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German ARCE ROSS. Paris, 1987.

Compte-rendu d’un séminaire présenté au Collège International de Philosophie en 1986-1987. Texte publié par German ARCE ROSS sous le titre « L’Amour post-freudien », Le Cahier, 3, Collège International de Philosophie. Osiris, Paris, 1987, pp. 115-117.

 

De la même façon qu’en notre époque, dans notre société et dans notre cosmos intellectuel et culturel, nous vivons une période dite de « postmodernisme », la psychanalyse se voit contrôlée par une voie de pensée que l’on peut appeler « post-freudienne ». Seulement, cet univers post-freudien n’est pas caractérisé par la cohésion mais par la satellisation : il y a les kleiniens, les anna-freudiens, les jungiens, les lacaniens. Et notre recherche ne peut pas échapper à ceci : nous sommes obligés de faire une étude critique des détours post-freudiens de la perspective du Maître.
Par exemple, si notre thème est l’amour, sa conception et ses rapports avec la pathologie, nous viserons par là un « amour » relevant d’une certaine production de l’après-Freud, un amour qui propose un retour à Freud lui-même et qui se situe dans l’enseignement du Dr. Lacan.
Une chose est sûre: c’est qu’à partir de Freud, la conception de l’amour a changé. Mais, en quoi?
Comme le dit Lacan dans son Séminaire sur « L’Ethique de la psychanalyse » : « Pourquoi l’analyse, qui a apporté un changement de perspectives si important sur l’amour en le mettant au centre de l’expérience éthique, qui a apporté une note originale, certainement distincte du mode sous lequel l’amour jusqu’alors a été situé par les moralistes et les philosophes dans l’économie de la relation interhumaine, pourquoi l’analyse n’a-t-elle pas poussé les choses plus loin dans le sens de l’investigation de ce que nous devrons appeler à proprement parler une érotique? C’est là chose qui mérite réflexion »[1]. Pour bien répondre à cette question, il faut d’abord établir la distinction entre amour narcissique, amour maternel et amour symbolique, celui-ci en tant que centre du don actif du sujet. Il nous faut aussi réaliser les connexions de ces trois éléments de la structure dans l’expérience amoureuse avec leurs modalités pathologiques.

La Passion d’amour
La passion amoureuse peut être une perversion. Dans l’amour dit narcissique, on veut être aimé, et on veut prendre (voire capturer) autre, pour des satisfactions propres, en l’utilisant comme un simple objet face à la conscience de soi. Cela dessine un parcours qui va jusqu’à la réalisation perverse du sujet, en passant par la construction et l’adoration totale de l’objet. Cet amour devient la religion de l’objet[2] : l’emblème arrive à se spéculariser pour le sujet passionné ; il devient concret : on veut prendre l’autre d’une façon telle que l’on ne se satisfait plus d’être uniquement aimé par ce qui en soi est de l’ordre du bien, mais on aspire aussi à être aimé par ses particularités les plus contestables. C’est ainsi que le sujet croit (et parfois il y parvient, ce qui est le plus malheureux) pouvoir faire de l’autre aimé un esclave, un moyen d’affirmation, un instrument de pouvoir du moi, de passion, une expression détournée du désir de possession. Cependant, ce pouvoir est illusoire. Le sujet pervers soutient un amour qui, dans son fondement, dans son articulation et dans son but, n’est rien d’autre que narcissique. Cela peut être pendant un certain temps aussi beau, tendre et « exotique » que l’amour chez l’enfant, mais il arrive un moment où les choses explosent, parce que ce désir incontrôlé ne trouve pas moyen de se combler, malgré les réponses positives de l’autre réel, qui renforcent, d’ailleurs, les actions du moi. On est alors dans la triste relation spéculaire qui se caractérise par l’aveuglement du sujet à propos de tout ce qui peut signifier un développement de son être. Quand on est dans cet état de passion, on peut très facilement méconnaître les conséquences, disons négatives, d’une réaction impulsive par exemple, parce que cet aveuglement équivaut presque à un délire ; bref, nous sommes dans la psychopathologie de la vie amoureuse.

La Jalousie et le désir de possession
Une autre question est celle de la jalousie dite normale. Nous pouvons la définir comme le rapport entre l’affirmation primordiale du désir de possession du sujet et la menace de la perte de l’objet d’amour au bénéfice d’un rival. La jalousie est la réaction affective inconsciente où des sentiments de souffrance narcissique, de tristesse et d’agressivité se développent à partir de suspicions portant sur l’infidélité ou la perte de l’objet érotique, quand le moi sent la possession de cet objet menacée par l’élément rival. Ainsi, le rapport à l’Autre est comme remplacé par une relation de rivalité imaginaire sur l’objet de la possession (établissement de la triangularité dans l’amour). Cette transformation a comme pivot la conscience morale. Celle-ci peut se manifester à partir de l’Autre, en même temps qu’elle est liée à une tendance d’auto-punition refoulée et à un sentiment de culpabilité, du fait qu’elle occupe la place du propre sexe. La méfiance jalouse est une méfiance touchant l’identité sexuelle propre. Cela veut dire que le soupçon portant sur l’infidélité ne provient, au moyen d’un mécanisme de projection et d’identification, que d’un manque d’affirmation du rôle sexuel propre.
Le sujet jaloux croit être le maître (le possesseur) de l’objet d’amour, ce qui justifie ses attitudes de « défense du patrimoine » et de rivalité. Le sujet jaloux essayerait de ne pas perdre ce qu’il a peut-être déjà perdu.
La crainte de perdre, de ne plus posséder, alimente l’éclipse du symbolique par l’imaginaire, comme on peut le voir dans les phénomènes d’interprétation et de soupçon.
La crainte portant sur l’acte de posséder (la menace qu’éprouve la possession) élève celle-ci à un niveau supérieur à la jouissance. Et ainsi, l’amour peut facilement devenir « pervers », c’est-à-dire dévié de son objectif initial et normal qui est de chercher à être aimé.

Certitude et incertitude
Aussi bien dans la passion d’amour que dans la suspicion jalouse, les premiers éléments qui se dégagent de notre analyse sont les catégories de certitude et incertitude.
Que l’amoureux soit certain de l’amour de l’autre n’a d’importance que dans la mesure où cette certitude participe du renforcement de l’amour propre. « Je suis sûr qu’elle m’aime » peut être une phrase qui peut représenter une certitude purement imaginaire. Plutôt qu’être la tendance d’une vraie reconnaissance de l’Autre, plutôt qu’une vraie recherche de l’Autre en soi-même et pour lui, cette phrase indique la position d’un savoir narcissique qui est posé comme vrai, ainsi que pourrait l’être une phrase du type « Je suis sûr qu’elle ne m’aime pas ». Ce qui est en jeu dans les deux cas, ce n’est pas l’autre en tant qu’être indépendant mais l’autre comme une partie de moi-même, comme un pur et simple prolongement de l’amour propre. Dans ce registre de certitude imaginaire, l’amour de l’autre est un amour de marionnettes, d’un objet qui relève en même temps de l’être et de l’avoir.
Au contraire, l’amour qui se fonde sur le mouvement du don actif et qui s’adresse à l’être du sujet, a comme source une incertitude toujours présente, répétitive et manifeste. Dans ce cas, la preuve et la déclaration d’amour deviennent nécessaires pour réengager et poursuivre un processus qui ne peut être qu’infini.
Si dans la passion amoureuse il y a toujours une certitude qui se fonde sur l’inessentiel, dans l’amour on trouve une incertitude qui se pose sur l’essentiel.

German ARCE ROSS. Paris, 1987.

Notes

1. LACAN, J. Le Séminaire – Livre VII : L’Ethique de la psychanalyse (1959-1960). Texte établi par Jacques-Alain Miller. Le Champ Freudien. Seuil, Paris, 1986, p.17.
2. PEELE, S. and BRODSKY, A. Love and Addiction. New American Library, New York, 1976.

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