incestueuse – qui est extrêmement fétichisé par Bubby, en plus évidemment des particularités anatomiques de la mère telles que les gros seins et l’obésité générale. Nous avons ainsi un extérieur phobicisé et un intérieur concentrationnaire fétichisé, car absolument protecteur tout en incluant une jouissance mystérieuse, barbare, totalitaire.

L’amour maternel est, d’abord et jusqu’au bout, l’amour d’absoluité, à savoir l’amour inconditionnel où règne un désir d’absolu. L’absoluité dans l’amour veut dire que l’alternance entre présence et absence de la mère ne produit pas une véritable dialectique propice au désir (Arce Ross, Les Structures pathologiques de l’amour dans la psychose, 1989). Car la présence et l’absence de la mère n’apportent pas de valeurs de perte, de frustration ou de déception, sauf un léger sens de privation de la mère elle-même. Et nous savons que sans événement de perte il n’y a pas de possibilité de désir. Et qu’un acte sexuel sans désir, mais avec amour absolu, est le propre du seul rapport sexuel qui puisse s’écrire et qui enferme totalement le sujet, l’inceste mère-enfant.

Autisme et “outisme” ont quelques similitudes, mais ont surtout des différences. D’ailleurs, l’enfant autiste n’a jamais été ni maltraité ni abusé sexuellement – même si on peut discuter sur son “enfermement” ou sur une éventuelle “séquestration” de par la mère –, alors que c’est bien le cas des enfants “outistes”. Les enfants “outistes” seraient ceux qui, anciens autistes ou pas, auraient été fabriqués précisément par l’enfermement et par l’inceste maternels. Autrement dit, dans le cas de l’outisme, la causalité psychique – sans aucun doute non-neurologique et non-biochimique – est très évidente de par l’existence combinée de haute maltraitance, enfermement radical et inceste maternel.

Différente de la mère réfrigérateur des enfants autistes de Kanner et de Bettelheim, différente de la mère congélateur qui tue son enfant à peine né, différente de la mère alligator de Lacan qui parle d’une position maternelle générale, la mère très particulièrement monstrueuse de Bad Boy Bubby utilise son enfant comme un substitut affectif, positif et négatif, aussi bien qu’elle l’instrumentalise comme objet sexuel.

En réponse à ces agissements maternels, l’enfant se prend lui-même comme un outil affectif et sexuel de la jouissance maternelle, dont il n’a pas les moyens de s’en détacher car il n’a même pas la possibilité de le désirer ni donc de le décider. C’est comme s’il n’avait pas pu construire une conception suffisante d’un moi indépendant de celui de la mère. Il reste donc extrêmement dépendant de l’univers maternel, sans autonomie ni identité propre.

Cette identification de l’enfant, opéré par la mère et accepté par l’enfant lui-même, à devenir un outil absolu de la mère est ce que j’appelle l’outisme infantile. Un absolutisme instrumentalisé par la perversion maternelle qui recouvre la forclusion de sa maternité. Le sujet se conçoit ici entièrement comme objet transitionnel et fétichisé de la mère. Il se conçoit non pas comme un phallus imaginaire de la mère, mais bien comme un fétiche du fantasme pervers de celle-ci.

Troubles du langage de l’“outisme” : écholalie, échopraxie et protosignifiants

À partir de ce film, plusieurs questions se posent concernant notamment les fonctions maternelle et paternelle, aussi bien que les troubles de l’assomption psycholinguistique desdits « enfants sauvages ». Il peut avoir une équivalence entre les enfants dits « sauvages » et les enfants séquestrés et monstrueusement maltraités par leurs parents à un âge (précoce, évidemment) où les données psycholinguistiques doivent se développer.

Ainsi, les éléments psychiques contenus dans des situations que certains appellent « syndrome d’aliénation parentale » – mais à un âge précoce et avec maltraitance y compris sexuelle –, peuvent-ils avoir des séquelles dans la relation entre langage et passage à l’acte lors de l’adolescence ou de l’âge adulte ? Si oui, lesquelles ?

De quelle façon une sorte d’auto-aliénation parentale – s’il peut en être formulé ainsi dans des cas tels que celui-ci – peut produire des graves violences contre des personnes rappelant quelques fois le père tyrannique mais surtout la mère maltraitante, incestueuse et “aliénée” de sa maternité de chair et de coeur ? Aussi, la forclusion de la maternité, chez une femme devenue mère malgré elle, est-elle toujours accompagnée d’une “aliénation” induite par elle chez le père ?

Notons ici que Bubby présente un grand catalogue de troubles du langage, que nous considérons dans son cas comme étant à teneur outistique : mutisme, écholalie, holophrases, échopraxie, onomatopées, protosignifiants (lancer des pierres au lieu de lancer des mots, comme l’être primitif, l’anthropoïde). Dans des conditions aussi extrêmes pour un petit enfant devenu “outiste” – c’est-à-dire outil “bubby” et instrument affectif et sexuel de la mère –, en quoi sa vie psychique serait-elle parsemée et surdéterminée par ce qu’il est convenu d’appeler de protosignifiants ?

107470601_oProtosignifiants

Nous pouvons identifier des protosignifiants chez Bubby – ces presque mots en pierre des anthropoïdes – dans la situation suivante. Après la scène érotique entre père et mère, qui le met radicalement hors-jeu du rapport sexuel, Bubby, sans pouvoir élaborer ni avoir une conscience réflexive sur ses sentiments de déception ou de frustration, casse tout chez lui. Casser les meubles et les accessoires domestiques est une façon d’exprimer un affect qu’il ne reconnaît pas encore (ou pas forcément) en lui mais dans les choses (Arce Ross, Jouissance identitaire dans la civilisation, 2015). C’est alors que les choses deviennent ses “signifiants”, autrement dit, sans être intégrées à un système syntaxique et représentatif, elles deviennent les protosignifiants de la frustration. Elles sont utilisées de la même façon qu’un tout petit enfant qui, avant de parler ou débutant à peine l’exercice de la parole, jette ses jouets ou les aliments avec violence s’il se met en colère par exemple. Dans la colère protosignifiante, on exprime et on “résout” l’affect en agissant sur les choses comme si elles étaient des mots ou comme si elles contenaient l’affect.

Nous savons que les protosignifiants peuvent être présents dans les passages à l’acte, comme c’est le cas de certains meurtres en série qui peuvent être conçus sans valeur de méchanceté mais avec un éventuel dessein utilitaire très subjectif. Dans le cas de Bubby, les meurtres du chat et des parents semblent être les emblèmes d’un processus psychique de décollement de l’inceste maternel et surtout de sa position “outiste”. Ceci, dans la mesure où ces meurtres poussent Bubby à aller vers l’extérieur, comme s’il lui avait fallu vivre un Oedipe dans le réel et jusqu’au bout.

Écholalie diachronique.

Ce n’est ni l’illusion de l’écho de la pensée, comme répétition à voix haute du discours intérieur [7], ni celle de la fuite de la pensée du sujet souffrant d’hallucinose [8] dont il s’agit chez Bubby. Plus précisément, il s’agit plutôt d’une rétention et d’une captation stéréotypées de fragments du discours de l’autre. De préférence, les morceaux automatiquement choisis sont ceux où se précipite le sens de la phrase ou du discours d’un autre sujet. Cela veut dire que, de préférence, il s’agit de la partie finale du discours d’autrui. En ce sens, y aurait-il un lien social minimal, primitif, chez Bubby ?

Bubby présente une écholalie non pas immédiate ou synchronique (avec un décalage de quelques secondes toutefois), mais une écholalie à retardement ou diachronique (plusieurs heures, jours ou semaines après). Cela veut dire qu’il garde longtemps la phrase, la fin de phrase, le mot et le geste en question pour l’utiliser plus tard dans un autre contexte équivalent ou à peine ressemblant. En cela, son écholalie se rapproche de l’échopraxie laquelle est un agir ou un faire (au lieu de dire) qui se pose en écho à l’agir ou au faire de l’autre.

Nous savons que Bubby présente de clairs phénomènes d’échopraxie. Par exemple, nous avons l’épisode avec le chien et celui dans l’imprimerie dont il est expulsé et où il rencontre sa future copine, Angel.

Nous pouvons dire que l’écholalie immédiate, comme le phénomène naturel de l’écho des montagnes par exemple, est toujours presque synchronique. Elle se produit quasi immédiatement après le son émis, en respectant cependant des intervalles de quelques secondes pour le retour du son. De son côté, l’écholalie dite différée par certains, ou à retardement par d’autres, est à considérer comme échopraxique. Parce que ce qui est en jeu dans l’écholalie diachronique ou échopraxique, c’est surtout de dire au bon moment et, à peu près, en adéquation avec le contexte inter-relationnel qui se présente. C’est-à-dire qu’à ce stade le bien dire reste subordonné au bien faire ou au bien se comporter. Le dire devient un faire, un faire comme les autres, selon quelques vagues ressemblances entre les situations vécues dans le passé et les actuelles.

Nous aurons ainsi une écholalie synchronique et une écholalie diachronique qui est au fond échopraxique. Un exemple de cette dernière serait lorsque Bubby discute avec les membres de la bande de rock aussi bien lorsqu’il chante ou déclame avec eux sur la scène du bar. Le groupe accepte volontiers d’intégrer à chaque présentation une partie consacrée à l’écholalie échopraxique de Bubby déguisée, ou transformée, pour l’occasion, en narration artistique.

1118full-bad-boy-bubby-screenshot-1Échopraxie.

Bubby est d’abord échopraxique vis-à-vis de sa mère. Elle lui dit de ne pas bouger lors de son absence et, littéralement, il ne bouge absolument pas de la position où elle l’a laissé quelques heures plus tôt. Et ceci, malgré le fait qu’il aurait eu besoin d’aller aux toilettes… Nous voyons là le caractère non-pragmatique de cette forme d’échopraxie. Également, Bubby est échopraxique par rapport au chat sauvage qu’il a chez lui. Comme celui-ci, il se met à quatre pattes pour chasser et manger des cafards. Ensuite, habillé exactement comme sa mère et mimant une à une ses attitudes et paroles, il fait accomplir au chat sauvage les mêmes gestes que sa mère lui ordonne d’habitude. Malheureusement pour lui, le chat sauvage ne joue pas le jeu de l’échopraxie.

Un autre exemple de ses échopraxies apragmatiques se trouve dans le fait de “traquer” les femmes aux seins proéminents au restaurant ou dans la rue, car elles le reçoivent comme des actes violents, gratuits et insensés. À cause de ces passages à l’acte, il est mis en prison et aussitôt enfermé, il reprend l’échopraxie en reprenant le répertoire du chat sauvage avec les cafards, comme s’il était retourné dans sa cave du début. Une autre écholalie échopraxique primitive est celle où Bubby répète à sa mère, en différé, les phrases dites par son père ayant sonné à la porte.

Notons que chez tout petit enfant, il y a une échopraxie tout à fait normale. Il s’agit d’accomplir les mêmes gestes que les adultes mais dans des contextes ludiques qui permettent à l’enfant d’intégrer, progressivement et durablement, les réponses les plus pragmatiques aux lois de la nature aussi bien qu’aux codes sociaux. Tandis que le père cloue, par exemple, un tissu sur un fauteuil en bois, le tout petit enfant fait de même avec un marteau en plastique. Cela lui permet d’assimiler empiriquement les gestes nécessaires pour accomplir avec succès une tache donnée. Le problème cependant, chez Bubby, est que ses échopraxies primitives appartiennent au domaine de l’enfermement linguistique, de l’instrumentalisation affective et de l’abus sexuel exercé par la mère.

Aliénation de la paternité et perversion de la maternité

Une mère saine et équilibrée, qui oeuvre pour le développement stable de son enfant, procure créer les meilleures conditions pour que le lien père-enfant soit possible aussi bien pendant l’enfance que, surtout, lors de l’adolescence. Jamais une mère, sauf cas très graves où le père est violent ou maltraitant, ne doit opposer des barrières matérielles ni psychologiques pour l’épanouissement de la relation de l’enfant avec son père.

Toujours dans des conditions normales mais dans les cas de rupture du lien conjugal, chaque mère doit tout faire pour que les enfants maintiennent un lien satisfaisant avec le père. Ainsi, lorsque l’on est une mère et que l’on va divorcer, on ne doit pas, par exemple, arbitrairement s’éloigner outre-mesure de la ville où la famille habite et où vit et travaille le père des enfants. Sauf si les deux parents sont d’accord et trouvent des solutions pour vivre plus ou moins proches ailleurs. L’éloignement du quotidien entre les enfants et le père est une très mauvaise décision, que les enfants soient encore petits ou déjà grands. Les deux parents se doivent de respecter ces paramètres nécessaires pour le bon développement des enfants. Car il se trouve que les enfants – d’autant plus aujourd’hui – ont besoin d’une mère et d’un père au quotidien.

L’une des violences que les femmes déçues par un mariage en miettes commettent contre les ex-maris est de les éloigner de leurs enfants. C’est aussi une violence psychologique et affective envers ceux-ci, non seulement parce qu’ils se trouvent privés d’une composante essentielle de la transmission psychique apporté par le père, mais aussi parce qu’ils risquent de devenir des instruments d’échange, de chantage, de menaces ou d’agression entre des parents en conflit. En outre, ces enfants risquent de grandir avec des angoisses et des culpabilités puissantes pour avoir dû prendre fait et cause pour l’un des parents contre l’autre.

Dans des conflits de ce type, ce sont en règle générale les mères qui tentent d’éloigner géographiquement ou psychologiquement les enfants de leurs pères. On y parvient par un long travail d’influence psychologique, subtile mais profonde, par laquelle la mère va dénigrer directement le père ou simplement suggérer à l’enfant que chez le père, ou avec le père, il ne se sentira pas vraiment bien. La mère élabore, par ces attitudes incisives, plus ou moins explicites, parfois totalement implicites, un travail de décollement du lien père-enfant.

Aujourd’hui, la psychiatrie et la psychologie clinique de plusieurs pays de par le monde reconnaissent ce tableau que certains appèlent le syndrome d’aliénation parentale. Il s’agit d’aliéner à un parent, en général au père, le lien fort et complice avec son enfant, de telle sorte que celui-ci semble se détourner volontairement et consciemment de son père pour des très “justes” raisons.

J’ai eu l’occasion de recevoir en consultation plusieurs adultes, des femmes et des hommes, ayant été victimes de ce type d’agissement de la part de leurs mères contre les liens qu’ils auraient dû avoir avec leurs pères. Dans ces cas, ces patients ne souffrent pas vraiment dans le domaine des études ou de la vie professionnelle, mais plutôt dans celui de la vie amoureuse et conjugale.

Ces patients ont tendance à tisser des relations amicales profondes et longues, mais ils y installent, subrepticement, des liens d’hyperdépendance qui proviennent de la problématique de l’aliénation parentale. Dans ces groupes d’amis très intimes (trop peut-être), il est parfois facile de percevoir la répétition du schéma familial pathogène notamment lorsque ces sujets attribuent à certains amis, selon qu’ils soient femmes ou hommes, le rôle de mère toute-puissante ou de père aliéné. Ils peuvent surtout reproduire ainsi des situations amoureuses passionnelles où ces patients parviennent toujours à un point de déception extrême qui les fait vivre des cycles de ruptures et de réconciliations éprouvantes. Une autre difficulté qui peut arriver, notamment lorsqu’un enfant a été assez longtemps le trait d’union, voire une sorte de balle de ping-pong, dans le conflit parental, ce sont par exemple les troubles importants de l’alimentation, un terrible manque de confiance en soi et les symptômes anxio-dépressifs.

Dans le cas de Bubby, l’arrivée du père confirme que celui-ci a été aliéné de sa paternité par la mère, puisque celle-ci, tout en l’enfermant avec elle, lui a caché l’existence de son fils pendant 35 ans !

En chassant Bubby pour avoir une relation sexuelle avec sa femme, le père rétablit, bien que très relativement et inconsciemment, l’ordre des générations et l’interdit de l’inceste. Bien que très maladroitement, il rétablit en partie la fonction paternelle qui lui faisait défaut, à commencer par une restauration de la nomination. À cet égard, il trouve ridicule et infantilisant le sweat name “Bubby” et pousse le jeune à s’identifier au père, bien que de façon échopraxique et apragmatique. C’est alors que Bubby passe ainsi à s’auto-proclamer “Pope”, c’est-à-dire prêtre, Pape, père de l’église ou, tout simplement, père.

Rudement et sans le savoir vraiment, le père oeuvre contre la perversion incestueuse de la mère, ce qui pousse Bubby à aller enfin vers l’extérieur-social. À ce propos, est-ce que l’on peut dire que l’anti-religion du père devient le fils ?

Le film Bad Boy Bubby est rempli de considérations sur le versant contradictoire et exagéré de la religion, notamment dans sa défaillance moderne à véhiculer une version pacifiante de la fonction du père. Dans l’Armée du salut, Bubby rencontre du sexe, l’église où il entre est en reconstruction, le prêtre lui fait un long discours agnostique dans le froid décor d’une usine, les parents hyper-religieux de sa copine sont froids, distants et violents envers elle… autant de figures du délabrement de la société occidentale ? Cependant, même ce discours anti-Dieu Méchant lui permet de se débarrasser un peu du dogme délirant de sa mère incestueuse. Le prêtre à l’orgue lui apporte ainsi un autre aspect de la fonction paternelle ayant manqué lors de son enfance. Car, justement, selon lui, « nous avons le droit d’insulter un Dieu aussi imposteur qui bat et qui torture ». Sans doute, en agissant de la sorte, on peut gagner en responsabilité et en prise en main de notre destin.

Bad_Boy_BubbyMais, comment comprendre le discours anti-religieux dans l’usine ? Il me semble que ce film parle du rapport si contradictoire au père sous toutes ses versions, de la plus crue à la plus symbolique, versions à classer en deux grands versants. D’un côté identification, assimilation, mimétisme, guide de vie, etc. D’autre part, nécessité d’autonomie, besoin de le dépasser, de s’en détacher non pas pour s’identifier mais pour finalement mieux accéder à son tour à la paternité, ou à son équivalent.

Bubby lui-même se dit désormais “père”. Pendant un court moment, il oscille entre l’auto-dénomination “Bubby” et “Pope” (père de l’église mais aussi père tout court) et, à ce stade, l’écholalie se manifeste quand il répète sans cesse le mot “Pope”. Mais, en allant vers l’Autre social, en prenant soin des animaux, en jouant avec les enfants comme s’ils étaient les siens, en s’occupant avec relief des handicapés et en approfondissant sa relation avec Angel… il devient à son tour père.

Comme dans Forrest Gump ou dans Paris Texas, la dernière scène de Bad Boy Bubby est un chant d’amour pour la revalorisation de la famille, des parents et des enfants, très nécessaire aujourd’hui. Car, comme chez Bubby ou pas, nous sommes devenus collectivement des handicapés des liens et des complexes familiaux.

En contraste avec sa souffrance “outistique”, faite d’enfermement, d’écholalie, d’échopraxie et d’abus sexuels, ce sont presque tous les épisodes où il y a de la musique qui lui réussissent. Grâce à elle, son existence et son identité peuvent passer de Bubby à Pope. Elle le mène vers la vie, vers l’amitié et vers l’amour grâce au fait que, dans sa façon de chanter, l’écholalie échopraxique prend un sens presque narratif, comme témoin détaché d’un vécu si particulier. Et, au lieu de passer à la traque furtive des femmes, il peut mettre en scène et en acte sa profonde fétichisation des gros seins.

Notes

1. DUMAY, J.-M., « La Famille de Johnny, quatre ans, battu, puni et insulté, devant la cour d’assises d’Epinal », Le Monde, jeudi 30 septembre 1999, p. 12.

2. Un bambin de 3 ans utilisé comme jouet sexuel par sa mère à Laval, http://www.journaldemontreal.com/2016/01/19/laval-bambin-de-3-ans-utilise-comme-jouet-sexuel-par-sa-mere.

3. « 5 ans de prison pour la mère pédophile », Clicanoo.re, le 23 avril 2015 : http://www.clicanoo.re/?page=archive.consulter&id_article=471798

4. MARTIN, Sophie, « 23 Questions And Answers With A Man Who Had A Relationship With His Mother », Thoughtcatalog.com, le 28 juin 2014 : http://thoughtcatalog.com/sophie-martin/2014/06/23-questions-and-answers-with-a-man-who-had-a-relationship-with-his-mother/

5. CHAUMON, Frank, « Folies maternelles », Essaim n° 15, vol. 2, 2005.

6. GABBARD, Glen O. & TWEMLOW, Stuart W., « The Role of Mother-Son Incest in the Pathogenesis of Narcissistic Personality Disorder », Journal of the American Psychoanalytic Association, n° 42, 1994, pp. : 171-189.

7. DURAND, Ch., L’Écho de la pensée [1941]. L’Harmattan, Paris, 1998.

8. MAYER-GROSS (W.), « On Depersonalization », British Journal of Medical Psychology, 15,103,1935.

German ARCE ROSS. Paris, 2016.

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